Driss Khrouz: Un plaidoyer pour la culture plus que jamais d’actualité

En janvier dernier, l’intellectuel a publié un livre intitulé « Au fil des idées » qui rassemble une centaine de ses anciennes chroniques radiophoniques relatives aux questions culturelles et sociétales. Dans cet entretien réalisé avant l’apparition du Covid-19 puis mis à jour, Driss Khrouz affirme que la crise actuelle, sans précédent, permettra peut-être de ramener la culture à sa vraie place, et bien plus tôt que prévu.

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Driss Khrouz : Un plaidoyer pour la culture plus que jamais d’actualité

Le 05 mai 2020 à 18:45

Modifié le 06 mai 2020 à 14:10

- Médias24: Vous avez publié un ouvrage basé sur une centaine de chroniques radiophoniques que vous avez animées entre 2005 et 2017. Si vous deviez refaire ce travail maintenant, que diriez-vous ?

- Driss Khrouz: Je maintiendrai le même cap au niveau des idées mais je renforcerai la pondération au profit de la culture comme moyen, de la politique comme cadre et de l’économie comme arsenal.

La culture entendue comme accumulation, questionnements et intelligibilités des savoirs, particuliers et humains, pour rendre la vie, le monde, l’univers et l’Autre ; mon alter-ego et mon vis-à-vis que je ne connais pas ; plus lisible, reconnaissable et qui invite à interpeler sans cesse les tréfonds de ce qui fait notre humanité (là où nous sommes sans avoir choisi d’y être).

Cette relecture m’est suggérée par les conditions de confinement imposées par le Covid-19.

Nous sommes renvoyés brutalement à nous-mêmes, à la merci du temps à s’approprier, à subir ou à capitaliser en fonction de ce que chaque personne porte dans ses tripes et ses intimes convictions.

Ce face à face à soi-même est redoutable et il est redouté.

Il pose les énormes questions de la solitude, des liens familiaux et sociaux, des rapports au travail, à l’argent, aux moyens à notre service dans le quotidien devenu routine à force de conformisme.

C’est la richesse culturelle de chaque personne qui lui permet de découvrir les forces intérieures qui l’habitent, la portent et l’habilitent à faire de toutes ces technologies qui portent le télé-travail, le télé-enseignement, les visioconférences et autres WhatsApp, Internet, Facebook, Twitter, Netflix…, un usage intelligent ou à l’inverse un moyen de subir le confinement.

Et c’est là que le gap technologique et numérique prend des proportions dramatiques.

Les dispositions prises par les autorités marocaines pour faire face à la pandémie sont des réactions d’urgence, appropriées, bien ciblées et qui sauvent des milliers de vie humaines.

C’est la voie de la décision stratégique optimale en politique.

Au Maroc, comme partout pour les 4,5 milliards d’humains confinés et les 500 millions de personnes menacées de famine dans le monde, la gestion des chocs économiques, sociaux et l’aggravation des inégalités sociales et des précarités est un défi majeur.

Seules des révisions profondes des rôles des acteurs socio-politiques et économiques et des choix structurant le projet de société peuvent permettre à moyen terme de réguler l’économie et de jeter les fondations d’une économie sociale de marché et d’une société de justice, solidaire et démocratique.

- Comment résumer vos 12 années de chroniques?

Pendant cette période, le Maroc s’est engagé dans des transformations importantes avec des grands projets structurants au niveau des infrastructures, des institutions et des réglementations.

Ceci est essentiel mais n’est pas suffisant en soi pour créer une dynamique de mutations structurelles, durables et concertées.

Je parle bien de mutations et non de simples réformes de conjoncture dictées par les contraintes des compromis politiques, nécessaires par ailleurs.

En effet, il n’y a pas eu de métamorphoses globales, profondes, capables de lutter contre les inégalités sociales et territoriales, la précarité, la marginalisation et le chômage croissant des jeunes.

