L’Empire du milieu au centre de la diplomatie mondiale
À Pékin, la succession des visites de Donald Trump et de Vladimir Poutine met en lumière la centralité retrouvée de la Chine dans les équilibres diplomatiques mondiaux.
Ces derniers jours, les présidents américain Donald Trump et russe Vladimir Poutine se sont succédé à Pékin, devenue ainsi l’épicentre de la diplomatie internationale. En recevant M. Poutine, le président Xi Jinping a souligné que si les relations bilatérales ont atteint un tel niveau, c’est parce que les deux pays ont su approfondir sans cesse la confiance politique mutuelle et instaurer une coordination stratégique ayant résisté à de nombreuses épreuves. Quelques jours auparavant, le ton était tout autre avec le président américain, tant les différends entre les deux capitales sont nombreux.
En recevant Donald Trump, le président chinois Xi Jinping a tenu en réalité un langage franc, et même frontal, rappelant que l’instauration d’une bonne coopération sincère entre les deux grandes puissances profiterait mieux aux deux parties et au monde que la confrontation directe. Il lui a rappelé que les deux pays devraient être des partenaires plutôt que des rivaux, œuvrant ensemble au succès et à la prospérité commune. Puis, il s’est ouvertement interrogé sur la capacité de la Chine et des Etats-Unis à surmonter le piège de Thucydide pour forger un nouveau modèle de relations entre les deux pays.
Thucydide, auquel s’est référé Xi Jinping, est un homme politique, stratège et chef militaire athénien de la Grèce antique, auteur de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse au Ve siècle avant J.-C. Après sa défaite face à Sparte, il profite de son exil pour écrire sur la guerre qu’il a menée et perdue. Ses idées se concentrent sur trois points essentiels : la guerre est inévitable lorsqu’une puissance établie est menacée par une puissance montante ; les États agissent par intérêt et par puissance, et non par la morale ; enfin, "le fort fait ce qu’il peut et le faible subit ce qu’il doit". Pour lui, la nature humaine ne change pas, car la peur, l’avidité et l’orgueil poussent les sociétés à la guerre. En l’évoquant, Xi Jinping espérait que les deux pays évitent à l’humanité ce piège.
Ce message de Jinping adressé directement à Trump vient après la déclaration de circonstance de Trump qui affirmait devant Jinping que c’est un honneur pour lui d’être son ami, et que désormais les relations entre les deux pays seraient meilleures. Dans son intervention, le Chinois a pris, quant à lui, un ton plus serein, pour ne pas dire grave, signifiant que les déclarations faussement optimistes de Trump ne suffisent plus à ouvrir de nouveaux horizons de paix aux deux nations comme au reste du monde. Il lui a rappelé la conclusion de Thucydide que la montée d’une nouvelle puissance, comme celle de la Chine, pourrait finir en conflit avec les Etats-Unis, si les deux pays ne s’accordent pas sur des règles communes pour éviter le pire.
En évoquant l’exemple combien révélateur de Thucydide, Jinping a donc recadré le dialogue bilatéral qui, depuis le retour de Trump, vit sous tension permanente. Les relations entre ces deux superpuissances ne sont plus juste une question de tarifs douaniers et de guerre économique et de communication. C’est en réalité une rivalité historique dangereuse entre deux grandes puissances qui risque de compromettre la paix mondiale si elle n’est pas contenue et réglementée. Le message du Chinois à l’Américain était donc clair : il est temps de se pencher sur des garanties de sécurité et des gains mutuels pour instaurer les conditions d’une paix véritable.
Si Jinping a mis la nécessité d’instaurer la paix comme condition sine qua non à de bonnes relations, l’approche de la délégation américaine n’avait qu’un but : faire des affaires et conclure des contrats. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la liste de la délégation qui accompagnait Trump en Chine pour s’apercevoir qu’elle n’englobait que des patrons de grandes entreprises avides de contrats et de marchés. Aucune présence de grandes figures politiques, d’intellectuels ou d’artistes qui prônent une autre dimension du dialogue pour donner un contenu plus humain à la coopération bilatérale. Ceux qui ont marqué cette visite n’étaient autres qu'Elon Musk de Tesla, Tim Cook d’Apple, Jensen Huang de Nvidia, ou Kelly Ortberg de Boeing pour ne citer que ceux-là.
C’est ainsi qu’avant de quitter la Chine, Trump a annoncé, en direction de l’opinion américaine, avoir signé des contrats commerciaux "fantastiques" selon son propre vocabulaire habituel. Il a affirmé que Pékin avait l’intention d’acheter 200 avions Boeing, sans pour autant préciser ni le modèle ni le budget alloué à cet achat. En réalité, le nombre d’avions était bien inférieur à celui de 500 avions Boeing B737 annoncés avant la visite. Juste après cette annonce, les actions de cette entreprise ont chuté de 5% dans la bourse de New York. Par ailleurs, et selon la partie américaine, Pékin a donné également son accord pour augmenter les licences d’importation de bœufs. Là encore, sans spécifier ni le volume ni le montant.
