La périphérie moyen-orientale : éveil réactionnel ou revendication d’un ordre structurellement viable
Les guerres successives au Moyen-Orient ne surprennent plus personne. Elles ont cette caractéristique que tout le monde, experts et curieux, se permet de donner son opinion sans risquer de provoquer l'hilarité des autres.
Les guerres successives au Moyen-Orient ne surprennent plus personne. Elles ont cette caractéristique que tout le monde, experts et curieux, se permet de donner son opinion sans risquer de provoquer l'hilarité des autres. Si dans le passé, le déclenchement et la fin d'un conflit étaient codifiés, la guerre tripartite entre les États-Unis, Israël et l'Iran échappe à cette codification.
Des conséquences lourdes sur plusieurs plans se profilent. C'est évident. Cependant, moins évident est le fait que les ressorts du contrôle ne tiennent plus et les verrous sécuritaires classiques ont sauté, à la grande surprise des anciens bénéficiaires du statu quo. C’est comme si le fait d’avoir été un espace des religions successives (complémentaires ou antinomiques, selon les interprétations et les convictions) était une malédiction.
Une malédiction qui s’expliquerait également par le fait que le sous-sol des pays de la région regorge de ressources et de matières premières qui attisent les convoitises et annoncent des hécatombes futures qui vont faire perdre le nord à tous les observateurs avérés.
L'ordre dit moyen-oriental et la sécurité collective, promus tambours battants depuis cinq décennies, perdent de leur signification. Et pour cause, car les deux concepts n'ont jamais été pris au sérieux par les acteurs étatiques arabes. Ces acteurs se sont complus dans leur nonchalance politique et diplomatique sans être mis au défi de trouver des réponses à leur incapacité à se prendre en charge stratégiquement parlant.
Les acteurs étatiques arabes ont cru prendre le taureau par les cornes en se faufilant entre les labyrinthes d’institutions collectives qu’ils s’acharnent, curieusement, à paralyser par la multiplication d’obstacles et la réinvention de narratifs tirés par les cheveux.
La guerre tripartite a mis à nu la vulnérabilité collective des pays arabes et a freiné les ambitions individuelles de certains d'entre eux. Il fut un temps où des acteurs individuels se plaisaient dans le rôle d'intermittents stratégiques. Ils se conformaient à une certaine hiérarchie. Les années 2000 ont bouleversé cette hiérarchie et contesté cette intermittence, bien que cette remise en cause ne fût pas visible à l'époque.
Alors, quoi de neuf ? Qu'est-ce qui fait que la dynamique des interactions contrôlées soit grippée, mise à mal et surtout battue en brèche ? J'ai suivi avec beaucoup d'intérêt les interventions de certaines personnalités arabes et américaines sur la situation actuelle et sur les projections futures d’un espace de plus en plus trouble.
Des explications divergentes, comme le veut la logique des choses. Cependant, le dénominateur commun a été la phobie qui découlait de l'appréhension et de la perdition. Les incertitudes prennent quartier dans l'entendement des décideurs qui sont habitués à gérer les crises de manière superficielle –à la va-vite.
Vulnérabilité collective et ambitions individuelles
La plupart des intervenants parlent de l'effondrement du complexe sécuritaire régional. Ils rappellent, chemin faisant, les anciens complexes sécuritaires régionaux durant les années 1960 et 1970. Des complexes fragiles qui ont fait long feu. Les acteurs étatiques se disputaient une place au soleil tout en s'arrangeant pour ne pas irriter les anciennes puissances coloniales.
Il y avait une sorte d’entente tacite qui faisait que chaque acteur concerné y trouvait son compte. Les uns pour asseoir leur autorité sur le plan intranational. Les autres pour occuper une place dans l’observatoire des équilibres fragiles à conserver coûte que coûte.
Quoi de novateur par rapport aux anciens complexes sécuritaires ? Certains décideurs reprennent les mêmes acteurs qui se sont distingués durant les années 1970 et leur accordent le privilège de mettre en œuvre le scénario qui n'avait pas été exécuté en son temps. Ils acceptent le principe de la hiérarchie des acteurs régionaux, mais revendiquent une certaine souplesse pour que la pilule amère soit avalée sans résistance ni aversion.
Dans ce nouveau complexe sécuritaire régional apparaissent les pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) comme les gardiens d'un équilibre de puissance dynamique. Ces pays procéderaient à une sorte de lifting stratégique qui consisterait en la remise en cause soft des rapports de force actuels.
