Mohamed ElBaradei

 Prix Nobel de la paix (2005)

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L’éternelle promesse du Printemps arabe

Le 15 janvier 2021 à 15:46

Modifié le 15 janvier 2021 à 16:18

Le Printemps arabe, survenu voici dix ans, fut une quête de dignité humaine dont les protagonistes cherchèrent à surmonter des décennies de répression, de pauvreté et d’inégalités. Il s’est déroulé en deux vagues successives: la première, ayant atteint la Tunisie, l’Egypte, la Libye, la Syrie et le Yémen, fut suivie d’une seconde, en 2019-2020, qui toucha l’Algérie, la Soudan et le Liban.

VIENNE – Malheureusement, aucune de ces deux vagues n’a véritablement donné satisfaction aux revendications des protestataires. Loin d’entreprendre une véritable transition vers la liberté et la justice sociale, la plupart des pays du Printemps arabe sont revenus à différentes combinaisons autocratiques et à différents degrés de pauvreté et de violence. Hormis la Tunisie, dans une certaine mesure, la plupart des sociétés arabes sont aujourd’hui plus polarisées et divisées qu’elles ne l’étaient auparavant.

La démocratie n’est pas comme un café instantané. Elle a besoin pour s’épanouir et croître d’un environnement favorable et d’une culture hospitalière. Une histoire marquée par le colonialisme, qu’ont suivi des décennies d’autoritarisme, s’est soldée par l’absence de ces conditions dans le monde arabe. Les gens qui se sont révoltés et sont descendus dans les rues exécraient les régimes qui les tyrannisaient depuis si longtemps. Mais il leur manquait une vision claire, unifiée, du changement qu’ils souhaitaient.

Scission profonde entre islamistes et laïcs

"Du pain, la liberté et la justice sociale", tel était le cri de ralliement, mais sa traduction dans une réalité plus démocratique s’est avérée extrêmement problématique. Sans une société civile solide et énergique, syndicats, partis politiques, associations et médias indépendants, il fut impossible de s’entendre sur une feuille de route qui aurait posé les jalons de la transition après la chute rapide des dictateurs arabes. Les institutions nécessaires à la formation d’une vraie cohésion sociale n’étaient tout simplement pas là.

Lorsque le couvercle de la répression eut sauté, les révolutionnaires se divisèrent selon une multitude de lignes idéologiques. La situation politique, sociale et économique désespérée de la région avait auparavant conduit de nombreux musulmans à penser que seules les certitudes de leur foi pouvaient leur offrir un refuge contre la misère et leur fournir la promesse d’un avenir meilleur. Après la survenue du Printemps arabe, une scission profonde sépara les islamistes et les laïcs.

Le manque de cohésion sociale et l’absence de consensus sur les valeurs fondamentales se sont révélés le talon d’Achille des tentatives de modernisation du monde arabe. Ils permirent aux restes des anciens régimes de se regrouper, de se réorganiser et de retrouver rapidement une vigueur autoritaire qui leur était familière.

Lorsque l’ancien régime se fut reconstitué, le combat évolua dans la plupart des cas en luttes de factions pour le pouvoir entre un "Etat profond" tenace, l’armée et divers regroupements religieux, qui constituaient les seules forces non étatiques. Chaque faction avait son propre programme; la plupart étaient essentiellement allergiques à la démocratie ou à la modernité.

Les intérêts des masses perdus 

Dans ces rivalités se perdirent les intérêts des masses qui avaient déclenché le Printemps arabe, gonflées de l’espoir d’une vie meilleure, sécurité alimentaire, éducation de qualité, soins de santé décents, et un minimum de liberté et de dignité. A l’exception de quelques pions cooptés par ceux qui détenaient le pouvoir, les protestataires finirent marginalisés ou persécutés. Beaucoup se découragèrent ou abandonnèrent, purement et simplement.

Certaines puissances extérieures s’immiscèrent franchement, car elles pensaient que la région avait trop d’importance pour qu’on la laisse déterminer sont propre avenir. Celles qu’effrayait l’idée de démocratie travaillèrent activement à la fragiliser. Les autres, pour la plupart prises au dépourvu, s’inquiétèrent avant tout de la stabilité et de leurs intérêts géostratégiques, intimement liés depuis des décennies aux éternels dirigeants autoritaires de la région.

Ni le soutien économique et technique dont le changement a besoin, ni les conseils techniques et juridiques ne furent prodigués. Ainsi la Tunisie, qui cherchait désespérément une aide économique, d’ailleurs modeste, pour alléger le fardeau de la transition, demeura seule, car le pays, pensait-on, n’avait guère importance stratégique. Le Soudan est l’exemple plus récent du même abandon.

