Mehdi El Kadiri

Expert financier, membre de la Fondation Abou Bakr El Kadiri

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Covid 19 - Des mesures nécessaires pour rétablir la solvabilité des entreprises (Photo MAP)

Covid 19 - Des mesures nécessaires pour rétablir la solvabilité des entreprises

Le 14 avril 2020 à 13:28

Modifié le 14 avril 2020 à 14:04

Les premières mesures économiques du Comité de veille ont porté sur le déficit de liquidité. Mais elles risquent fort de se révéler insuffisantes. Voici les propositions de Mehdi El Kadiri, expert financier.

Les pouvoirs publics marocains ont visiblement très tôt pris conscience des difficultés que rencontreraient les entreprises du fait de la crise liée à la pandémie de Covid 19, puisque des mesures de soutien à la liquidité, consistant essentiellement en des possibilités de reports de charges, ont été annoncées par le Comité de Veille Economique dès la mi-mars 2020.

Citons par exemple, sans être exhaustifs, la possibilité qui leur a été offerte de reporter le paiement de leurs cotisations sociales, celle, réservée aux entreprises de moins de 20 millions de dirhams de chiffre d’affaires, de décaler le paiement de leurs impôts, ou encore celle, négociée avec le GPBM, de surseoir au règlement des échéances de crédits.

Ces mesures, utiles pour résorber ou atténuer un déficit de liquidité et soulager ainsi, temporairement, une trésorerie défaillante, risquent toutefois de se révéler très insuffisantes alors que la crise sanitaire se prolonge, sans horizon de sortie, et que ses conséquences sur l’activité des entreprises, grandes ou petites, se révèlent désormais d’une ampleur inédite.

Compagnies aériennes clouées au sol ; hôtels, cafés et restaurants désertés par les clients ; commerces, pressings et salons de coiffure fermés ; imprimeries à l’arrêt ; usines et sous-traitants automobiles tournant, au mieux, au ralenti... : de très nombreux secteurs connaissent depuis maintenant plusieurs semaines une réduction drastique d’activité, qui se traduit, pour les entreprises touchées, par une baisse importante du chiffre d’affaires qui ne suffit plus à compenser les charges fixes (salaires, loyers, maintenance des équipements, frais financiers, etc.), et entraîne donc des pertes qui viendront réduire les capitaux propres, dégrader la solvabilité des entreprises et, à terme, menacer leur survie.

Car une entreprise dont la solvabilité est dégradée n’est plus en mesure de faire face à ses engagements futurs, par exemple payer ses salariés, ses loyers, ses fournisseurs ou rembourser ses crédits bancaires. A la sortie de la crise sanitaire, quel fournisseur accepterait de livrer un client dont il sait que la solvabilité a été mise à mal par une longue période d’inactivité, et qui pourrait donc être dans l’incapacité de le régler ? Toute la machine économique se retrouverait ainsi paralysée, et les entreprises fermeraient leurs portes les unes après les autres.

Au-delà des solutions de soutien à la liquidité déjà annoncées, il apparait donc nécessaire d’élaborer et de mettre en place, rapidement, des mesures visant à renforcer la solvabilité des entreprises fragilisées par la crise, afin de garantir leur survie, de permettre à la machine économique de redémarrer dans les meilleures conditions possibles à la levée du confinement, et par là même de sauvegarder un maximum d’emplois.  

Tout arrêt de la commande publique ne ferait en effet que fragiliser davantage les entreprises et l’économie dans son ensemble

Dans ce sens, il est d’abord fondamental que l’Etat, au contraire de ce qui a pu être envisagé il y a quelques jours, poursuive – voire renforce – son soutien budgétaire à l’économie. Tout arrêt de la commande publique ne ferait en effet que fragiliser davantage les entreprises et l’économie dans son ensemble, et annihilerait toute possibilité de reprise. Dans un contexte de crise économique, nous devons tous être keynésiens.

