Abdeslam Seddiki
Membre du Bureau politique du PPS et ancien ministreLa réforme des régimes de retraite : entre urgence financière et exigence de justice sociale
Alors que les systèmes de retraite sont confrontés partout dans le monde aux défis du vieillissement démographique et de leur équilibre financier, le Maroc poursuit sa réflexion sur une réforme d’ensemble. Si les mesures adoptées en 2016 ont permis de retarder certaines échéances, les questions de la soutenabilité des régimes, de l’élargissement de la couverture et du partage de l’effort entre les différents acteurs restent au cœur du débat.
Les pensions de vieillesse constituent aujourd’hui la forme de protection sociale la plus répandue dans le monde. Selon les données de l’Organisation internationale du travail (OIT), près de 80% des personnes ayant atteint l’âge de la retraite perçoivent une pension, contre environ 74% en 2015.
Malgré ces progrès, plus de 165 millions de personnes âgées demeurent sans aucune protection retraite. La sécurité du revenu des personnes âgées est ainsi devenue un enjeu majeur de justice sociale, de lutte contre la pauvreté et de résilience face aux transformations économiques, démographiques et climatiques.
Les grandes tendances mondiales
Les systèmes de retraite dans le monde sont très diversifiés. La plupart des pays combinent des régimes contributifs financés par les cotisations des travailleurs et des employeurs avec des régimes non contributifs financés par l’impôt. Cette combinaison vise à assurer une couverture universelle et à protéger les personnes qui n’ont pas pu cotiser suffisamment durant leur vie active.
Sur les 222 pays et territoires recensés par l’OIT, 213 disposent d’au moins un régime de pension versant des prestations régulières. La majorité privilégie les systèmes publics fondés sur la solidarité collective. Les régimes à prestations définies, qui garantissent un niveau de pension calculé selon la carrière du bénéficiaire, demeurent dominants dans la plupart des pays.
Cependant, les écarts de couverture restent considérables. Alors que la quasi-totalité des travailleurs est couverte en Amérique du Nord ou en Europe, les taux de cotisation demeurent très faibles dans les pays à faible revenu, notamment en Afrique subsaharienne. À l’échelle mondiale, seulement 58,5% de la population active cotise effectivement à un régime de retraite.
Les inégalités entre les femmes et les hommes constituent également une caractéristique majeure des systèmes de retraite. Les femmes sont moins couvertes par les régimes contributifs en raison de leur moindre participation au marché du travail formel et de leur forte présence dans les emplois précaires ou informels. Cette situation est particulièrement marquée dans les pays arabes et en Afrique du Nord.
Les dépenses publiques consacrées aux pensions représentent en moyenne 7,6% du PIB mondial, mais elles varient fortement selon les régions : plus de 10% du PIB en Europe et en Asie centrale contre moins de 2 % en Afrique.
Les défis mondiaux des retraites
Les systèmes de retraite sont confrontés à plusieurs défis structurels.
Le premier est le vieillissement démographique. L’allongement de l’espérance de vie accroît le nombre de retraités et la durée moyenne de versement des pensions. Cette évolution augmente les dépenses et réduit le rapport entre cotisants et bénéficiaires.
Le deuxième défi concerne l’extension de la couverture sociale. Dans de nombreux pays en développement, une part importante de la population active travaille dans l’économie informelle et n’est donc pas affiliée aux régimes de retraite.
Le troisième défi est celui de la soutenabilité financière. Les gouvernements cherchent à préserver l’équilibre des régimes sans compromettre le niveau de protection des retraités.
Face à ces contraintes, plusieurs pays ont adopté des réformes visant à relever progressivement l’âge légal de départ à la retraite, augmenter les cotisations ou modifier les modalités de calcul des pensions. Toutefois, ces mesures suscitent souvent de fortes résistances sociales, comme l’ont montré récemment les débats en France et dans d’autres pays.
L’OIT souligne que toute réforme doit respecter plusieurs principes fondamentaux : garantir des pensions adéquates, préserver le pouvoir d’achat grâce à une indexation régulière, assurer une gestion transparente des fonds et maintenir le principe de solidarité collective.
Le Maroc : une réforme inachevée
Le Maroc est confronté aux mêmes tendances démographiques que de nombreux pays. L’allongement de l’espérance de vie et l’augmentation du nombre de retraités exercent une pression croissante sur les régimes existants.