De cette attitude, il résulte que les puissances qui défendent la démocratie et les droits humains sont souvent considérées comme opportunistes, utilisant ces valeurs pour servir leurs intérêts les plus étroits. A mesure que se sont intensifiées les luttes de pouvoir internes, les interventions politiques et militaires des acteurs extérieurs se sont multipliées, ajoutant au chaos et aux divisions de la région, exacerbant la violence, et ruinant les espoirs de voir arriver bientôt la liberté et la dignité.

Mais l’histoire montre que la quête de liberté, bien qu’elle soit inévitablement longue et accidentée, est inévitable et que rien ne peut l’arrêter. Malgré de nombreux revers, l’importante population de jeunes gens du monde arabe a troqué l’apathie pour la prise de conscience et l’engagement, les réseaux sociaux jouant là un rôle de facteur émancipateur.

On peut tirer du Printemps arabe quatre enseignements utiles à l’inflexion de la trajectoire politique de la région. Premièrement, une société civile indépendante et active est indispensable. Sans cadres pour plaider la cause du changement et l’organiser, les appels à la réforme sont aisément étouffés.

Repousser l'ingérence extérieure 

Deuxièmement, on ne saurait surestimer la nécessité de la cohésion sociale lorsqu’il s’agit de repousser les ingérences extérieures. La réconciliation idéologique, la clarification de la relation entre la religion et l’Etat ainsi que la bonne volonté et l’aptitude au compromis constituent l’indispensable socle d’un Etat démocratique qui fonctionne.

Troisièmement, la transition vers la démocratie doit être progressive. On ne passe directement du jardin d’enfants à l’université; le processus de démocratisation doit, dans cet ordre d’idée, non seulement s’adresser à toutes et tous mais être soigneusement gradué, et les étapes doivent en être clairement déterminées. Le point de départ pourrait être une conception commune du renforcement des droits de l’homme.

L’ultime enseignement du Printemps arabe, tragiquement flagrant en Libye et en Syrie, tient à la nécessité de persuader ceux qui occupent le pouvoir qu’il est dans leur intérêt de prendre part au processus de démocratisation. Quel que soit le régime, un changement progressif est préférable à la perspective d’un brusque soulèvement qui risque de remplacer ceux qui sont au pouvoir par un vide du pouvoir.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2021
Mohamed ElBaradei

 Prix Nobel de la paix (2005)

L’éternelle promesse du Printemps arabe

Le 15 janvier 2021 à16:17

Modifié le 15 janvier 2021 à 16:18

Le Printemps arabe, survenu voici dix ans, fut une quête de dignité humaine dont les protagonistes cherchèrent à surmonter des décennies de répression, de pauvreté et d’inégalités. Il s’est déroulé en deux vagues successives: la première, ayant atteint la Tunisie, l’Egypte, la Libye, la Syrie et le Yémen, fut suivie d’une seconde, en 2019-2020, qui toucha l’Algérie, la Soudan et le Liban.

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VIENNE – Malheureusement, aucune de ces deux vagues n’a véritablement donné satisfaction aux revendications des protestataires. Loin d’entreprendre une véritable transition vers la liberté et la justice sociale, la plupart des pays du Printemps arabe sont revenus à différentes combinaisons autocratiques et à différents degrés de pauvreté et de violence. Hormis la Tunisie, dans une certaine mesure, la plupart des sociétés arabes sont aujourd’hui plus polarisées et divisées qu’elles ne l’étaient auparavant.

La démocratie n’est pas comme un café instantané. Elle a besoin pour s’épanouir et croître d’un environnement favorable et d’une culture hospitalière. Une histoire marquée par le colonialisme, qu’ont suivi des décennies d’autoritarisme, s’est soldée par l’absence de ces conditions dans le monde arabe. Les gens qui se sont révoltés et sont descendus dans les rues exécraient les régimes qui les tyrannisaient depuis si longtemps. Mais il leur manquait une vision claire, unifiée, du changement qu’ils souhaitaient.

Scission profonde entre islamistes et laïcs

"Du pain, la liberté et la justice sociale", tel était le cri de ralliement, mais sa traduction dans une réalité plus démocratique s’est avérée extrêmement problématique. Sans une société civile solide et énergique, syndicats, partis politiques, associations et médias indépendants, il fut impossible de s’entendre sur une feuille de route qui aurait posé les jalons de la transition après la chute rapide des dictateurs arabes. Les institutions nécessaires à la formation d’une vraie cohésion sociale n’étaient tout simplement pas là.