C’est également dans un contexte de crise tel que celui que nous vivons que l’Etat (et la Banque Centrale, j’y reviendrai plus tard) doit assumer un rôle de prêteur et d’assureur en dernier ressort pour pallier les difficultés des entreprises et soutenir l’économie.

Dans cette optique, différentes mesures de financement des entreprises pourraient être envisagées par les pouvoirs publics :

– Un mécanisme de crédits d’urgence, accordés par les banques et garantis à 100% par l’Etat, avec des conditions de maturité et d’amortissement adaptées à la situation, pourrait être instauré pour sauver les TPE et PME directement menacées par la crise, à l’image de ce qui a été décidé il y a quelques jours par l’Allemagne, qui a déclaré vouloir pousser ses banques à débloquer les crédits nécessaires aux PME « avant qu’il ne soit trop tard », c’est-à-dire avant que leur solvabilité ne soit définitivement compromise.

– Les plus grandes entreprises pourraient quant à elles bénéficier de crédits directement consentis par l’Etat, avec là encore des maturités longues, un différé d’amortissement et une subordination par rapport aux autres dettes, permettant de ne commencer à rembourser les échéances dues que lorsque la situation de l’entreprise le permet.

– Enfin, dans certains cas, l’Etat pourrait entrer (ou se renforcer) au capital de grandes entreprises par apport de new money, afin de renflouer leurs capitaux propres et par là même leur solvabilité. Ces mesures de nationalisation partielle devront toutefois rester temporaires, l’Etat étant appelé à terme à céder les titres acquis au moment de la crise.

Des conditions d’éligibilité aux mesures de financement décrites ci-dessus devront cependant être posées, ces mesures devant en effet rester ciblées pour tenir compte à la fois de la limitation des capacités financières qui pourront être mobilisées et, surtout, de la viabilité des entreprises appelées à en bénéficier. Il serait en effet vain et dispendieux de multiplier les cautères sur les jambes de bois.

Les financements et garanties consenties devront ainsi être uniquement réservées aux entreprises ayant démontré un réel impact de la crise sur leur santé financière, sans effet de rattrapage possible, et surtout à celles qui étaient auparavant saines et rentables. Des analyses d’impact, de risque et de rentabilité devront donc être conduites préalablement à l’octroi de toute aide.

Par ailleurs, et alors que le Maroc est en train d’élaborer un nouveau modèle de développement, il est important que nos dirigeants puissent s’accorder sur les priorités, coordonner les différentes initiatives menées et mutualiser les efforts consentis, afin de garantir que l’action publique et les choix de développement demeurent cohérents à court, moyen et long termes.

Reste enfin la question de la mobilisation des ressources nécessaires à la réalisation de ce plan, et notamment le rôle que devrait y jouer la Banque Centrale. De nombreux pays, parmi lesquels les Etats-Unis et les pays de la zone euro, ont tranché cette question depuis la crise financière de 2008, en adoptant une batterie de mesures non conventionnelles de monétisation de la dette, c’est-à-dire en permettant à leurs banques centrales d’acheter directement de la dette publique et de la dette émise par les banques et les grandes entreprises, et ce sans entraîner de poussée inflationniste.

Chez nous, l’assouplissement quantitatif semble encore tabou, mais un débat sur le sujet devient aujourd’hui nécessaire.

Outre l’intervention de la Banque Centrale, qui aurait le plus d’impact, il serait également possible d’associer des investisseurs privés (institutionnels notamment) aux fonds publics mobilisés, dans un mécanisme à effet de levier semblable à celui élaboré en 2009 par le secrétaire au Trésor américain Timothy Geithner pour répondre à la crise des subprimes.

Dans ce mécanisme, les fonds publics seraient associés à des fonds privés mais subordonnés à ceux-ci, et viendraient donc supporter en priorité les premières pertes éventuelles, ce qui permettrait ainsi d’attirer plus facilement les investisseurs privés et de démultiplier les capacités financières mobilisées à destination des entreprises.

