Hela Ouardi au Maroc, un non-événement

L’écrivaine tunisienne Hela Ouardi vient de participer à une table ronde à Tanger dans le cadre de la 15e édition du Festival Twiza. Qui est-elle? Que vaut sa production? Regard critique.

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Hela Ouardi au Maroc, un non-événement

Le 28 juillet 2019 à 15:36

Modifié le 29 juillet 2019 à 19:29

Hela Ouardi est bien connue en France où elle est invitée à des tables rondes ou des débats télévisés en tant que “spécialiste de l’Islam“. En Tunisie, où elle enseigne la littérature française à l’université, elle a suscité des réactions contradictoires. Ses travaux n’ont guère obtenu la reconnaissance des grands penseurs tunisiens qui depuis une trentaine d’années, comptent de nombreux vrais spécialistes de l’Islam dans leurs rangs.

L’intérêt des grands penseurs contemporains dans la région culturelle arabe, c’est de porter un regard critique selon une méthode scientifique. Débarrasser la compréhension des faits, de l’aveuglement de l’émotion, de l’idéologie, du mythe - fût-il fondateur.

De l’Irak au Maroc, en passant par la Syrie, l’Egypte et la Tunisie, il y a eu et il y a encore de vrais penseurs de l’Islam qui font appel à la raison. Et qui prêchent l’esprit critique. Tel fut d’ailleurs le cas au début du XXe siècle avec Taha Hussein et son livre sur la poésie anté-islamique. Tel fut le cas de l’Irakien Maarouf Erroussafi et son ouvrage de “sira“, appelé “Ach-chakhssiya al-mohammedia“.

En 1925, ce fut l'Egyptien Ali Abderrazik et son magistral "L'Islam et les fondements du pouvoir", autrement plus audacieux et scientifique que l'écrit de Mme Ouardi. Il y expose la thèse selon laquelle Mohammed était un prophète et pas autre chose. Et que l'exercice de l'autorité politique ne relève pas de la prophétie. Le califat et la forme de l'Etat sont donc des constructions humaines.

Au fil du XXe siècle, il y avait eu une accélération de la production d’ouvrages critiques. Critiques dans le sens scientifique du terme. Il était normal, et sain, que la Tradition soit revisitée d’une manière objective. Taha Hussein, qui avait découvert à Paris les méthodes de critique scientifique, expliquait à ses contemporains, dans l’ouvrage cité ci-dessus, qu’il s’agit d’oublier tout ce que l’on a appris, ses propres préjugés et ses convictions, pour les passer au crible de la Raison. Ce qui n’empêcha pas son livre d’être censuré et lui-même de présenter des excuses publiques.

Depuis la mort du Prophète, l’aire géographique dite arabo-musulmane, de l’Afrique du Nord au Golfe, a vécu dans une dialectique entre la Raison d’une part et la vérité sacralisée d’autre part. La première a été défaite dans la majorité écrasante des cas. On l’a vu jusqu’en Andalousie.

Vers 1980, le célèbre poète irakien Maârouf Erroussafi a écrit un livre sur la “sira“ (la vie du Prophète), qu’il a laissé en héritage sans chercher à le publier. Vers 2004, le livre a été publié aux Editions Dar Al Jamal. Son intérêt, c’est qu’il décrivait méthodiquement les étapes de la vie du Prophète de l’Islam, avant de les soumettre, séquence par séquence, à une lecture critique des sources et du récit lui-même. Pour l’auteur, il y a eu deux périodes : la période mecquoise, celle de la prophétie, porteuse des valeurs les plus élevées et universelles de l’Islam ; et la période médinoise où selon lui, les actes et paroles furent celles de l’homme qui a construit et dirigé un Etat.

Cette idée se retrouve dans les deux ouvrages de Hela Ouardi, mais avec beaucoup moins de profondeur ou d’approche scientifique.

Jusqu’en 2016, Hela Ouardi n’était pas connue, pas même du microcosme intellectuel de Tunis.

