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Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Les réflexes de Lavrov

Le 13 mai 2022 à 10h47

Modifié 13 mai 2022 à 10h47

Sergueï Lavrov peut se prévaloir de sa longévité, d’être le ministre russe des affaires étrangères resté en poste, d’une manière continue, pendant ses derniers dix-huit ans. Il est l’autre visage de Poutine à l’international, dans un pays où des postes similaires sont souvent des sièges éjectables. Lavrov a vu passer sept secrétaires d’État américains, et autant de ministres chargés du même domaine que lui à travers le monde. Il a vécu plus de crises et de guerres que ses collègues étrangers ont vécues. Cela forge évidement un caractère.

Lavrov a fêté ses 72 ans en mars dernier. Il est un pur produit de l’Institut des études des relations internationales de Moscou, vivier du ministère russe des affaires étrangères, qualifié une fois par Henry Kissinger de Harvard russe. Il intègre la diplomatie très jeune, en 1971, alors qu’il a à peine 21 ans. Premier poste à l’ambassade au Sri-Lanka puis des responsabilités au sein du département des organisations internationales, avant de chapeauter la Mission permanente de son pays à New-York en tant que conseiller, puis comme représentant permanent.

Durant dix années passées à New-York, il contemple de son mirador, la nouvelle vision politique du monde de l’oncle Sam. La jubilation américaine face à l’effondrement du bloc de l’Est, et la disparition de l’Union soviétique, l’affectent intensément. Cela se reflète à travers ses discours et ses prises de décisions au sein du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale.

Il devient un défenseur acharné et résolu du principe de non-ingérence et de l’inviolabilité des frontières, et contre la volonté de Washington de s’immiscer dans les affaires des autres pays comme en Irak, en Syrie ou en Libye. Ses prises de positions le placeront, plus tard, dans une situation délicate, quand Moscou prend sa revanche et envahit lui aussi l’Ukraine, pays reconnu par la communauté internationale.

Lui-même, comme l’équipe qui l’accompagne à New-York, vivent des années traumatisantes durant l’effondrement de l’Union soviétique. La Russie n’est plus que l’ombre d’elle-même, face à un Occident triomphant et perçu comme arrogant. A chaque intervention de Washington, Lavrov observe la diplomatie américaine qui ne craint plus que la Chine. Les autres puissances ne pèsent plus grand-chose, et son pays, la Russie, n’est plus affiché sur le podium des grands adversaires de l’Amérique.

Contestataire de l’ordre international établi, il porte dans le cercle diplomatique onusien, le sobriquet de Mister niet, en raison de son refus de toute proposition défavorable aux intérêts de la Russie, et du nombre incalculable des vétos qu’il a imposés au Conseil de sécurité. Les dix années qu’il a passées au sein de l’ONU ont laissé des traces indélébiles dans sa personnalité. Craint par son entourage comme par ses adversaires, il est le prototype et le pur produit de l’ancien système soviétique.

Les diplomates étrangers qui le fréquentent le jugent austère, inspirant plus la froideur et la crainte que la sympathie. Jean-Maurice Ripert, ambassadeur français à Moscou de 2013 à 2017, et qui aura affaire à Lavrov devenu ministre des affaires étrangères, le décrit comme un soldat sans aucun état d’âme qui terrorise tout le monde en négociant souvent de façon brutale. Du reste, Lavrov lui-même a décrit la diplomatie comme une guerre de tranchées.

La guerre de tranchées est le terme militaire qui désigne des lignes fortifiées par les soldats. En la transposant à la diplomatie, Lavrov en fait une confrontation et une forme de combat de positions et de défense permanente, qui vise l’épuisement progressif de l’ennemi, sans rien céder sur l’essentiel. Pour étayer ce fait, on peut faire référence à sa dernière rencontre sur l’Ukraine avec la ministre britannique Liz truss. Lors de leur rencontre, il lui pose la question si le Royaume-Uni reconnait la souveraineté de la Russie sur les régions de Rostov et Voronezh.