En gros le couvercle de la modernité n’a pas été soulevé mais juste approché!

C’est d’autant plus préjudiciable que l’enseignement est censé développer la connaissance et la culture pour aider les jeunes à s’épanouir, devenir responsables, développer leurs initiatives, leurs sens critiques, civils, civiques et faciliter leur insertion sociale par leur intégration économique.

Alors que 26 millions de marocains sont connectés à internet et une grande partie d’entre eux utilisent fréquemment les réseaux sociaux, l’usage dominant qui est fait de ces technologies ne favorise pas les prérequis nécessaires à toutes ces exigences de rationalité et d’épanouissement personnel.

La raison principale est que la dimension culturelle que véhiculent ces technologies a été négligée, occultée et non préparée.

On utilise le contenu déconnecté de ses finalités humaines.

Quand je parle de dimension culturelle, il s’agit de mieux se connaitre et mieux connaitre les autres à travers les savoirs fondamentaux qui portent les connaissances philosophiques, historiques, religieuses, linguistiques, anthropologiques.

Ce sont ces socles qui permettent des spécialisations et des formations plus adaptées à des domaines techniques donnés.

Il convient donc de développer dans le cadre de l’école, des médias, de la famille, des associations, des entreprises, des partis politiques et des syndicats, une société plus ouverte, émancipée pour que le Maroc puisse entrer dans une transition démocratique irréversible vers la citoyenneté.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est ni la politique ni l’économie qui permettent à la société de développer la liberté, le vivre-ensemble, l’acceptation des autres, le bien-être individuel mais bel et bien la culture qui les porte et les légitime dans la durée par un contrat social.

Le problème est qu’il n’y a pas de projet culturel holistique dans notre société. Il manque en effet la place et le rôle moteur du citoyen à qui l’on préfère ou oppose la communauté.

Beaucoup de choses sont accomplies mais il y a une absence de vision globale, de cohérences et d’interactions ; une multitude de réalisations louables et souvent coûteuses qui manquent d’interactivités entre elles.

- Cette sous-estimation de la culture s’explique-t-elle par un manque de volonté politique?

L’histoire nous enseigne que la culture est subversive, elle cherche toujours à expliquer, à percer les mystères et dévoiler les faces cachées et occultées des événements.

La culture est toujours dans l’innovation, le dépassement, la remise en cause et la transgression.

La prédominance de l’approche technocratique et de l’expertise mondialisée - uniformisante - est probablement le biais qui sert de grille de choix et qui détermine tout le reste. Trois vecteurs distillent cette carence :

- La méfiance vis-à-vis de l’émancipation du citoyen;

- Les valeurs dominantes chez les partis politiques et la famille qui ignorent ou ont peur des remous de la culture, de l’humanisme et de la contextualisation de l’Histoire et des cultures;

- La carence totale du pouvoir territorial. Il n’y a pas d’émancipation possible du citoyen sans proximité et sans subsidiarité des pouvoirs.

Quand tout est centralisé et que le pouvoir vertical ne crée pas les conditions essentielles d’émancipation et de concorde, les désarticulations sont plus fréquentes et plus visibles.

La Constitution qui avait ouvert les vannes n’a pas été suivie d’effets symboliques forts de la culture sur le citoyen.

Malgré les réalisations de grandes infrastructures, on est arrivé à une défiance des jeunes vis à vis de l’action publique.

Cela n’est pas de bon augure pour les scrutins de 2021.

- La commission spéciale sur le modèle de développement peut-elle inverser la tendance?

La mise en place de cette commission par Sa Majesté est un choix politique de sagesse qui fixe un cadre de réflexion, de concertation, d’écoute et de maturation des propositions de l’ensemble des acteurs et des composantes de la société.

Comme toute concertation elle associe l’écoute, le partage à l’expertise. N’oublions pas qu’elle est avant tout de nature politique et culturelle.