Cette année-là, elle publie en France, chez Albin Michel, un supposé “essai“ intitulé “Les derniers jours de Muhammad“. C’est la notoriété immédiate.

L’ouvrage en réalité n’apporte rien de nouveau. Il y a eu des tentatives similaires dans d’autres langues. Pire, c’est un roman historique, packagé en essai. Un essai sur l’Islam, qui viole tous les tabous, rédigé par une Tunisienne qui ne porte pas le voile... ça vend bien. L’Islam est un filon éditorial en Occident et ce n’est pas péjoratif. C’est légitime. Tout comme est légitime l’écriture d’un roman historique. Mais de grâce, ne l’appelons pas “essai“.

Tout chercheur sait l’importance du travail sur les sources. A aucun moment, Hela Ouardi ne donne l’impression d’avoir du recul par rapport aux sources. On a l’impression que les sources ont été compilées pour appuyer un préjugé qui a été à l’origine du livre. Celle qui se présente comme une spécialiste de l’Islam inclut des dialogues imaginaires et cite les pensées les plus intimes du Prophète à l’égard de ses compagnons, comme s’il s’était confié à elle. Bref, un travail de fiction. Et si on devait le juger en tant que tel, ce serait une fiction sans grand intérêt.

La notoriété de l’auteure est venue de son personnage à elle, avec son franc-parler, son assurance dans les débats publics et le fait que cette libération de parole fait tomber des tabous.

Médias24 a toujours défendu une approche de critique scientifique et appelé à la rationalité, a soutenu le regard critique que l'on doit porter sur la Tradition. C’est pour cela que nous n’avions pas consacré d’article à la sortie du livre “Les derniers jours de Muhammad“, un non-événement. Aujourd’hui, cet article s’est imposé pour attirer l’attention du public marocain sur les limites du travail de Hela Ouardi.

L’auteur de ces lignes n’a pas lu le second ouvrage de Hela Ouardi, intitulé “Les califes maudits“. Un commentaire lui sera consacré, sans préjugé, dès que ce sera fait.

Vendredi 26 juillet 2019, Hela Ouardi était à Tanger, invitée par le festival Twiza dans sa 15e édition. Cette édition a pour thème : “La transformation des valeurs à l’ère numérique“.  Elle a participé à une table ronde curieusement intitulée “ La vérité et les mythes, défis des lumières“.

Ahmed Assid, qui a modéré la table ronde, a rappelé à juste titre que Les Lumières (attanwir, en arabe) c’est avoir le courage d’utiliser la Raison. A-t-il vraiment lu Hela Ouardi ? Comment un homme généralement considéré comme cultivé et intelligent peut-il cautionner sa démarche ?

En tous les cas, ce n’est pas avec ce genre de publications approximatives et probablement commerciales que les cercles intellectuels arriveront à promouvoir Attanwir, les Lumières. généralement, on obtient l'effet contraire.

Ci-dessous, un condensé vidéo de la table-ronde de Tanger.

Nota : Après la publication de cet article, nous avons pris connaissance du commentaire publié sur Facebook par un journaliste marocain à propos d'une phrase prononcée par Hela Ouardi au cours du débat (voir la vidéo à 1:32:00 environ). Celle-ci avait répondu à une question posée par la salle: "Allez plus loin, faites preuve d'audace et de courage et demandez-vous si le personnage de Mohammed est une réalité ou un mythe". Le journaliste marocain l'a traitée de "bâtarde".

L'auteur de cet article n'est pas d'accord avec le contenu du premier livre de Hela Ouardi, comme expliqué plus haut. Il n'en demeure pas moins qu'elle a le droit de s'exprimer, et ceux qui ne sont pas d'accord n'ont qu'à lui répondre par des arguments.

Pour finir, on risque de ne retenir de son passage au Maroc qu'un propos sorti de son contexte et le buzz qui s'en est suivi. Promouvoir les Lumières est nécessaire. Mais on doit le faire avec des auteurs qui ont une approche véritablement scientifique.

