Kevin Rudd

Ancien Premier ministre australien

Coronavirus et vision du monde de Xi Jinping Président chinois Xi Jinping.

Coronavirus et vision du monde de Xi Jinping

Le 18 février 2020 à 15:19

Modifié le 18 février 2020 à 16:00

La crise du coronavirus constitue le plus grand défi rencontré par Xi Jinping depuis son accession aux fonctions de secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) en 2012. Les individus et les familles de Chine vivent actuellement dans la peur. Plusieurs provinces chinoises sont pour ainsi dire confinées. Le virus a porté un coup d’arrêt à certains pans majeurs de l’économie, les entreprises demandant à leurs employés de travailler depuis leur domicile. Sur le plan politique, la chasse aux coupables oscille entre les autorités locales de Wuhan, épicentre de l’épidémie, et le gouvernement central de Pékin, deux camps bien conscients d’un principe éternel dans la politique de la Chine: lorsque survient une catastrophe, quelqu’un doit en payer le prix.

MUNICH – Le monde extérieur doit faire preuve de considération et de solidarité à l’égard d’un peuple chinois depuis longtemps en souffrance. L’époque est cruelle, et le racisme implicite (voire explicite) observé dans de nombreuses réponses au peuple chinois à travers le monde me conduit à m’interroger sur les avancées véritables de notre famille qu’est l’humanité. Trop de gens au-delà des côtes chinoises semblent en effet avoir oublié un autre principe éternel: "Nul homme n’est une île, complète en elle-même".

Xi exerce un pouvoir politique quasi-absolu sur l’Etat chinois marxiste-léniniste. Seul un régime autoritaire était peut-être en mesure d’appliquer les méthodes draconiennes que la Chine met en œuvre pour contrôler le virus depuis le mois de janvier. L’avenir nous en dira plus sur l’efficacité de ces mesures. Ce qui est certain en revanche, c’est que cette crise, une fois résolue, ne transformera pas la manière dont la Chine sera gouvernée dans le futur.

Les 10 priorités de Xi Jinping

Pour comprendre pourquoi, il s’agit de considérer la vision sous-jacente du monde qui guide Xi dans la quête de son rêve consistant à faire de la Chine la grande puissance mondiale de demain. Lorsque l’on m’interroge sur ce que veut Xi, j’explique son approche en exposant ses dix priorités, qui peuvent être considérées comme dix cercles concentriques émanant d’un centre, le parti, ou comme une hiérarchie des besoins, pour reprendre la conception traditionnelle du psychologue Abraham Maslow.

Première des priorités: maintenir le PCC au pouvoir. Xi n’a jamais considéré le parti comme un mécanisme de transition vers quelque forme de démocratie ou de semi-démocratie. Il estime qu’une forme unique de capitalisme autoritaire chinois est essentielle au futur statut de grande puissance du pays, et y voit un modèle susceptible d’être appliqué dans d’autres régions du monde.

Deuxièmement, Xi entend maintenir systématiquement l’unité nationale, qu’il considère indispensable à la légitimité interne du PCC. C’est ce qui explique sous son règne les répressions prolongées au Tibet et dans le Xinjiang, ainsi qu’un durcissement continu de sa politique vis-à-vis de Taïwan.

La troisième tâche consiste à développer l’économie du pays. Xi a bien compris que l’envergure, la solidité et le niveau d’avancée technologique d’une économie étaient essentiels à toutes les dimensions de la puissance nationale, dont la capacité militaire. Par ailleurs, sans croissance à long terme, le revenu par habitant sera voué à stagner, et la Chine à tomber dans le piège du revenu intermédiaire. Une croissance soutenue est par conséquent également indispensable à la légitimité du PCC, de même que l’effort fourni par le pays pour devenir une superpuissance technologique, à travers une position de domination en matière de 5G, de semiconducteurs, de superordinateurs, et d’intelligence artificielle (IA).

Xi a pour quatrième objectif d’intégrer la durabilité environnementale à la matrice de croissance de la Chine. Par le passé, ces considérations étaient ignorées. Elles constituent aujourd’hui un élément central de la légitimité du PCC. La population chinoise ne tolérera pas une pollution encore plus élevée de l’air, des sols et de l’eau. Pour autant, cette durabilité, notamment la lutte contre le changement climatique, s’inscrira toujours en concurrence avec le troisième objectif (la croissance économique), que ce soit dans l’industrie intérieure ou dans le cadre des projets d’infrastructures transnationales du projet phare de Nouvelle route de la soie (NRS) si cher au président Xi.