Mon espoir est que grâce à son travail de participation pédagogique et d’écoute qui réveillera peut-être l’engagement politique citoyen des marocains et des jeunes en particulier, le projet de société prendra des contours structurés pour un maillage social, culturel et politique porté par la confiance en l’Etat et par l’Etat.

- Comment motiver les gens défavorisées ayant d’autres préoccupations que la culture?

Qui ne connait pas le rôle essentiel de la culture dans l’épanouissement individuel et collectif, ne peut pas réaliser à quel point il est handicapé.

C’est pour cela que la culture est présentée comme un luxe superflu par les adversaires des libertés individuelles !

Même quand il croit qu’il est heureux un imbécile reste un imbécile.

La première priorité est de réformer d’urgence le contenu et les pédagogies de l’enseignement en commençant par les formations des formateurs, des concepteurs et des encadrants.

Il n’y a pas de société stable et démocratique sans une école d’intelligence et une culture d’émancipation et d’harmonie.

Ce maillage impératif se posera sur une économie orientée vers les services publics de base au bénéfice de toute la population : l’école, la santé, les transports publics, les bibliothèques, le sport, un territoire aménagé pour le bien-être et le respect de la nature.

Instrument essentiel, le marché sera régulé par des lois et des mécanismes sous le contrôle de l’Etat.

La séparation des pouvoirs, la concertation politique et associative et la réédition des comptes, minimiseront au maximum toutes les déviances occultes qui faussent les règles de l’économie et des institutions.

L’enjeu de ces choix stratégiques est de remobiliser et redonner confiance aux marocains en général et aux jeunes en particulier.

- Dans une précédente interview, vous disiez que la droite haïssait la culture. Ce combat sera-t-il difficile?

Comme tous les conservatismes, la droite a peur des changements.

La culture dérange car elle crée des changements et des ruptures. La culture donne les clés et permet la compréhension des phénomènes.

Leur acceptation ou leur refus sont des choix et des adhésions.

La culture développe le libre choix et la responsabilité assumée, elle arrache la tutelle imposée et non acceptée.

Les politiciens conservateurs assènent des dogmes et leurs prédicateurs dictent les normes.

La droite au sens politique du terme n’aime pas les interrogations, elle s’habille de certitudes et de réponses générales présentées comme éternelles et universelles.

La culture est rebelle à tout fatalisme et à tout fanatisme.

En effet, elle est basée sur la liberté, la responsabilité, la conviction, le doute, la relativité des choses et le respect des lois quitte à les critiquer civilement et pas sur la peur.

Sachant que la droite ne peut pas faire ce travail, contraire à sa vision dogmatique de la société, le changement ne viendra que du Roi, de la société civile et de certaines franges de personnes politisées et averties.

-Cela demandera des décennies...

Ce projet ne pourra pas se faire en une année, c’est une affaire d’une génération voire de deux générations.

Tout action engagée immédiatement, bien expliquée, portée par le respect, l’humilité, la transparence et la vérité peut créer la mobilisation.

Mais au-delà, ce qui compte vraiment, c’est la création d’une dynamique et d’un effet de levier.

A ce propos, il y a un proverbe chinois qui s’applique très bien à la situation marocaine et qui dit :

« Si tu veux labourer loin, accroches ta charrue à une étoile ».

-En d’autres termes, du rêve?

L’étoile, c’est du rêve, de l’imagination, de la mobilisation, de l’espérance et de l’espoir pour le plus grand nombre.

-Hormis le Roi et la CSMD, qui peut nous faire rêver?

Beaucoup d’intellectuels, d’artistes et d’anonymes se sont enfermés dans la conviction qu’il n’y avait plus rien à faire ou à espérer, or c’est faux.

Le message est que tous ceux qui peuvent, et ils sont nombreux, doivent s’engager pour faire levier.

S’il n’y a pas de solution miracle, je crois à la nécessité de la création d’une dynamique globale et d’un « step by step ».