Mehdi El Kadiri

Expert financier, membre de la Fondation Abou Bakr El Kadiri

(Photo MAP)

Covid 19 - Des mesures nécessaires pour rétablir la solvabilité des entreprises

Le 14 avril 2020 à14:04

Modifié le 14 avril 2020 à 14:04

Les premières mesures économiques du Comité de veille ont porté sur le déficit de liquidité. Mais elles risquent fort de se révéler insuffisantes. Voici les propositions de Mehdi El Kadiri, expert financier.

Les pouvoirs publics marocains ont visiblement très tôt pris conscience des difficultés que rencontreraient les entreprises du fait de la crise liée à la pandémie de Covid 19, puisque des mesures de soutien à la liquidité, consistant essentiellement en des possibilités de reports de charges, ont été annoncées par le Comité de Veille Economique dès la mi-mars 2020.

Citons par exemple, sans être exhaustifs, la possibilité qui leur a été offerte de reporter le paiement de leurs cotisations sociales, celle, réservée aux entreprises de moins de 20 millions de dirhams de chiffre d’affaires, de décaler le paiement de leurs impôts, ou encore celle, négociée avec le GPBM, de surseoir au règlement des échéances de crédits.

Ces mesures, utiles pour résorber ou atténuer un déficit de liquidité et soulager ainsi, temporairement, une trésorerie défaillante, risquent toutefois de se révéler très insuffisantes alors que la crise sanitaire se prolonge, sans horizon de sortie, et que ses conséquences sur l’activité des entreprises, grandes ou petites, se révèlent désormais d’une ampleur inédite.

Compagnies aériennes clouées au sol ; hôtels, cafés et restaurants désertés par les clients ; commerces, pressings et salons de coiffure fermés ; imprimeries à l’arrêt ; usines et sous-traitants automobiles tournant, au mieux, au ralenti... : de très nombreux secteurs connaissent depuis maintenant plusieurs semaines une réduction drastique d’activité, qui se traduit, pour les entreprises touchées, par une baisse importante du chiffre d’affaires qui ne suffit plus à compenser les charges fixes (salaires, loyers, maintenance des équipements, frais financiers, etc.), et entraîne donc des pertes qui viendront réduire les capitaux propres, dégrader la solvabilité des entreprises et, à terme, menacer leur survie.

Car une entreprise dont la solvabilité est dégradée n’est plus en mesure de faire face à ses engagements futurs, par exemple payer ses salariés, ses loyers, ses fournisseurs ou rembourser ses crédits bancaires. A la sortie de la crise sanitaire, quel fournisseur accepterait de livrer un client dont il sait que la solvabilité a été mise à mal par une longue période d’inactivité, et qui pourrait donc être dans l’incapacité de le régler ? Toute la machine économique se retrouverait ainsi paralysée, et les entreprises fermeraient leurs portes les unes après les autres.

Au-delà des solutions de soutien à la liquidité déjà annoncées, il apparait donc nécessaire d’élaborer et de mettre en place, rapidement, des mesures visant à renforcer la solvabilité des entreprises fragilisées par la crise, afin de garantir leur survie, de permettre à la machine économique de redémarrer dans les meilleures conditions possibles à la levée du confinement, et par là même de sauvegarder un maximum d’emplois.  

Tout arrêt de la commande publique ne ferait en effet que fragiliser davantage les entreprises et l’économie dans son ensemble

Dans ce sens, il est d’abord fondamental que l’Etat, au contraire de ce qui a pu être envisagé il y a quelques jours, poursuive – voire renforce – son soutien budgétaire à l’économie. Tout arrêt de la commande publique ne ferait en effet que fragiliser davantage les entreprises et l’économie dans son ensemble, et annihilerait toute possibilité de reprise. Dans un contexte de crise économique, nous devons tous être keynésiens.