Selon plusieurs médias américains qui ont accompagné Trump, la moisson de contrats au profit des entreprises américaines était bien maigre et même décevante. Il y a exactement un an, en mai 2025, Trump effectuait une autre visite d’une autre nature dans les pays du Golfe, où il a pu obtenir des contrats d’achat et d’investissement de presque quatre trillions de dollars. Entre l’Arabie-Saoudite, le Qatar et les Emirats, ces sommes accumulées ont donné le tournis à tous ceux qui ont suivi ce périple. De la modernisation des armées, à la création des data centers, aux acquisitions d’avions civils, et aux investissements, les contrats signés étaient présentés comme les contrats jamais égalés dans l’histoire. Un an après cet engouement et cette euphorie, c’est toute la région du Golfe qui se trouve déstabilisée, avec en surcroît un détroit d’Ormuz devenu hermétique.
A l’opposé, et aux yeux des Chinois, le plus urgent n’était certes pas les contrats signés avec les Américains, mais plutôt les questions politiques qu’il fallait d’abord résoudre. A la tête de ces sujets se trouve la question capitale pour Pékin qu’est Taiwan, que la Chine considère partie intégrante de la nation. Jinping a été dès le départ clair sur ce sujet et a exprimé sans détour ce préalable à toute amélioration des relations bilatérales. La question de Taiwan est le sujet le plus important dans les relations sino-américaines, a-t-il déclaré. Et d’ajouter : si elle est bien traitée, nos relations pourront rester globalement stables, et si elle est mal traitée, les deux pays se heurteront et entreront en conflit. On ne peut pas être plus clair.
Selon des journalistes qui ont accompagné Trump, jamais un président chinois n’a abordé les relations bilatérales avec une telle franchise. L’usage du langage et le ton employés marquent un tournant dans l’ambition chinoise d’unifier le pays et d’annexer Taiwan, alors qu’une partie des Taïwanais rêvent d’indépendance, encouragés en cela par les Etats-Unis. Si Pékin a osé cette fois-ci élever la voix, c’est parce que Washington est embourbé dans la guerre avec l’Iran et est en mauvais termes avec ses alliés européens. La Chine a, au contraire, accumulé ces dernières années la puissance économique, industrielle, technologique et même militaire. Elle possède en outre de nombreuses cartes, dont celle de la menace d’interrompre les livraisons des terres rares à l’Amérique et dont elle possède un quasi-monopole.
C’est cette fermeté qui semble donner un avantage stratégique à la Chine. Juste après son départ de Pékin, Trump a laissé entendre qu’une annonce serait faite prochainement sur Taiwan. Selon toute vraisemblance, Washington pourrait annoncer l’annulation d’un nouveau programme de livraisons d’armes à Taipei, pour mieux accueillir Jinping à Washington en septembre prochain. Si une telle décision est prise, ce serait donc un signal fort d’une inflexion du soutien américain aux autorités taiwanaises. Pour Pékin, ce serait là une victoire et un pas vers la modification du narratif américain à l’égard de Taiwan. Les autorités de Pékin espèrent lever ainsi cette ambiguïté stratégique en poussant les Américains à ne plus soutenir l’indépendance de Taiwan, mais à s’y opposer catégoriquement.
En contrepartie, c’est sur le dossier iranien que les deux puissances semblent vouloir coopérer pour aller vers l’apaisement. Trump a affirmé que les dirigeants chinois lui ont promis de l’aider à obtenir une sortie pacifique de la guerre qui oppose son pays à Téhéran. On peut donc déduire que c’est lui qui en a fait la demande. Selon des sources américaines, Jinping s’est engagé à ne pas fournir d’armement à l’Iran, et a signifié que son pays s’interdit, par principe, de fournir des armes aux pays en guerre. Cependant, le chef de la diplomatie chinoise n’a pas hésité pour sa part à souligner la frustration de son pays à l’égard de la guerre que mènent les Etats-Unis et Israël contre l’Iran. Ce conflit n’aurait jamais dû se produire, et n’a aucune raison de se poursuivre, ajoutant que son pays soutiendrait tous les efforts pour parvenir rapidement à un accord de paix.
Le Trump qu’on a observé lors de sa visite en Chine n’est pas celui qu’on a l’habitude de voir à la Maison Blanche, celui qui salue ses invités étrangers en leur tordant la main, et en les ridiculisant par moment. A Pékin, il s’est plié au protocole chinois pour éviter tout incident diplomatique. Contrairement à sa nature, il s’est montré courtois, mesuré, avec un self-control, pour une fois hors pair. Ses attitudes et ses comportements dans l’empire du Milieu diffèrent à coup sûr de ceux scrutés lors de ses visites dans d’autres contrées. Trump semblait être conscient que les pressions et les contraintes qu’il exerce avec les autres nations sont des pratiques qui ne mèneraient nulle part avec la Chine, si ce n’est à une fin de non-recevoir et à un blocage diplomatique immédiat.
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