Une fois que l'opération était réussie, une ouverture serait faite en direction de l'Irak et de l’Iran, deux anciennes puissances régionales qui fondaient leurs aspirations hégémoniques sur la déterminante militaire– qui n’a pas réellement fonctionné durant la guerre qu’ils se sont livrée de 1980 à 1988.
Parallèlement, la mise en place d'une politique de défense spécifique au CCG –relativement détachée des États-Unis et du Royaume-Uni – serait envisagée pour desserrer l’étau de la vassalité dont les pays membres souffrent depuis des décennies.
Une remise en cause profonde de la perception stratégique fondée sur le structurel et non pas sur le réactionnel serait incontournable. Or, cette alchimie séduisante à première vue serait difficile à faire perdurer, même si la conjoncture pressante rendait cette revendication légitime.
Effectivement, cette stratégie d'ensemble, qui se veut inclusive, apparaît séduisante à première vue. Cependant, les conditions de sa mise en œuvre rencontrent des obstacles théoriques et opérationnelles objectives qui peuvent être déclinées comme suit.
Premièrement, la résistance des partenaires stratégiques internationaux et leur refus potentiel de renoncer à leurs privilèges dans la région. Le retrait substantiel des forces militaires étrangères ou même le démantèlement partiel des bases existantes pourraient être nuisibles à leurs intérêts à long terme.
En effet, le précédent afghan est là pour rappeler qu’un départ précipité sous la contrainte est susceptible de créer les conditions d’une anarchie future incontrôlable. Le retour des Talibans au pouvoir après des négociations ardues entre ce mouvement et les États-Unis à Doha, sanctionnées par un accord de paix (février 2020), a été dicté par le regain d’influence de la Russie en Afghanistan.
Il a également été influencé par l’intégration de ce pays dans les anciens et nouveaux projets de gazoducs : le TAPI (Turkménistan, Afghanistan, Pakistan-Inde), le gazoduc d’Asie centrale-Chine et le gazoduc Iran-Pakistan.
Deuxièmement, les séquelles des échecs précédents. On ne peut pas, par un geste de la main, ignorer les obstacles antérieurs. Ils sont plus robustes qu'on ne le croit. Parce que les approches suggérées ont une dimension psychologique significative. Il est certain que la suspicion est omniprésente dans toutes les transactions, quel que puisse être l’objectif à atteindre à moyen ou long terme.
De même que la suspicion conditionne le comportement des acteurs concernés. D'où le parcours de combattant que font les planificateurs politiques et stratèges militaires dans l'espoir de faire mûrir l'idée du partage intelligent de la responsabilité et des coûts sans nuire à la souveraineté de leurs pays respectifs.
Troisièmement, la définition et la détermination de la présence des bases militaires étrangères. Ces bases sont construites à des fins de protection et de dissuasion. Or la guerre tripartite États-Unis, Israël et Iran a démasqué la définition équivoque des concepts de protection et de défense concertées.
Quatrièmement, l'ambiguïté des concepts est aggravée par les sentiments de sensibilité et de vulnérabilité. La sensibilité est devenue plus profonde depuis le début des années 2000. Les conditions qui avaient présidé à la création du CCG, par exemple, ne sont plus résilientes dans la mesure où la perception de l’insécurité au lendemain de la révolution islamique en Iran en 1979 a doublé d’intensité avec l’apparition de fissures intra-alliances.
D’une part, parce que certains membres du CCG ont intensifié leur coopération avec l’Iran sans prendre de gants. D’autre part, parce que les dissensions au sein du CCG ont pris la forme de tentations hégémoniques qui ont ressuscité des rivalités anciennes à connotation existentielle. L’exercice de la puissance par la multiplication des relais suspects (et capricieux) s’est avéré moins inspiré que ne l’auraient exigé les différentes gymnastiques géopolitiques.
L’observatoire des équilibres fragiles
La vulnérabilité s’est aggravée avec le changement dans la perception du concept d’alliances traditionnelles dynamiques. Cette forme d’alliances fonctionnait selon un mode opératoire qui bénéficiait de l’accalmie relative des conflits interétatiques.
Or, depuis l’échec de l’expérience de l’islam politique en tant que pilote dans le processus de changement de régime par la violence, la vulnérabilité a changé de cadence. Elle est devenue dangereuse parce que ses conséquences potentiellement déstabilisatrices n’épargnent plus aucun partenaire dans la région et au-delà.
Cinquièmement, la nécessité de redéfinir les relations avec l'Iran et les autres partenaires internationaux. Cette opinion est véhiculée par certains décideurs appartenant à des pays qui avaient parié sur la souplesse diplomatique de l’Iran et sur son souhait murmuré de tourner la page des rivalités anciennes.