Lorsque le couvercle de la répression eut sauté, les révolutionnaires se divisèrent selon une multitude de lignes idéologiques. La situation politique, sociale et économique désespérée de la région avait auparavant conduit de nombreux musulmans à penser que seules les certitudes de leur foi pouvaient leur offrir un refuge contre la misère et leur fournir la promesse d’un avenir meilleur. Après la survenue du Printemps arabe, une scission profonde sépara les islamistes et les laïcs.

Le manque de cohésion sociale et l’absence de consensus sur les valeurs fondamentales se sont révélés le talon d’Achille des tentatives de modernisation du monde arabe. Ils permirent aux restes des anciens régimes de se regrouper, de se réorganiser et de retrouver rapidement une vigueur autoritaire qui leur était familière.

Lorsque l’ancien régime se fut reconstitué, le combat évolua dans la plupart des cas en luttes de factions pour le pouvoir entre un "Etat profond" tenace, l’armée et divers regroupements religieux, qui constituaient les seules forces non étatiques. Chaque faction avait son propre programme; la plupart étaient essentiellement allergiques à la démocratie ou à la modernité.

Les intérêts des masses perdus 

Dans ces rivalités se perdirent les intérêts des masses qui avaient déclenché le Printemps arabe, gonflées de l’espoir d’une vie meilleure, sécurité alimentaire, éducation de qualité, soins de santé décents, et un minimum de liberté et de dignité. A l’exception de quelques pions cooptés par ceux qui détenaient le pouvoir, les protestataires finirent marginalisés ou persécutés. Beaucoup se découragèrent ou abandonnèrent, purement et simplement.

Certaines puissances extérieures s’immiscèrent franchement, car elles pensaient que la région avait trop d’importance pour qu’on la laisse déterminer sont propre avenir. Celles qu’effrayait l’idée de démocratie travaillèrent activement à la fragiliser. Les autres, pour la plupart prises au dépourvu, s’inquiétèrent avant tout de la stabilité et de leurs intérêts géostratégiques, intimement liés depuis des décennies aux éternels dirigeants autoritaires de la région.

Ni le soutien économique et technique dont le changement a besoin, ni les conseils techniques et juridiques ne furent prodigués. Ainsi la Tunisie, qui cherchait désespérément une aide économique, d’ailleurs modeste, pour alléger le fardeau de la transition, demeura seule, car le pays, pensait-on, n’avait guère importance stratégique. Le Soudan est l’exemple plus récent du même abandon.

De cette attitude, il résulte que les puissances qui défendent la démocratie et les droits humains sont souvent considérées comme opportunistes, utilisant ces valeurs pour servir leurs intérêts les plus étroits. A mesure que se sont intensifiées les luttes de pouvoir internes, les interventions politiques et militaires des acteurs extérieurs se sont multipliées, ajoutant au chaos et aux divisions de la région, exacerbant la violence, et ruinant les espoirs de voir arriver bientôt la liberté et la dignité.

Mais l’histoire montre que la quête de liberté, bien qu’elle soit inévitablement longue et accidentée, est inévitable et que rien ne peut l’arrêter. Malgré de nombreux revers, l’importante population de jeunes gens du monde arabe a troqué l’apathie pour la prise de conscience et l’engagement, les réseaux sociaux jouant là un rôle de facteur émancipateur.

On peut tirer du Printemps arabe quatre enseignements utiles à l’inflexion de la trajectoire politique de la région. Premièrement, une société civile indépendante et active est indispensable. Sans cadres pour plaider la cause du changement et l’organiser, les appels à la réforme sont aisément étouffés.

Repousser l'ingérence extérieure 

Deuxièmement, on ne saurait surestimer la nécessité de la cohésion sociale lorsqu’il s’agit de repousser les ingérences extérieures. La réconciliation idéologique, la clarification de la relation entre la religion et l’Etat ainsi que la bonne volonté et l’aptitude au compromis constituent l’indispensable socle d’un Etat démocratique qui fonctionne.

Troisièmement, la transition vers la démocratie doit être progressive. On ne passe directement du jardin d’enfants à l’université; le processus de démocratisation doit, dans cet ordre d’idée, non seulement s’adresser à toutes et tous mais être soigneusement gradué, et les étapes doivent en être clairement déterminées. Le point de départ pourrait être une conception commune du renforcement des droits de l’homme.

L’ultime enseignement du Printemps arabe, tragiquement flagrant en Libye et en Syrie, tient à la nécessité de persuader ceux qui occupent le pouvoir qu’il est dans leur intérêt de prendre part au processus de démocratisation. Quel que soit le régime, un changement progressif est préférable à la perspective d’un brusque soulèvement qui risque de remplacer ceux qui sont au pouvoir par un vide du pouvoir.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2021

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