Autrement dit, pour savoir marcher il faut marcher en mettant un pied devant l’autre ….

-Y a -t-il des partis politiques qui vont dans cette direction pour les scrutins de 2021?

-Dans plusieurs formations, il y a des potentialités mais il serait naïf d’espérer un tel changement pour 2021.

Les mutations de ce genre ne sont pas spontanées et ne se créent pas "ex-nihilo".

Les partis politiques ont pratiqué la démagogie au lieu de proclamer des idéologies cohérentes annonciatrices de leur vision du projet de société.

Ma conviction est qu’il ne peut y avoir de modernité et de démocratie au Maroc sans partis politiques structurés, avec des projets clairs et pertinents, contrôlés par leurs adhérents et travaillant sous l’arbitrage Royal.

     -2026 alors?

-Au regard de la perception qu’ont les marocains de leur classe politique, c’est peu probable !

Avant d’envisager une telle dynamique de changement, les partis, la loi, les institutions doivent entamer une vraie révolution pour faire entrer la consolidation d’un même projet de société, accepté comme norme et diffuser la culture de l’évaluation, des réformes et de la reddition institutionnelle des comptes.

Ce n’est que de cette façon que l’on redonnera ses lettres de noblesse à la politique.

Pour y arriver en 2026, il faudrait que la mobilisation démarre dès aujourd’hui.

     -La modernité va parfois à l’encontre de la philosophie musulmane où le groupe l’emporte sur l’individu.

Je dirai qu’il s’agit d’une certaine interprétation de l’islam ; toutes les religions passent par cette phase.

Avant tout, ce sont bien des humains qui interprètent et donnent leurs compréhensions des textes religieux.

Aucune religion n’est rétrograde en soi. L’islam est né comme religion de progrès.

Il ne faut pas laisser le fait religieux entre les seules mains des réactionnaires.

La modernité est en effet une rupture totale qui fait confiance à un citoyen cultivé, responsable, respectueux de tous, pour l’égalité de tous les humains et de la nature et qui a des droits et des devoirs.

     -Il va être compliqué de convaincre la majorité des marocains qui sont très pieux...

Il ne s’agit justement pas seulement de piété, mais de pratique des rites et des dogmes et non de l’esprit.

Au Maroc le Roi commandeur des croyants est une institution précieuse pour cette alternative pour un islam modéré, paisible, ancré dans l’humanisme et le respect de toutes les cultures et de toutes les créatures.

Alors pourquoi avoir voté à 99% pour la Constitution de 2011 qui consacre l’individu?

A moins d’être schizophrène, quand on la lit, la loi suprême prône une vraie rupture avec le passé.

Dans son contenu, la Constitution porte véritablement cette rupture à savoir la séparation des pouvoirs, la liberté d’expression, le rôle du citoyen, l’égalité de l’homme et de la femme, le plurilinguisme, le pluri-culturalisme, l’Islam modéré, l’émergence de la conscience individuelle ….

     -C’est donc votre argument contre les réticences des conservateurs?

-Tous ces milieux qui bloquent ont fait en sorte que la Constitution ne soit pas complètement appliquée et qu’elle ne devienne en fait qu’une référence et un cadrage institutionnel qui privilégie la forme sur l’esprit.

C’est un texte de transition démocratique qu’il faudra sûrement changer dans 20 ou 30 ans mais pour l’instant, il doit être mis en œuvre dans ses élans, ses générosités pour mobiliser au service de la PATRIE.

     -Au regard de toutes vos réponses, si vous deviez changer le titre de votre livre, est ce qu’il pourrait s’intituler "plaidoyer pour la culture"?

-Je dirais plutôt, la culture humaniste comme levier du bien-être au Maroc.

C’est un titre qui me plait, ou bien: "Par-delà la culture; Oser la métamorphose."