C’est également dans un contexte de crise tel que celui que nous vivons que l’Etat (et la Banque Centrale, j’y reviendrai plus tard) doit assumer un rôle de prêteur et d’assureur en dernier ressort pour pallier les difficultés des entreprises et soutenir l’économie.

Dans cette optique, différentes mesures de financement des entreprises pourraient être envisagées par les pouvoirs publics :

– Un mécanisme de crédits d’urgence, accordés par les banques et garantis à 100% par l’Etat, avec des conditions de maturité et d’amortissement adaptées à la situation, pourrait être instauré pour sauver les TPE et PME directement menacées par la crise, à l’image de ce qui a été décidé il y a quelques jours par l’Allemagne, qui a déclaré vouloir pousser ses banques à débloquer les crédits nécessaires aux PME « avant qu’il ne soit trop tard », c’est-à-dire avant que leur solvabilité ne soit définitivement compromise.

– Les plus grandes entreprises pourraient quant à elles bénéficier de crédits directement consentis par l’Etat, avec là encore des maturités longues, un différé d’amortissement et une subordination par rapport aux autres dettes, permettant de ne commencer à rembourser les échéances dues que lorsque la situation de l’entreprise le permet.

– Enfin, dans certains cas, l’Etat pourrait entrer (ou se renforcer) au capital de grandes entreprises par apport de new money, afin de renflouer leurs capitaux propres et par là même leur solvabilité. Ces mesures de nationalisation partielle devront toutefois rester temporaires, l’Etat étant appelé à terme à céder les titres acquis au moment de la crise.

Des conditions d’éligibilité aux mesures de financement décrites ci-dessus devront cependant être posées, ces mesures devant en effet rester ciblées pour tenir compte à la fois de la limitation des capacités financières qui pourront être mobilisées et, surtout, de la viabilité des entreprises appelées à en bénéficier. Il serait en effet vain et dispendieux de multiplier les cautères sur les jambes de bois.

Les financements et garanties consenties devront ainsi être uniquement réservées aux entreprises ayant démontré un réel impact de la crise sur leur santé financière, sans effet de rattrapage possible, et surtout à celles qui étaient auparavant saines et rentables. Des analyses d’impact, de risque et de rentabilité devront donc être conduites préalablement à l’octroi de toute aide.

Par ailleurs, et alors que le Maroc est en train d’élaborer un nouveau modèle de développement, il est important que nos dirigeants puissent s’accorder sur les priorités, coordonner les différentes initiatives menées et mutualiser les efforts consentis, afin de garantir que l’action publique et les choix de développement demeurent cohérents à court, moyen et long termes.

Reste enfin la question de la mobilisation des ressources nécessaires à la réalisation de ce plan, et notamment le rôle que devrait y jouer la Banque Centrale. De nombreux pays, parmi lesquels les Etats-Unis et les pays de la zone euro, ont tranché cette question depuis la crise financière de 2008, en adoptant une batterie de mesures non conventionnelles de monétisation de la dette, c’est-à-dire en permettant à leurs banques centrales d’acheter directement de la dette publique et de la dette émise par les banques et les grandes entreprises, et ce sans entraîner de poussée inflationniste.

Chez nous, l’assouplissement quantitatif semble encore tabou, mais un débat sur le sujet devient aujourd’hui nécessaire.

Outre l’intervention de la Banque Centrale, qui aurait le plus d’impact, il serait également possible d’associer des investisseurs privés (institutionnels notamment) aux fonds publics mobilisés, dans un mécanisme à effet de levier semblable à celui élaboré en 2009 par le secrétaire au Trésor américain Timothy Geithner pour répondre à la crise des subprimes.

Dans ce mécanisme, les fonds publics seraient associés à des fonds privés mais subordonnés à ceux-ci, et viendraient donc supporter en priorité les premières pertes éventuelles, ce qui permettrait ainsi d’attirer plus facilement les investisseurs privés et de démultiplier les capacités financières mobilisées à destination des entreprises.

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