La réforme adoptée en 2016 a concerné principalement le régime des pensions civiles géré par la Caisse marocaine des retraites (CMR). Elle a reposé sur plusieurs mesures paramétriques :
- relèvement progressif de l’âge de départ à la retraite de 60 à 63 ans ;
- augmentation du taux de cotisation de 20% à 28% ;
- réduction du taux d’annuité de 2,5% à 2% ;
- modification du mode de calcul de la pension, fondé désormais sur la moyenne des huit dernières années de salaire (au lieu de la dernière année).
Cette réforme a permis de ralentir la dégradation financière du régime et de prolonger la durée de vie de ses réserves. Toutefois, elle n’a pas résolu les déséquilibres structurels du système. Elle a surtout été critiquée parce qu’elle a fait porter l’essentiel de l’effort sur les fonctionnaires sans engager une réforme globale de l’ensemble du système de retraite.
Rappelons que le système marocain demeure fortement fragmenté. Il repose principalement sur quatre régimes : la CMR pour les fonctionnaires ; le RCAR pour les salariés des établissements publics, offices publics, collectivités territoriales et organismes publics affiliés ; la CNSS pour les salariés du secteur privé ; la CIMR pour la retraite complémentaire.
La situation financière varie selon les régimes. La CNSS et la CIMR conservent encore des marges financières relativement confortables, tandis que la CMR et le RCAR continuent d’enregistrer des déficits techniques structurels.
Les projections actuarielles montrent que les mesures de 2016 ont seulement repoussé les difficultés sans les éliminer. Le nombre de retraités augmente plus rapidement que celui des cotisants, ce qui fragilise durablement l’équilibre financier des caisses.
Pourquoi la réforme est-elle difficile ?
Depuis 2025, le gouvernement a relancé les concertations pour mettre en œuvre une réforme systémique. Les scénarios envisagés prévoient notamment la création de deux grands pôles de retraite, l’un public et l’autre privé, appelés à évoluer progressivement vers un système plus harmonisé.
Cependant, les négociations avec les partenaires sociaux restent difficiles. Les syndicats considèrent que les salariés ont déjà payé le prix de la réforme de 2016 à travers la hausse des cotisations, le recul de l’âge de départ et la diminution relative des pensions futures. Ils réclament davantage de garanties pour préserver les droits acquis et le pouvoir d’achat des retraités. Ils réclament également davantage de transparence sur les chiffres avancés par le gouvernement concernant la situation financière des caisses de retraite. Ce qui suppose de rétablir des rapports de confiance entre le gouvernement et les partenaires sociaux.
Le gouvernement, de son côté, met en avant l’urgence financière et les contraintes budgétaires. Le désaccord porte donc autant sur la répartition du coût de la réforme que sur son contenu technique. La question centrale demeure : qui doit financer l’équilibre futur du système : les salariés, les employeurs, l’État ou l’ensemble de ces acteurs ?
Le défi majeur : élargir la couverture retraite
L’un des enseignements essentiels de l’expérience internationale est que la pérennité des retraites dépend autant de l’élargissement de la base des cotisants que des réformes financières.
Au Maroc, plus de 5 millions de personnes ont dépassé l’âge de 60 ans, mais seulement environ 1,3 million perçoivent une pension. Autrement dit, près des trois quarts des personnes âgées ne bénéficient d’aucune retraite. Cette situation reflète l’importance du secteur informel et l’exclusion historique de nombreuses catégories professionnelles des régimes de retraite.
L’intégration progressive des travailleurs indépendants, des auto-entrepreneurs, des agriculteurs et des travailleurs de l’économie informelle apparaît donc comme une condition essentielle à la réussite de toute réforme durable. L’extension récente de la protection sociale et de l’assurance maladie obligatoire constitue une première étape dans cette direction.
En définitive, l'expérience internationale montre qu’aucune réforme des retraites ne peut se limiter à l’augmentation des cotisations ou au relèvement de l’âge de départ. La réussite d’un système de retraite repose sur un équilibre entre viabilité financière, justice sociale et extension de la couverture.
Au Maroc, la réforme de 2016 a permis de gagner du temps, mais n’a pas résolu les problèmes de fond. La véritable réforme devra à la fois harmoniser les régimes existants, garantir leur soutenabilité financière, et surtout élargir la couverture aux millions de travailleurs encore exclus du système. Le défi n’est donc pas seulement de financer les retraites actuelles, mais aussi de construire un système capable d’assurer à un plus grand nombre de Marocains un revenu digne à la vieillesse. La réforme des retraites est finalement plus une question politique que financière. Elle nous renvoie au modèle de développement en vigueur et au projet de société que nous voulons pour notre pays.
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