Hela Ouardi au Maroc, un non-événement

Le 28 juillet 2019 à15:36

Modifié le 29 juillet 2019 à 19:29

L’écrivaine tunisienne Hela Ouardi vient de participer à une table ronde à Tanger dans le cadre de la 15e édition du Festival Twiza. Qui est-elle? Que vaut sa production? Regard critique.

Hela Ouardi est bien connue en France où elle est invitée à des tables rondes ou des débats télévisés en tant que “spécialiste de l’Islam“. En Tunisie, où elle enseigne la littérature française à l’université, elle a suscité des réactions contradictoires. Ses travaux n’ont guère obtenu la reconnaissance des grands penseurs tunisiens qui depuis une trentaine d’années, comptent de nombreux vrais spécialistes de l’Islam dans leurs rangs.

L’intérêt des grands penseurs contemporains dans la région culturelle arabe, c’est de porter un regard critique selon une méthode scientifique. Débarrasser la compréhension des faits, de l’aveuglement de l’émotion, de l’idéologie, du mythe - fût-il fondateur.

De l’Irak au Maroc, en passant par la Syrie, l’Egypte et la Tunisie, il y a eu et il y a encore de vrais penseurs de l’Islam qui font appel à la raison. Et qui prêchent l’esprit critique. Tel fut d’ailleurs le cas au début du XXe siècle avec Taha Hussein et son livre sur la poésie anté-islamique. Tel fut le cas de l’Irakien Maarouf Erroussafi et son ouvrage de “sira“, appelé “Ach-chakhssiya al-mohammedia“.

En 1925, ce fut l'Egyptien Ali Abderrazik et son magistral "L'Islam et les fondements du pouvoir", autrement plus audacieux et scientifique que l'écrit de Mme Ouardi. Il y expose la thèse selon laquelle Mohammed était un prophète et pas autre chose. Et que l'exercice de l'autorité politique ne relève pas de la prophétie. Le califat et la forme de l'Etat sont donc des constructions humaines.

Au fil du XXe siècle, il y avait eu une accélération de la production d’ouvrages critiques. Critiques dans le sens scientifique du terme. Il était normal, et sain, que la Tradition soit revisitée d’une manière objective. Taha Hussein, qui avait découvert à Paris les méthodes de critique scientifique, expliquait à ses contemporains, dans l’ouvrage cité ci-dessus, qu’il s’agit d’oublier tout ce que l’on a appris, ses propres préjugés et ses convictions, pour les passer au crible de la Raison. Ce qui n’empêcha pas son livre d’être censuré et lui-même de présenter des excuses publiques.

Depuis la mort du Prophète, l’aire géographique dite arabo-musulmane, de l’Afrique du Nord au Golfe, a vécu dans une dialectique entre la Raison d’une part et la vérité sacralisée d’autre part. La première a été défaite dans la majorité écrasante des cas. On l’a vu jusqu’en Andalousie.

Vers 1980, le célèbre poète irakien Maârouf Erroussafi a écrit un livre sur la “sira“ (la vie du Prophète), qu’il a laissé en héritage sans chercher à le publier. Vers 2004, le livre a été publié aux Editions Dar Al Jamal. Son intérêt, c’est qu’il décrivait méthodiquement les étapes de la vie du Prophète de l’Islam, avant de les soumettre, séquence par séquence, à une lecture critique des sources et du récit lui-même. Pour l’auteur, il y a eu deux périodes : la période mecquoise, celle de la prophétie, porteuse des valeurs les plus élevées et universelles de l’Islam ; et la période médinoise où selon lui, les actes et paroles furent celles de l’homme qui a construit et dirigé un Etat.

Cette idée se retrouve dans les deux ouvrages de Hela Ouardi, mais avec beaucoup moins de profondeur ou d’approche scientifique.

Jusqu’en 2016, Hela Ouardi n’était pas connue, pas même du microcosme intellectuel de Tunis.

