Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Un mouton dans la boîte
Bien avant de comprendre les rites, les traditions et les symboles religieux, un enfant avait élevé et aimé un agneau nommé Mabrouk. Des années plus tard, la lecture du "Petit Prince" lui révèle que certains êtres disparus continuent à vivre dans une mystérieuse boîte intérieure.
Il était une fois un petit enfant qui décida un jour d’élever un agneau qu’il prénomma Mabrouk (le béni). Il s’habitua au petit ovin, lequel lui-même refusait de se séparer du petit garçon, le suivant partout, dormant à ses côtés, partageant ses jeux et parfois aussi ses friandises. Il lui parlait comme on parle à un ami secret, lui racontait ses peurs d’écolier et ses rêves.
Les semaines passant, Mabrouk va devenir aussi l’ami de ses frères et sœurs, traité plus et mieux qu’un simple animal de compagnie. Les adultes souriaient de cette complicité, mais eux savaient ce que l’enfant ignorait : ce compagnon n’était là que provisoirement. Et voilà que près d’un an plus tard, les habitants de cet ensemble d'immeubles type HLM, surgis comme des malentendus au milieu d’un morne terrain vague à la lisière de la ville, commençaient à lorgner bizarrement vers Mabrouk.
Devenu un beau mouton dodu et presque un bélier à la douce laine blanche, le petit ovin d’hier est désormais doté de belles petites cornes enroulées et bêle à tue-tête dès l’aube, de concert avec le chant du coq ou l’appel du muezzin. Mais pour l’enfant, il restait l’agneau de ses confidences.
Dès la fin du Ramadan et l’approche de Aïd al-Adha, les voisins, envieux, se disaient que la famille de l’enfant était bien avisée de lui avoir acheté un agneau, anticipant et s’épargnant ainsi les dépenses pour l’acquisition d’un mouton. Pour l’enfant, la date fatidique du sacrifice, annoncée comme de tradition une dizaine de jours avant, n’était pas un jour de fête, pas plus que pour son ami Mabrouk. Pourquoi donc l’appeler fête du mouton alors que celui-ci est appelé à être sacrifié, dépecé puis débité en morceaux de viande avant d’être consommé ?
Longtemps cette question va rester sans réponse. L’enfant, après sa séparation avec son ami, ne sacrifiera plus jamais à cette tradition, ni ne consommera de viande ovine. Mais à l’âge de lire des livres pour comprendre la genèse et le mystère de cette tradition sanguinolente, il saura qu’à l’origine, et selon le mythe fondateur du patriarche Abraham, cela a été aussi une histoire d’enfant et de mouton, et c’est justement ce dernier qui a été sacrifié pour sauver le premier. Une affaire de divinité, d’obéissance et de loyauté. Bref une affaire d’adultes.
Il lira d’autres livres sur les mythes, les offrandes, les symboles et les dimensions anthropologiques du sacrifice. Mais la culture console rarement l’enfance. Le souvenir de Mabrouk, le mal nommé, restera gravé dans sa mémoire à la couleur bistre : couleur de la nostalgie d’un temps révolu et tous les ans renouvelé. Ce jour -là, quelque chose se brisa définitivement dans son rapport avec cette fête. Il découvrit qu’un rite peut devenir, dans la conscience d’un enfant, une blessure métaphysique.
Bien plus tard, lorsqu’il va découvrir le beau et mince roman d’Antoine de Saint-Exupéry, "Le Petit Prince", le souvenir de Mabrouk lui revint à l’esprit et réveilla des odeurs, des voix, des douleurs enfouies…
Tout a recommencé avec cette phrase devenue universelle : "Monsieur, dessine-moi un mouton". Dans le désert, l’aviateur tombé du ciel tente d’abord de satisfaire l’enfant. Il dessine plusieurs moutons, mais l’un paraît malade, l’autre trop vieux, un troisième a de grosses cornes : "Ce n’est pas un mouton, c’est un bélier", proteste le Petit Prince. Alors fatigué, l’aviateur trace simplement une boîte et dit : "Le mouton que tu veux est dedans". L’enfant, enfin heureux, s’écrie : "C’est tout à fait comme ça que je le voulais".
Cette scène simple contient peut-être le secret du livre. Les enfants ne regardent pas avec les yeux des adultes, car ils voient ce qui est invisible. Le mouton n’existe réellement qu’à l’intérieur de la boite, dans cet espace mystérieux où l’imagination, l’affection et la mémoire. Le mouton du Petit Prince est invisible, mais il existe plus fortement que tous les dessins ratés de l’aviateur. Mabrouk aussi est devenu invisible avec les années. Pourtant il demeure vivant quelque part dans la mémoire de son ami, intact, doux, silencieux et éternellement jeune. Peut-être que toute grande littérature sert précisément à cela, c’est-à-dire à rouvrir la boîte.
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