La ministre réplique précipitamment que Londres ne reconnaitra jamais la souveraineté de la Russie sur ces régions, qui se trouvent de fait en Russie et non en Ukraine. L’erreur est corrigée par la suite par l’ambassadeur du Royaume-Uni à Moscou, mais le mal est déjà fait. Lavrov dira après qu’il a été déçu par l’échange, et accusa son homologue britannique d’être mal préparée pour la rencontre. C’est ce genre de guet-apens que craint ses adversaires, et qui fait de lui un diplomate sans retenu, attendant la moindre défaillance de ses opposants, pour porter l’estocade.

Le modèle Mikhaïlovitch Gortchakov

Comment ne pas forger une telle personnalité quand le modèle à qui Lavrov se réfère souvent, est l’ancien ministre des affaires étrangères russe Mikhaïlovitch Gortchakov, sous Alexandre II. Ce diplomate chevronné, qui a marqué le pays par son envergure, est toujours étudié par les diplomates russes. Il a su, durant les évènements qui ont secoué l’Europe au XIXe siècle, épargner bien des malheurs à la Russie. Après la défaite de Moscou en Crimée, il a su restaurer la position du pays face aux autres puissances européennes.

Après avoir été ambassadeur à Vienne, où Gortchakov révèle ses talents de fin négociateur, Alexandre II le rappelle à ses cotés pour diriger la diplomatie russe, exactement comme a fait Poutine avec Lavrov. A la seule différence que le premier s’est assigné à pacifier les esprits aussi bien chez-lui que chez ses voisins. Il est vrai aussi que les époques sont différentes. Cependant, l’image que le premier a laissé à la prospérité, n’a rien à voir à ce que laissera Lavrov à l’histoire.

Le fameux message envoyé par Gortchakov aux ambassadeurs russes de l’époque, est plein d’enseignements et doit être surtout médité par Lavrov lui-même. L’empereur, leur dit-il, est décidé à consacrer sa sollicitude au bien-être de ses sujets, et à se concentrer sur le développement des ressources intérieures du pays. On adresse à la Russie le reproche de s’isoler et de garder le silence, on prétend qu’elle est fâchée. La Russie boude dit-on. Non, la Russie ne boude pas, la Russie se recueille.

En se disant influencé par Gortchakov, Lavrov paraît tout l’opposé de cette personnalité historique qui a marqué, et de quelle manière, la diplomatie russe pendant une autre époque aussi mouvementée que celle d’aujourd’hui. C’est à Gortchakov qu’on doit l’expression de l’homme malade de l’Europe donnée à l’empire ottoman agonisant. Cette expression risque malheureusement de coller à la Russie d’aujourd’hui, si elle n’emprunte pas le chemin de la paix avec ses voisins, à l’instar de ce que ce grand diplomate avait su accomplir pour son pays. L’admiration que porte Lavrov à Gortchakov ne se reflète nullement dans la gestion de la diplomatie actuelle de la Russie.

L’ancien ministre russe des affaires étrangers sous Boris Eltsine, Andrei Kozyrev, qui a bien connu Lavrov, le décrit comme suit : il était mon adjoint, avant il me soutenait. Aujourd’hui je surveillerai mes arrières s’il était derrière moi. Ceci corrobore les autres qualificatifs distillés par les diplomates étrangers qui ont eu affaire à lui, et qui le décrivent comme caustique et brutal, tout en étant charmeur qui sait plaire pour arriver à son but. L’aboutissement de l’accord nucléaire avec l’Iran lui doit beaucoup et témoigne de la capacité de cet homme à être utile en temps de paix. Sortira-t-il indemne de la crise ukrainienne et laissera-t-il à la postérité une image aussi positive comme celle de son prédécesseur Gortchakov ? Rien n’est moins sûr.

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