La "Route maritime de la soie"

Cinquième priorité: développer et moderniser l’armée chinoise. Sous Xi s’opère la plus grande réforme de l’Armée populaire de libération depuis 1949, en termes d’organisation militaire, de plateformes d’armements, et d’effectifs. L’APL se transforme actuellement pour passer du statut d’institution militaire de défense continentale à celui de force de projection d’une puissance au-delà des frontières de la Chine, via le développement des capacités navales, aériennes, cybernétiques, spatiales et d’IA. Xi a pour mission explicite de bâtir une armée de classe mondiale, destinée à "livrer des guerres pour les remporter".

Le sixième objectif consiste à consolider des relations favorables, et si possible de contrôle, auprès des 14 Etats environnants et des six voisins maritimes de la Chine. La Russie joue un rôle clé dans ce projet, elle qui est passée du statut d’ennemi historique, mobilisant l’essentiel de l’attention stratégique de la Chine, à celui de quasi-allié. Sur le plan maritime, la Chine a clairement fait savoir qu’elle n’entendait pas renoncer à ses revendications territoriales dans les Mers de Chine orientale et méridionale.

Septième objectif, à la périphérie maritime orientale de la Chine, Xi entend repousser les Etats-Unis jusqu’à la "deuxième chaîne insulaire" qui s’étend de l’archipel japonais à l’île de Guam et à l’est des Philippines. La Chine espère également affaiblir (et si possible rompre) les alliances sécuritaires de longue date de l’Amérique dans la région, notamment avec la Corée du sud, le Japon et les Philippines. L’objectif ultime consiste ici à renforcer la capacité d’obtention d’une réunification avec Taïwan, si nécessaire par la force.

Huitième objectif, pour sécuriser la périphérie continentale occidentale de la Chine, Xi entend faire de la masse territoriale eurasienne un nouveau marché pour les produits, services, technologies, et investissements infrastructurels massifs de la Chine. A travers la NRS, Xi espère également que l’Asie centrale et le Moyen-Orient, ainsi que l’Europe centrale, orientale, mais aussi occidentale, deviendront de plus en plus sensibilisés et favorables aux intérêts clés de politique étrangère de la Chine.

De même, la Chine entrevoit un potentiel marché de grande ampleur, comparable à l’Eurasie, dans le reste des pays en voie de développement, qu’ils se situent en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. Le neuvième objectif de Xi s’observe ainsi dans la "Route maritime de la soie", qui devient peu à peu aussi importante que la NRS. Plus largement, la Chine parvient également à convertir efficacement cette stratégie économique mondiale en un soutien de vote fiable au G77, dans la cadre d’importants forums multilatéraux.

Enfin, Xi espère refaçonner l’ordre mondial davantage en phase avec les intérêts et valeurs de la Chine. Les dirigeants chinois estiment que l’ordre international libéral post-1945 reflète la vision du monde des puissances coloniales blanches victorieuses qui l’ont mis en place. Xi considère que le monde de 2020 est radicalement différent de celui d’après-guerre. La Chine a ainsi élaboré une stratégie en deux volets. Tout en renforçant leur puissance, leurs effectifs, et leur influence financière au sein des institutions existantes de gouvernance mondiale, les dirigeants chinois bâtissent également de nouvelles institutions centrée sur la Chine, telles que la NRS et la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures.

Les hauts responsables du PCC ne partagent pas tous la vision du monde de Xi. D’importantes dissensions et débats internes existent sur la question de savoir si la Chine devrait ou non s’écarter de la stratégie de longue date de Deng Xiaoping: "dissimuler sa force, faire preuve de patience, ne jamais prendre l’initiative". L’avenir nous dira à quoi ces débats aboutiront, notamment à l’approche du 20e Congrès national du parti, en 2022, qui tranchera la décision cruciale d’une prolongation du mandat de Xi au-delà des limites initiales, peut-être pour la décennie 2020, voire pour plus longtemps encore.

Dans ce contexte, la gestion par Xi du coronavirus sur le plan intérieur, ainsi que de plusieurs projets politiquement totémiques tels que l’expansion de la 5G à l’étranger, revêtent une nouvelle importance critique.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2020
Tags : Chine
Kevin Rudd

Ancien Premier ministre australien

Président chinois Xi Jinping.