Ci-après, la conférence de présentation du livre "Au fil des idées", en présence de l'auteur Driss Khrouz et du sociologue Mohamed Janjar:

Driss Khrouz: Un plaidoyer pour la culture plus que jamais d’actualité

Le 05 mai 2020 à18:45

Modifié le 06 mai 2020 à 14:10

En janvier dernier, l’intellectuel a publié un livre intitulé « Au fil des idées » qui rassemble une centaine de ses anciennes chroniques radiophoniques relatives aux questions culturelles et sociétales. Dans cet entretien réalisé avant l’apparition du Covid-19 puis mis à jour, Driss Khrouz affirme que la crise actuelle, sans précédent, permettra peut-être de ramener la culture à sa vraie place, et bien plus tôt que prévu.

- Médias24: Vous avez publié un ouvrage basé sur une centaine de chroniques radiophoniques que vous avez animées entre 2005 et 2017. Si vous deviez refaire ce travail maintenant, que diriez-vous ?

- Driss Khrouz: Je maintiendrai le même cap au niveau des idées mais je renforcerai la pondération au profit de la culture comme moyen, de la politique comme cadre et de l’économie comme arsenal.

La culture entendue comme accumulation, questionnements et intelligibilités des savoirs, particuliers et humains, pour rendre la vie, le monde, l’univers et l’Autre ; mon alter-ego et mon vis-à-vis que je ne connais pas ; plus lisible, reconnaissable et qui invite à interpeler sans cesse les tréfonds de ce qui fait notre humanité (là où nous sommes sans avoir choisi d’y être).

Cette relecture m’est suggérée par les conditions de confinement imposées par le Covid-19.

Nous sommes renvoyés brutalement à nous-mêmes, à la merci du temps à s’approprier, à subir ou à capitaliser en fonction de ce que chaque personne porte dans ses tripes et ses intimes convictions.

Ce face à face à soi-même est redoutable et il est redouté.

Il pose les énormes questions de la solitude, des liens familiaux et sociaux, des rapports au travail, à l’argent, aux moyens à notre service dans le quotidien devenu routine à force de conformisme.

C’est la richesse culturelle de chaque personne qui lui permet de découvrir les forces intérieures qui l’habitent, la portent et l’habilitent à faire de toutes ces technologies qui portent le télé-travail, le télé-enseignement, les visioconférences et autres WhatsApp, Internet, Facebook, Twitter, Netflix…, un usage intelligent ou à l’inverse un moyen de subir le confinement.

Et c’est là que le gap technologique et numérique prend des proportions dramatiques.

Les dispositions prises par les autorités marocaines pour faire face à la pandémie sont des réactions d’urgence, appropriées, bien ciblées et qui sauvent des milliers de vie humaines.

C’est la voie de la décision stratégique optimale en politique.

Au Maroc, comme partout pour les 4,5 milliards d’humains confinés et les 500 millions de personnes menacées de famine dans le monde, la gestion des chocs économiques, sociaux et l’aggravation des inégalités sociales et des précarités est un défi majeur.

Seules des révisions profondes des rôles des acteurs socio-politiques et économiques et des choix structurant le projet de société peuvent permettre à moyen terme de réguler l’économie et de jeter les fondations d’une économie sociale de marché et d’une société de justice, solidaire et démocratique.

- Comment résumer vos 12 années de chroniques?

Pendant cette période, le Maroc s’est engagé dans des transformations importantes avec des grands projets structurants au niveau des infrastructures, des institutions et des réglementations.

Ceci est essentiel mais n’est pas suffisant en soi pour créer une dynamique de mutations structurelles, durables et concertées.

Je parle bien de mutations et non de simples réformes de conjoncture dictées par les contraintes des compromis politiques, nécessaires par ailleurs.

En effet, il n’y a pas eu de métamorphoses globales, profondes, capables de lutter contre les inégalités sociales et territoriales, la précarité, la marginalisation et le chômage croissant des jeunes.

En gros le couvercle de la modernité n’a pas été soulevé mais juste approché!

