Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le rire dans tous ses éclats
Liberté de rire et accusation de mépris social. Un débat sur l’humour révèle une époque hypersensible où chaque blague passe devant un tribunal moral. Mais peut-on encore faire de la comédie si l’on interdit de rire des travers humains.
Lors de ces soirées entre amis où le rire fuse pendant que la bonne humeur se diffuse, il n’est pas rare que le boute-en-train de service se laisse aller à quelques blagues sur tel travers dans la société avant de se gausser de certains comportements imputés à ce qu’on appelle "le peuple", ou le "bon peuple", car le peuple est toujours bon. Il n’a jamais tort auprès des élites intellectuelles, pas plus et surtout chez les politiciens et autres démagogues qui parlent en son nom et disent œuvrer pour son bonheur.
Et bien sûr, lors de ces soirées, il y a toujours le susceptible de la soirée qui se sentira offensé par ces blagues, exigeant du moqueur, au nom du peuple, excuses et repentances. Il endosse dès lors le rôle du sage car, comme disait Bossuet, "le sage ne rit qu’en tremblant" ; ou celui d’un Spinoza de circonstances qui conseillait de "ne pas rire, mais de comprendre".
Les choses n’ont pas changé depuis ces soirées d’antan et le rire ne passe toujours pas lorsqu’on en use n’importe où et, surtout, avec n’importe qui. Le fameux constat, devenu maxime, fait il y a déjà longtemps par l’humoriste lucide et subtil Pierre Desproges, est toujours d’actualité : "On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui". Aujourd’hui, on peut ajouter "mais pas de n’importe qui", c’est-à-dire pas des gens classés dans la catégorie dite populaire, comme si l’humoriste devait choisir une classe déterminée avant de la moquer ou de caricaturer ses travers. S’il est riche, ou passant pour tel, il ne doit pas rire des pauvres. Sachant qu’à partir d’un certain seuil, même minime, on est toujours le riche de quelqu’un. Alors la question est : qui doit rire de qui ?
D’abord, rappelons une évidence : l’humour a toujours puisé dans les travers de la société. L’avare, le fanfaron, le naïf, le voisin envahissant ou le beau-frère lourdaud. Sans remonter jusqu’à l’homme préhistorique (voir l’excellent film "La Guerre du feu" de Jean-Jacques Annaud), mais en ne partant que de la Grèce antique et d’Aristophane, en passant par Al-Jahiz, Molière et jusqu’aux humoristes contemporains, on peut constater que le rire repose souvent sur l’exagération des défauts de la société.
Bien sûr, il existe une différence subtile entre la satire et le mépris et, quand un humoriste observe les absurdités du quotidien avec tendresse, le public rit parce qu’il se reconnaît. Mais quand un autre comique donne l’impression de regarder le "peuple" comme un zoologiste observe une espèce rare, le rire devient condescendant et c’est là que le malaise commence.
Au Maroc, ce malaise a rarement été relevé par le passé et beaucoup de spectateurs adoraient les personnages populaires caricaturaux. Des fameux duos Quechbal et Zeroual ou Bziz et Baz, dans les années 80, jusqu’à Hassan El Fed aujourd’hui, le public riait un peu de tout. Certes, le premier duo, plus terroir et campagnard, se moquait des ruraux et de leurs travers de bledards qui contrastent avec le raffinement des gens de la ville.
Le thème du 3roubi mal dégrossi, fauché ou sans manières avait du succès et faisait rire dans les chaumières comme dans les belles demeures de la ville. Le second duo, plus "politique", pourfendait l’incurie de l’administration, le moqaddem et ses magouilles en se rangeant résolument dans la catégorie de "l’humour engagé", tout en dénonçant les puissants et les dominants avec moult euphémismes et quelques précautions d’usage à cause des mœurs politiques de l’époque.
Issu de la programmation du Ramadan des vingt dernières années, l’humour de Hassan El Fed, lui, tranche avec celui de ses prédécesseurs à la fois sur le fond et sur la forme. Celle-ci est décalée tant le comédien fait preuve d’un talent de transformiste, joue sur les costumes, la multiplicité des personnages pastichés et une mise en scène minimaliste mais riche en allusions et trouvailles comiques.