Coronavirus et vision du monde de Xi Jinping

Le 18 février 2020 à16:00

Modifié le 18 février 2020 à 16:00

La crise du coronavirus constitue le plus grand défi rencontré par Xi Jinping depuis son accession aux fonctions de secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) en 2012. Les individus et les familles de Chine vivent actuellement dans la peur. Plusieurs provinces chinoises sont pour ainsi dire confinées. Le virus a porté un coup d’arrêt à certains pans majeurs de l’économie, les entreprises demandant à leurs employés de travailler depuis leur domicile. Sur le plan politique, la chasse aux coupables oscille entre les autorités locales de Wuhan, épicentre de l’épidémie, et le gouvernement central de Pékin, deux camps bien conscients d’un principe éternel dans la politique de la Chine: lorsque survient une catastrophe, quelqu’un doit en payer le prix.

MUNICH – Le monde extérieur doit faire preuve de considération et de solidarité à l’égard d’un peuple chinois depuis longtemps en souffrance. L’époque est cruelle, et le racisme implicite (voire explicite) observé dans de nombreuses réponses au peuple chinois à travers le monde me conduit à m’interroger sur les avancées véritables de notre famille qu’est l’humanité. Trop de gens au-delà des côtes chinoises semblent en effet avoir oublié un autre principe éternel: "Nul homme n’est une île, complète en elle-même".

Xi exerce un pouvoir politique quasi-absolu sur l’Etat chinois marxiste-léniniste. Seul un régime autoritaire était peut-être en mesure d’appliquer les méthodes draconiennes que la Chine met en œuvre pour contrôler le virus depuis le mois de janvier. L’avenir nous en dira plus sur l’efficacité de ces mesures. Ce qui est certain en revanche, c’est que cette crise, une fois résolue, ne transformera pas la manière dont la Chine sera gouvernée dans le futur.

Les 10 priorités de Xi Jinping

Pour comprendre pourquoi, il s’agit de considérer la vision sous-jacente du monde qui guide Xi dans la quête de son rêve consistant à faire de la Chine la grande puissance mondiale de demain. Lorsque l’on m’interroge sur ce que veut Xi, j’explique son approche en exposant ses dix priorités, qui peuvent être considérées comme dix cercles concentriques émanant d’un centre, le parti, ou comme une hiérarchie des besoins, pour reprendre la conception traditionnelle du psychologue Abraham Maslow.

Première des priorités: maintenir le PCC au pouvoir. Xi n’a jamais considéré le parti comme un mécanisme de transition vers quelque forme de démocratie ou de semi-démocratie. Il estime qu’une forme unique de capitalisme autoritaire chinois est essentielle au futur statut de grande puissance du pays, et y voit un modèle susceptible d’être appliqué dans d’autres régions du monde.

Deuxièmement, Xi entend maintenir systématiquement l’unité nationale, qu’il considère indispensable à la légitimité interne du PCC. C’est ce qui explique sous son règne les répressions prolongées au Tibet et dans le Xinjiang, ainsi qu’un durcissement continu de sa politique vis-à-vis de Taïwan.

La troisième tâche consiste à développer l’économie du pays. Xi a bien compris que l’envergure, la solidité et le niveau d’avancée technologique d’une économie étaient essentiels à toutes les dimensions de la puissance nationale, dont la capacité militaire. Par ailleurs, sans croissance à long terme, le revenu par habitant sera voué à stagner, et la Chine à tomber dans le piège du revenu intermédiaire. Une croissance soutenue est par conséquent également indispensable à la légitimité du PCC, de même que l’effort fourni par le pays pour devenir une superpuissance technologique, à travers une position de domination en matière de 5G, de semiconducteurs, de superordinateurs, et d’intelligence artificielle (IA).

Xi a pour quatrième objectif d’intégrer la durabilité environnementale à la matrice de croissance de la Chine. Par le passé, ces considérations étaient ignorées. Elles constituent aujourd’hui un élément central de la légitimité du PCC. La population chinoise ne tolérera pas une pollution encore plus élevée de l’air, des sols et de l’eau. Pour autant, cette durabilité, notamment la lutte contre le changement climatique, s’inscrira toujours en concurrence avec le troisième objectif (la croissance économique), que ce soit dans l’industrie intérieure ou dans le cadre des projets d’infrastructures transnationales du projet phare de Nouvelle route de la soie (NRS) si cher au président Xi.