C’est d’autant plus préjudiciable que l’enseignement est censé développer la connaissance et la culture pour aider les jeunes à s’épanouir, devenir responsables, développer leurs initiatives, leurs sens critiques, civils, civiques et faciliter leur insertion sociale par leur intégration économique.

Alors que 26 millions de marocains sont connectés à internet et une grande partie d’entre eux utilisent fréquemment les réseaux sociaux, l’usage dominant qui est fait de ces technologies ne favorise pas les prérequis nécessaires à toutes ces exigences de rationalité et d’épanouissement personnel.

La raison principale est que la dimension culturelle que véhiculent ces technologies a été négligée, occultée et non préparée.

On utilise le contenu déconnecté de ses finalités humaines.

Quand je parle de dimension culturelle, il s’agit de mieux se connaitre et mieux connaitre les autres à travers les savoirs fondamentaux qui portent les connaissances philosophiques, historiques, religieuses, linguistiques, anthropologiques.

Ce sont ces socles qui permettent des spécialisations et des formations plus adaptées à des domaines techniques donnés.

Il convient donc de développer dans le cadre de l’école, des médias, de la famille, des associations, des entreprises, des partis politiques et des syndicats, une société plus ouverte, émancipée pour que le Maroc puisse entrer dans une transition démocratique irréversible vers la citoyenneté.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est ni la politique ni l’économie qui permettent à la société de développer la liberté, le vivre-ensemble, l’acceptation des autres, le bien-être individuel mais bel et bien la culture qui les porte et les légitime dans la durée par un contrat social.

Le problème est qu’il n’y a pas de projet culturel holistique dans notre société. Il manque en effet la place et le rôle moteur du citoyen à qui l’on préfère ou oppose la communauté.

Beaucoup de choses sont accomplies mais il y a une absence de vision globale, de cohérences et d’interactions ; une multitude de réalisations louables et souvent coûteuses qui manquent d’interactivités entre elles.

- Cette sous-estimation de la culture s’explique-t-elle par un manque de volonté politique?

L’histoire nous enseigne que la culture est subversive, elle cherche toujours à expliquer, à percer les mystères et dévoiler les faces cachées et occultées des événements.

La culture est toujours dans l’innovation, le dépassement, la remise en cause et la transgression.

La prédominance de l’approche technocratique et de l’expertise mondialisée - uniformisante - est probablement le biais qui sert de grille de choix et qui détermine tout le reste. Trois vecteurs distillent cette carence :

- La méfiance vis-à-vis de l’émancipation du citoyen;

- Les valeurs dominantes chez les partis politiques et la famille qui ignorent ou ont peur des remous de la culture, de l’humanisme et de la contextualisation de l’Histoire et des cultures;

- La carence totale du pouvoir territorial. Il n’y a pas d’émancipation possible du citoyen sans proximité et sans subsidiarité des pouvoirs.

Quand tout est centralisé et que le pouvoir vertical ne crée pas les conditions essentielles d’émancipation et de concorde, les désarticulations sont plus fréquentes et plus visibles.

La Constitution qui avait ouvert les vannes n’a pas été suivie d’effets symboliques forts de la culture sur le citoyen.

Malgré les réalisations de grandes infrastructures, on est arrivé à une défiance des jeunes vis à vis de l’action publique.

Cela n’est pas de bon augure pour les scrutins de 2021.

- La commission spéciale sur le modèle de développement peut-elle inverser la tendance?

La mise en place de cette commission par Sa Majesté est un choix politique de sagesse qui fixe un cadre de réflexion, de concertation, d’écoute et de maturation des propositions de l’ensemble des acteurs et des composantes de la société.

Comme toute concertation elle associe l’écoute, le partage à l’expertise. N’oublions pas qu’elle est avant tout de nature politique et culturelle.