Quant aux thèmes traités, El Fed passe du pastiche au détournement des publicités avec talent, usant à la fois du premier degré et du second sans s’éloigner du registre de la comédie, et sans non plus verser dans un humour engagé, "moraliste", "social" ou "dénonciateur".
Le succès venant, entraînant ipso facto la jalousie (El Fed est aujourd’hui une méga-vedette nationale, et plus que son audience à la télé, ce sont ses vidéos, devenues virales, qui engrangent des millions de "vues"), il est ces derniers temps au centre d’une petite polémique sur "le rôle de l’artiste" dans la société, la représentation et la symbolique de son célèbre personnage, devenu quasiment une mascotte : Kabbour Bennani Smirès.
Déjà le patronyme, socialement oxymorique, annonce la charge comique et l’épaisseur psychologique dudit personnage : pauvre hère, grincheux, mal dégrossi, roublard et bledard, sans convictions, cynique et calculateur. Autant de travers sans lesquels le personnage fictif n’aurait pas existé ni eu de succès, mais que certains agités du bocal numérique lui reprochent et s’en disent offensés car ils donneraient une image dégradante d’un homme du peuple, un représentant des gens de peu.
Mais pire encore, d’autres agités de la toile, soutenus par deux ou trois journalistes du monde d’hier, anciens papivores ou analogiques aigris, recyclés désormais dans les réseaux sociaux en barbotant dans l’ère numérique en quête d’un bain de jouvence. Et tous, vent debout, déniant à l’humoriste toute légitimité, lui l’artiste nanti dont le visage et celui de son personnage Kabbour saturent les rues, les panneaux et les messages publicitaires. Issu pourtant du quartier populaire d’Aïn Sebaâ à Casablanca, Hassan El Fed n’est plus pour eux qu’un « bourgeois » appartenant aux élites culturelles qui n’aurait donc aucune légitimité pour parler au nom du peuple, ni encore moins caricaturer les comportements populaires.
Ce débat devient intéressant à partir du moment où une frontière invisible est tracée et lorsque cette question est posée clairement : qui a le droit de rire de qui ? Car au fond, ce qui choque peut-être certains aujourd’hui, ce n’est pas tellement que l’on se "moque du bon peuple". C’est surtout que ceux qui s’en moquent sont supposés appartenir à une autre catégorie sociale : artistes urbains, humoristes célèbres et donc nantis ou chroniqueurs cultivés. Autant de figures médiatiques classées parmi les élites.
Autrement dit : le rire devient suspect dès qu’il descend d’en haut, car pour ces gens-là, il existerait une règle tacite : le peuple peut rire de lui-même, mais les autres doivent le respecter avec gravité. Pourtant, partout ailleurs et notamment en France, Coluche, fils du peuple, se moquait des « beaufs », des pauvres, des riches et de lui-même. D’une même extraction sociale, Jamel Debbouze a bâti une partie de son humour sur les travers et autres maladresses linguistiques et culturelles des quartiers et de sa communauté issue de l’immigration.
Le vrai problème en définitive n’est pas l’origine sociale de l’humoriste, mais le regard qu’il porte sur ceux qu’il caricature : tendresse ou mépris. Un artiste, humoriste ou non, n’a pas à présenter un certificat d’origine sociale avant de faire une blague, sinon il faudrait interdire aux riches d’écrire sur les pauvres, aux citadins de parler des paysans et aux intellectuels d’observer la société. Ce serait la fin de la comédie et surtout de l’art et notamment du roman… et, finalement, aussi du rire dans tous ses états et dans tous ses éclats. Dans un de ses célèbres aphorismes pleins d’humour et de lucidité, le penseur franco-roumain Cioran s’inquiétait déjà de ce danger au début des années 50 dans son recueil de pensées, "Syllogismes de l’amertume" (Gallimard) : "Quelques générations encore, et le rire, réservé aux initiés, sera aussi impraticable que l’extase".
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