La "Route maritime de la soie"

Cinquième priorité: développer et moderniser l’armée chinoise. Sous Xi s’opère la plus grande réforme de l’Armée populaire de libération depuis 1949, en termes d’organisation militaire, de plateformes d’armements, et d’effectifs. L’APL se transforme actuellement pour passer du statut d’institution militaire de défense continentale à celui de force de projection d’une puissance au-delà des frontières de la Chine, via le développement des capacités navales, aériennes, cybernétiques, spatiales et d’IA. Xi a pour mission explicite de bâtir une armée de classe mondiale, destinée à "livrer des guerres pour les remporter".

Le sixième objectif consiste à consolider des relations favorables, et si possible de contrôle, auprès des 14 Etats environnants et des six voisins maritimes de la Chine. La Russie joue un rôle clé dans ce projet, elle qui est passée du statut d’ennemi historique, mobilisant l’essentiel de l’attention stratégique de la Chine, à celui de quasi-allié. Sur le plan maritime, la Chine a clairement fait savoir qu’elle n’entendait pas renoncer à ses revendications territoriales dans les Mers de Chine orientale et méridionale.

Septième objectif, à la périphérie maritime orientale de la Chine, Xi entend repousser les Etats-Unis jusqu’à la "deuxième chaîne insulaire" qui s’étend de l’archipel japonais à l’île de Guam et à l’est des Philippines. La Chine espère également affaiblir (et si possible rompre) les alliances sécuritaires de longue date de l’Amérique dans la région, notamment avec la Corée du sud, le Japon et les Philippines. L’objectif ultime consiste ici à renforcer la capacité d’obtention d’une réunification avec Taïwan, si nécessaire par la force.

Huitième objectif, pour sécuriser la périphérie continentale occidentale de la Chine, Xi entend faire de la masse territoriale eurasienne un nouveau marché pour les produits, services, technologies, et investissements infrastructurels massifs de la Chine. A travers la NRS, Xi espère également que l’Asie centrale et le Moyen-Orient, ainsi que l’Europe centrale, orientale, mais aussi occidentale, deviendront de plus en plus sensibilisés et favorables aux intérêts clés de politique étrangère de la Chine.

De même, la Chine entrevoit un potentiel marché de grande ampleur, comparable à l’Eurasie, dans le reste des pays en voie de développement, qu’ils se situent en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. Le neuvième objectif de Xi s’observe ainsi dans la "Route maritime de la soie", qui devient peu à peu aussi importante que la NRS. Plus largement, la Chine parvient également à convertir efficacement cette stratégie économique mondiale en un soutien de vote fiable au G77, dans la cadre d’importants forums multilatéraux.

Enfin, Xi espère refaçonner l’ordre mondial davantage en phase avec les intérêts et valeurs de la Chine. Les dirigeants chinois estiment que l’ordre international libéral post-1945 reflète la vision du monde des puissances coloniales blanches victorieuses qui l’ont mis en place. Xi considère que le monde de 2020 est radicalement différent de celui d’après-guerre. La Chine a ainsi élaboré une stratégie en deux volets. Tout en renforçant leur puissance, leurs effectifs, et leur influence financière au sein des institutions existantes de gouvernance mondiale, les dirigeants chinois bâtissent également de nouvelles institutions centrée sur la Chine, telles que la NRS et la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures.

Les hauts responsables du PCC ne partagent pas tous la vision du monde de Xi. D’importantes dissensions et débats internes existent sur la question de savoir si la Chine devrait ou non s’écarter de la stratégie de longue date de Deng Xiaoping: "dissimuler sa force, faire preuve de patience, ne jamais prendre l’initiative". L’avenir nous dira à quoi ces débats aboutiront, notamment à l’approche du 20e Congrès national du parti, en 2022, qui tranchera la décision cruciale d’une prolongation du mandat de Xi au-delà des limites initiales, peut-être pour la décennie 2020, voire pour plus longtemps encore.

Dans ce contexte, la gestion par Xi du coronavirus sur le plan intérieur, ainsi que de plusieurs projets politiquement totémiques tels que l’expansion de la 5G à l’étranger, revêtent une nouvelle importance critique.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2020

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