Ces décideurs ont des intérêts directs avec l’Iran et ont utilisé leurs relations étroites avec Téhéran pour dissuader leurs voisins immédiats. Aujourd’hui, ils seraient d’avis de revoir ces relations, mais sans abandonner leur concept politique de base, à savoir la méfiance à l’égard de ces mêmes voisins, bien que ces derniers partagent les mêmes suspicions et les mêmes inquiétudes.
Sixièmement, la spécification des relations avec Israël. Comment va évoluer la normalisation ? Est-ce que tous les pays du Golfe vont y aller sans garde-fous ? Il est certain que l'euphorie constatée depuis quatre ans ralentira dans la mesure où l'évaluation des remous géopolitiques régionaux ne se fera plus à la carte.
Septièmement, la fin du modèle des îlots de prospérité dans le Golfe. On dirait que les retardataires (pour ne pas dire des bras cassés stratégiques) se réjouissaient des malheurs des pays du Golfe. Toutefois, rien n'est perdu pour autant pour ces pays qui ont su se mettre à l'abri des surprises, en investissant massivement à l'étranger.
Huitièmement, l'exercice commun de la souveraineté devient un impératif dans une zone de turbulence qui n'en finit pas de donner des maux de tête aux décideurs, abstraction faite de leurs priorités géostratégiques. La souveraineté collective est un concept lourd de conséquences. Néanmoins, il répond aux conditions du temps stratégique qui laisse peu d’options aux acteurs concernés.
Neuvièmement, l'exercice de la souveraineté collective doit être distingué de la défense collective qui se situe dans une autre dimension. Le premier type d'exercice est une revendication négociée qui laisse place à un espace de réajustement si la symétrie est rompue. Le deuxième exercice impose des obligations qui ne laissent pas d'espace à des options autres que l'engagement total.
Que dire de plus ? Un : l'idée proposée par certains chercheurs américains que les pays du Golfe concluent un accord portant engagement de défense mutuelle est à la fois étrange et dangereuse. Car, d'une part, un tel accord suppose que les bases militaires étrangères, notamment américaines, soient démantelées et, d'autre part, il place ces pays sous tutelle, sinon à la merci de l'hégémonie iranienne.
Parce que, bien qu’affaibli par la guerre, l’Iran renaîtrait de ses cendres si les termes réels gardés secrets d’un éventuel accord avec les États-Unis ne comprenaient pas son acceptation des trois exigences à l’origine, entre autres, de la guerre tripartite. Il s’agit, pour rappel, du programme nucléaire, du programme des missiles balistiques et des proxies qui empoisonnent les échiquiers intranationaux au Moyen-Orient et en Afrique.
Deux : la proposition de la conclusion d’un accord portant engagement de défense commune rappelle l'erreur commise au lendemain de 2003, quand, après la chute de Saddam Hussein, les États-Unis ont remis les clés de la gestion des affaires irakiennes à l'Iran. La débandade militaire des États-Unis et de leurs alliés occidentaux était incompréhensible.
La débandade a mis à nu les contradictions profondes au sein des systèmes de prise de décision en matière de politique étrangère et la multiplication des opinions sur l’érosion de la puissance américaine dans le monde. Des opinions relayées par des courants libéraux qui luttaient contre la mainmise des néoconservateurs sur l’échiquier politique interne et sur les orientations stratégiques de la diplomatie américaine.
Duplication du temps « westphalien »
Trois : l'illusion des alliances traditionnelles et de la protection asymétrique. Chaque fois que les pays du Golfe ont été sous pression sécuritaire et militaire, les États-Unis ont rechigné à les protéger ou à venir à leur secours. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Donald Trump (2017-2021 et 2025-présent), le parapluie américain coûte cher. Et le paiement contre la protection américaine a un effet rétroactif.
Quatre, l'une des idées biaisées dans certaines lectures aux États-Unis est de prétendre que les causes de l'insécurité dans le Golfe seraient la conséquence de la présence militaire américaine. Dès lors, le démantèlement des installations militaires durant une période de cinq à six ans serait impératif pour ramener la paix dans la région.
Les Américains devraient alors quitter la base d'Al-Udaid au Qatar, l'état-major de la cinquième flotte au Bahreïn, la base d'Adafra aux Émirats arabes unis, la base d’Ali al-Salem, le camp d'Arifjan au Koweït et les installations du Prince Sultan en Arabie saoudite.