Cette année-là, elle publie en France, chez Albin Michel, un supposé “essai“ intitulé “Les derniers jours de Muhammad“. C’est la notoriété immédiate.

L’ouvrage en réalité n’apporte rien de nouveau. Il y a eu des tentatives similaires dans d’autres langues. Pire, c’est un roman historique, packagé en essai. Un essai sur l’Islam, qui viole tous les tabous, rédigé par une Tunisienne qui ne porte pas le voile... ça vend bien. L’Islam est un filon éditorial en Occident et ce n’est pas péjoratif. C’est légitime. Tout comme est légitime l’écriture d’un roman historique. Mais de grâce, ne l’appelons pas “essai“.

Tout chercheur sait l’importance du travail sur les sources. A aucun moment, Hela Ouardi ne donne l’impression d’avoir du recul par rapport aux sources. On a l’impression que les sources ont été compilées pour appuyer un préjugé qui a été à l’origine du livre. Celle qui se présente comme une spécialiste de l’Islam inclut des dialogues imaginaires et cite les pensées les plus intimes du Prophète à l’égard de ses compagnons, comme s’il s’était confié à elle. Bref, un travail de fiction. Et si on devait le juger en tant que tel, ce serait une fiction sans grand intérêt.

La notoriété de l’auteure est venue de son personnage à elle, avec son franc-parler, son assurance dans les débats publics et le fait que cette libération de parole fait tomber des tabous.

Médias24 a toujours défendu une approche de critique scientifique et appelé à la rationalité, a soutenu le regard critique que l'on doit porter sur la Tradition. C’est pour cela que nous n’avions pas consacré d’article à la sortie du livre “Les derniers jours de Muhammad“, un non-événement. Aujourd’hui, cet article s’est imposé pour attirer l’attention du public marocain sur les limites du travail de Hela Ouardi.

L’auteur de ces lignes n’a pas lu le second ouvrage de Hela Ouardi, intitulé “Les califes maudits“. Un commentaire lui sera consacré, sans préjugé, dès que ce sera fait.

Vendredi 26 juillet 2019, Hela Ouardi était à Tanger, invitée par le festival Twiza dans sa 15e édition. Cette édition a pour thème : “La transformation des valeurs à l’ère numérique“.  Elle a participé à une table ronde curieusement intitulée “ La vérité et les mythes, défis des lumières“.

Ahmed Assid, qui a modéré la table ronde, a rappelé à juste titre que Les Lumières (attanwir, en arabe) c’est avoir le courage d’utiliser la Raison. A-t-il vraiment lu Hela Ouardi ? Comment un homme généralement considéré comme cultivé et intelligent peut-il cautionner sa démarche ?

En tous les cas, ce n’est pas avec ce genre de publications approximatives et probablement commerciales que les cercles intellectuels arriveront à promouvoir Attanwir, les Lumières. généralement, on obtient l'effet contraire.

Ci-dessous, un condensé vidéo de la table-ronde de Tanger.

Nota : Après la publication de cet article, nous avons pris connaissance du commentaire publié sur Facebook par un journaliste marocain à propos d'une phrase prononcée par Hela Ouardi au cours du débat (voir la vidéo à 1:32:00 environ). Celle-ci avait répondu à une question posée par la salle: "Allez plus loin, faites preuve d'audace et de courage et demandez-vous si le personnage de Mohammed est une réalité ou un mythe". Le journaliste marocain l'a traitée de "bâtarde".

L'auteur de cet article n'est pas d'accord avec le contenu du premier livre de Hela Ouardi, comme expliqué plus haut. Il n'en demeure pas moins qu'elle a le droit de s'exprimer, et ceux qui ne sont pas d'accord n'ont qu'à lui répondre par des arguments.

Pour finir, on risque de ne retenir de son passage au Maroc qu'un propos sorti de son contexte et le buzz qui s'en est suivi. Promouvoir les Lumières est nécessaire. Mais on doit le faire avec des auteurs qui ont une approche véritablement scientifique.

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