Mon espoir est que grâce à son travail de participation pédagogique et d’écoute qui réveillera peut-être l’engagement politique citoyen des marocains et des jeunes en particulier, le projet de société prendra des contours structurés pour un maillage social, culturel et politique porté par la confiance en l’Etat et par l’Etat.

- Comment motiver les gens défavorisées ayant d’autres préoccupations que la culture?

Qui ne connait pas le rôle essentiel de la culture dans l’épanouissement individuel et collectif, ne peut pas réaliser à quel point il est handicapé.

C’est pour cela que la culture est présentée comme un luxe superflu par les adversaires des libertés individuelles !

Même quand il croit qu’il est heureux un imbécile reste un imbécile.

La première priorité est de réformer d’urgence le contenu et les pédagogies de l’enseignement en commençant par les formations des formateurs, des concepteurs et des encadrants.

Il n’y a pas de société stable et démocratique sans une école d’intelligence et une culture d’émancipation et d’harmonie.

Ce maillage impératif se posera sur une économie orientée vers les services publics de base au bénéfice de toute la population : l’école, la santé, les transports publics, les bibliothèques, le sport, un territoire aménagé pour le bien-être et le respect de la nature.

Instrument essentiel, le marché sera régulé par des lois et des mécanismes sous le contrôle de l’Etat.

La séparation des pouvoirs, la concertation politique et associative et la réédition des comptes, minimiseront au maximum toutes les déviances occultes qui faussent les règles de l’économie et des institutions.

L’enjeu de ces choix stratégiques est de remobiliser et redonner confiance aux marocains en général et aux jeunes en particulier.

- Dans une précédente interview, vous disiez que la droite haïssait la culture. Ce combat sera-t-il difficile?

Comme tous les conservatismes, la droite a peur des changements.

La culture dérange car elle crée des changements et des ruptures. La culture donne les clés et permet la compréhension des phénomènes.

Leur acceptation ou leur refus sont des choix et des adhésions.

La culture développe le libre choix et la responsabilité assumée, elle arrache la tutelle imposée et non acceptée.

Les politiciens conservateurs assènent des dogmes et leurs prédicateurs dictent les normes.

La droite au sens politique du terme n’aime pas les interrogations, elle s’habille de certitudes et de réponses générales présentées comme éternelles et universelles.

La culture est rebelle à tout fatalisme et à tout fanatisme.

En effet, elle est basée sur la liberté, la responsabilité, la conviction, le doute, la relativité des choses et le respect des lois quitte à les critiquer civilement et pas sur la peur.

Sachant que la droite ne peut pas faire ce travail, contraire à sa vision dogmatique de la société, le changement ne viendra que du Roi, de la société civile et de certaines franges de personnes politisées et averties.

-Cela demandera des décennies...

Ce projet ne pourra pas se faire en une année, c’est une affaire d’une génération voire de deux générations.

Tout action engagée immédiatement, bien expliquée, portée par le respect, l’humilité, la transparence et la vérité peut créer la mobilisation.

Mais au-delà, ce qui compte vraiment, c’est la création d’une dynamique et d’un effet de levier.

A ce propos, il y a un proverbe chinois qui s’applique très bien à la situation marocaine et qui dit :

« Si tu veux labourer loin, accroches ta charrue à une étoile ».

-En d’autres termes, du rêve?

L’étoile, c’est du rêve, de l’imagination, de la mobilisation, de l’espérance et de l’espoir pour le plus grand nombre.

-Hormis le Roi et la CSMD, qui peut nous faire rêver?

Beaucoup d’intellectuels, d’artistes et d’anonymes se sont enfermés dans la conviction qu’il n’y avait plus rien à faire ou à espérer, or c’est faux.

Le message est que tous ceux qui peuvent, et ils sont nombreux, doivent s’engager pour faire levier.

S’il n’y a pas de solution miracle, je crois à la nécessité de la création d’une dynamique globale et d’un « step by step ».

Autrement dit, pour savoir marcher il faut marcher en mettant un pied devant l’autre ….

