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Josep Borrell

Haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

Le moment est venu de devenir sérieux en matière de défense européenne

Le 6 juin 2022 à 16h53

Modifié 6 juin 2022 à 16h53

La guerre de la Russie contre l’Ukraine a obligé l'Union européenne à relever des défis stratégiques connus de longue date.

BRUXELLES – Notre tâche la plus immédiate consiste à mettre fin à la dépendance de l’Europe à l’égard des importations énergétiques russes, et ce processus est désormais en cours, avec en particulier un embargo pétrolier progressif qui concernera 90% des importations russes à la fin de l’année.

Plus largement, l’Europe doit aussi développer une politique de sécurité et de défense efficace, ainsi que les capacités nécessaires pour la mettre en œuvre. Cette ambition n’est pas nouvelle, mais elle bénéficie d’un nouvel élan. La guerre déclenchée par la Russie montre clairement que nous devons franchir une étape vers une plus grande mise en commun des investissements en matière de défense. C’était la principale conclusion de la discussion sur la défense lors du Conseil européen qui s’est tenu cette semaine.

Tous les problèmes politiques diffèrent les uns des autres. Parfois, un défi semble si nouveau et dépourvu de précédent qu’il ne peut être relevé qu’après avoir procédé à l’évaluation du paysage modifié. Parfois, les solutions sont connues mais ce sont les ressources pour les mettre en œuvre qui font défaut. Le débat sur la sécurité et la défense européennes relève d’une troisième catégorie : le diagnostic et les solutions sont clairs, mais c’est la volonté politique qui a fait défaut jusqu’ici.

Nous savons depuis des années -voire des décennies- que les gouvernements européens ne consacrent pas assez d’argent à leur défense, et qu’ils le font de manière trop fragmentée. Il en résulte que nous ne disposons pas des capacités militaires nécessaires pour garantir notre propre sécurité ou pour être un partenaire efficace au sein de l’OTAN. Nous devons dépenser davantage, et nous devons le faire ensemble.

Déficit de dépenses militaires

Au fil des années, de nombreux dirigeants politiques, institutions, ministres de la défense, groupes de réflexion et autres acteurs européens ont rendu publics des rapports et des propositions appelant à augmenter et à améliorer nos dépenses de défense. Ces exhortations ont reflété un consensus massif parmi les experts de la question.

En 2004, l’UE a créé l’Agence européenne de défense pour soutenir les États membres dans leurs projets communs de recherche, de développement et d’acquisition d’équipements de défense. Mais, à la suite de la crise financière de 2008, de nombreux pays ont réduit leurs dépenses de défense, diminuant à cette occasion la part de leur budget consacrée aux investissements réalisés de manière collaborative. Et depuis lors, les gouvernements ont trop souvent fait semblant d’accepter des dépenses conjointes tout en continuant en pratique à privilégier les achats nationaux (souvent pour des raisons politiques, comme le soutien aux industries et à l’emploi du pays).

Le résultat a été spectaculaire. Entre 2009 et 2018, les réductions de budget opérées par les États membres se sont traduites par une déficit global de dépenses militaires d’environ 160 milliards d’euros (171 milliards de dollars). Pendant ce temps, beaucoup d’autres pays en ont profité pour prendre l’avantage sur nous. Au cours des 20 dernières années, les dépenses de défense combinées de l’UE n’ont augmenté que de 20%, contre 66% pour les États-Unis, près de 300% pour la Russie et 600% pour la Chine. Plus inquiétant encore, l’Europe a atteint un nouveau point bas en 2021 : seuls 8% des dépenses d’équipements militaires ont été consacrées à des investissements réalisés en commun, bien loin des 35% que les États membres de l’UE se sont eux-mêmes fixés comme objectif.

Ce manque de collaboration coûte aux pays de l’UE (et donc aux contribuables) des dizaines de milliards d’euros par an, en raison de dépenses redondantes et inefficaces. Mais il n’y a pas de fatalité à ce qu’il en soit ainsi. Il est en notre pouvoir de changer de cap, et nous connaissons le chemin à suivre. Grâce à la Boussole stratégique, adoptée en mars dernier, les institutions européennes et les 27 États membres ont établi une feuille de route. Nous avons mis en place des outils et des cadres -à commencer par la coopération structurée permanente et le Fonds européen de défense- afin d’aider les États membres à mener en commun des activités de recherche et de développement et à investir de manière mieux coordonnée.

Mais d’autres pièces du puzzle doivent encore être mises en place. Nous devons fournir des incitations financières pour favoriser les achats conjoints et nous orienter vers une programmation plus stratégique. Nous devons également renforcer la base industrielle et technologique de l’UE en matière de défense en soutenant la R&D et en exploitant le potentiel des nouvelles technologies de rupture. Comme je l’ai dit aux dirigeants européens cette semaine lorsqu’ils ont approuvé cette approche, la Commission européenne et l’AED peuvent toutes deux contribuer utilement à coordonner cet effort.

Améliorer les dépenses de défense

En matière de politique européenne, c’est devenu un cliché de dire que nous ne manquons que de la volonté politique d’utiliser les outils dont nous disposons. Mais les clichés se révèlent souvent adaptés. Nous, Européens, nous avons tendance à ne prendre de décisions difficiles que lorsque nous avons essayé tout le reste et que nous sommes confrontés à une crise aiguë.

Ces conditions sont manifestement réunies. La guerre d’agression brutale que mène la Russie contre l’Ukraine a mis en évidence les vulnérabilités de l’Europe, révélé des déficits connus de longue date en matière de capacités ainsi que de nouveaux besoins (comme celui de reconstituer nos stocks épuisés). En outre, cette crise vient s’ajouter à de nombreuses autres menaces, tant dans notre voisinage qu’au-delà. Les intérêts européens sont remis en question dans tous les champs stratégiques, y compris les domaines cybernétique, maritime et spatial.

Nous devons nous doter des moyens de nous protéger dans un monde dangereux. Pour cela, il ne suffit pas seulement d’augmenter nos dépenses de défense, mais il nous faut les améliorer. Pour assurer notre sécurité collective, nous devons investir davantage ensemble.

© Project Syndicate 1995–2022

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