Cinq, dans la foulée, les pays du Golfe devraient totalement normaliser leurs relations diplomatiques avec Israël. Encore une fois, la même lecture biaisée et confuse. La contradiction réside dans le fait de demander aux pays du Golfe de renoncer, d'une part à la protection occidentale, notamment américaine, et de l'autre de tomber sous le double joug irano-israélien.
Au lendemain des deux visites respectives des présidents américain et russe à Pékin (13 et 15 et 19-20 mai 2026), les analystes à la gâchette facile se sont empressés de conclure, un peu euphoriques, que Poutine a effacé d'un revers de la main tout ce que Trump aurait réalisé comme prouesse dans la promotion des relations entre les États-Unis et la Chine. Ce qui est étonnant, c'est que ces analystes sont réputés pour temporiser avant de tirer des conclusions hâtives.
Certains avancent l'argument que Trump aurait déjà renoncé à aller de l'avant dans ses efforts de pousser vers l'épilogue de la guerre entre la Russie et l'Ukraine. Là aussi, ces commentateurs ont été vite en besogne.
En dépit des nouveaux défis qui résultent de la situation actuelle, les ambitions individuelles ne sont pas altérées pour autant. L'un des terrains de compétition est la Syrie. La Syrie devient un passage obligé (et une opportunité) dans les programmes de reconstruction après le changement de régime. Elle se propulse également dans la reconfiguration des nouveaux passages maritimes en raison des marchandages autour du détroit d'Hormoz.
La compétition pour avoir un pied ferme en Syrie, notamment via le port de Tartous, va sans doute s'accentuer. Des pays comme les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et la Turquie travailleront à réduire leur vulnérabilité. Il convient de rappeler à cet égard que le renforcement de la présence navale russe en Syrie en 2012-2025 a été une réponse aux tentatives de son éviction de la région.
La Russie s’est alors accommodée de la présence iranienne (via ses agents interposés) tant que l’objectif de Téhéran fut d’avoir un accès sécurisé à la Méditerranée, sans nuire aux intérêts de Moscou. Cela ne s’est pas matérialisé sur le terrain. Très vite, les objectifs des deux pays se sont avérés antinomiques.
Par ailleurs, les projets ambitieux du corridor Inde-Moyen-Europe et le projet chinois de la Route de la Soie ont besoin de respirer un air de stabilité inscrite dans la durée. Cependant, le détroit d’Hormoz devient une sorte de malédiction et ouvre le débat sur les privilèges que peuvent avoir tous les passages maritimes et fluviaux dans les quatre coins du monde.
Or, nombre d’analystes, souvent européens, parlent d’une défaite hypothétique des États-Unis, parce que l’objectif principal, celui de changer le régime en Iran, a échoué. À la veille de la conclusion d’un mémorandum d’entente entre les deux pays, dans l’attente d’un traité de paix global à négocier plus tard, des voix répètent à qui veut l’entendre que les bases militaires américaines vont être démantelées tôt ou tard.
Naturellement, je ne partage pas cette lecture. Je suis, au contraire, d'avis que des bases militaires américaines supplémentaires seraient installées, et pourraient élire domicile en Irak et en Syrie. La seule nouveauté serait l’architecture et le format qu’elles pourraient prendre. Une telle option serait destinée à l’opinion publique américaine et aux décideurs des pays de la région qui douteraient désormais de la bonne foi américaine.
De même que l'utilisation du parapluie américain et le prérequis de la normalisation des relations avec Israël seraient moins automatiques que ne le pensent de nombreux spécialistes des affaires moyen-orientales. Les nouveaux candidats à cette normalisation réfléchiraient par deux fois avant de franchir ce seuil.
En somme, on a l’impression que les experts des affaires moyen-orientales confectionnent les mêmes recettes stratégiques sans corriger les fausses perceptions d’antan. Cela est d’autant plus vrai que la reconstitution des équilibres classiques dans la périphérie moyen-orientale se heurte à l’amateurisme de certains dirigeants qui continuent de planer sur une autre orbite.
Le déni et le refus d’accepter consciemment ou inconsciemment que la géopolitique post-Covid a enclenché un processus de changement accéléré décrivent une attitude plus qu’une perception mature. Les acteurs étatiques et non étatiques de la périphérie moyen-orientale sont invités à prendre le train en marche ou à s’évaporer dans les turbulences de leur mode réactionnel. La logique veut, au contraire, qu'ils s’inscrivent dans le mode structurel, pour un ordre moyen-oriental plus cohérent, compétitif et solide.
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