-Y a -t-il des partis politiques qui vont dans cette direction pour les scrutins de 2021?

-Dans plusieurs formations, il y a des potentialités mais il serait naïf d’espérer un tel changement pour 2021.

Les mutations de ce genre ne sont pas spontanées et ne se créent pas "ex-nihilo".

Les partis politiques ont pratiqué la démagogie au lieu de proclamer des idéologies cohérentes annonciatrices de leur vision du projet de société.

Ma conviction est qu’il ne peut y avoir de modernité et de démocratie au Maroc sans partis politiques structurés, avec des projets clairs et pertinents, contrôlés par leurs adhérents et travaillant sous l’arbitrage Royal.

     -2026 alors?

-Au regard de la perception qu’ont les marocains de leur classe politique, c’est peu probable !

Avant d’envisager une telle dynamique de changement, les partis, la loi, les institutions doivent entamer une vraie révolution pour faire entrer la consolidation d’un même projet de société, accepté comme norme et diffuser la culture de l’évaluation, des réformes et de la reddition institutionnelle des comptes.

Ce n’est que de cette façon que l’on redonnera ses lettres de noblesse à la politique.

Pour y arriver en 2026, il faudrait que la mobilisation démarre dès aujourd’hui.

     -La modernité va parfois à l’encontre de la philosophie musulmane où le groupe l’emporte sur l’individu.

Je dirai qu’il s’agit d’une certaine interprétation de l’islam ; toutes les religions passent par cette phase.

Avant tout, ce sont bien des humains qui interprètent et donnent leurs compréhensions des textes religieux.

Aucune religion n’est rétrograde en soi. L’islam est né comme religion de progrès.

Il ne faut pas laisser le fait religieux entre les seules mains des réactionnaires.

La modernité est en effet une rupture totale qui fait confiance à un citoyen cultivé, responsable, respectueux de tous, pour l’égalité de tous les humains et de la nature et qui a des droits et des devoirs.

     -Il va être compliqué de convaincre la majorité des marocains qui sont très pieux...

Il ne s’agit justement pas seulement de piété, mais de pratique des rites et des dogmes et non de l’esprit.

Au Maroc le Roi commandeur des croyants est une institution précieuse pour cette alternative pour un islam modéré, paisible, ancré dans l’humanisme et le respect de toutes les cultures et de toutes les créatures.

Alors pourquoi avoir voté à 99% pour la Constitution de 2011 qui consacre l’individu?

A moins d’être schizophrène, quand on la lit, la loi suprême prône une vraie rupture avec le passé.

Dans son contenu, la Constitution porte véritablement cette rupture à savoir la séparation des pouvoirs, la liberté d’expression, le rôle du citoyen, l’égalité de l’homme et de la femme, le plurilinguisme, le pluri-culturalisme, l’Islam modéré, l’émergence de la conscience individuelle ….

     -C’est donc votre argument contre les réticences des conservateurs?

-Tous ces milieux qui bloquent ont fait en sorte que la Constitution ne soit pas complètement appliquée et qu’elle ne devienne en fait qu’une référence et un cadrage institutionnel qui privilégie la forme sur l’esprit.

C’est un texte de transition démocratique qu’il faudra sûrement changer dans 20 ou 30 ans mais pour l’instant, il doit être mis en œuvre dans ses élans, ses générosités pour mobiliser au service de la PATRIE.

     -Au regard de toutes vos réponses, si vous deviez changer le titre de votre livre, est ce qu’il pourrait s’intituler "plaidoyer pour la culture"?

-Je dirais plutôt, la culture humaniste comme levier du bien-être au Maroc.

C’est un titre qui me plait, ou bien: "Par-delà la culture; Oser la métamorphose."

Ci-après, la conférence de présentation du livre "Au fil des idées", en présence de l'auteur Driss Khrouz et du sociologue Mohamed Janjar:

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