Pr. Zoubair Cherkaoui
Global Director of Innovation chez Huntsman CorporationLa chimie de formulation : l’angle mort de l’industrialisation marocaine
Alors que le Maroc multiplie les ambitions industrielles autour des batteries, de l’hydrogène vert et de la souveraineté énergétique, un segment stratégique reste largement absent des priorités : celui de la chimie de formulation. Pr. Zoubair Cherkaoui interroge la dépendance persistante aux importations de produits chimiques de spécialité, malgré l’essor industriel du Royaume.
Les 13 et 14 mai 2026, le quatrième Forum international de la chimie réunissait à Casablanca industriels, responsables publics et chercheurs autour d’une conviction partagée, formulée par Abed Chagar, président de la Fédération de la chimie et de la parachimie : "La chimie n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle est le maillon transversal qui relie l’énergie, les mines, l’agriculture, l’automobile, les batteries, les matériaux avancés et l’ensemble des industries manufacturières".
La couverture de cet événement fait état de débats portant sur l’hydrogène vert, les batteries, la décarbonation et la souveraineté industrielle. Ces orientations sont légitimes et nécessaires. Elles illustrent aussi, en creux, un segment qui apparaît peu dans les grands discours industriels : celui de la chimie de formulation, la discipline qui consiste à créer des produits chimiques de spécialité à haute valeur ajoutée en combinant des matières premières existantes. Un segment dont le développement local est réalisable à court terme et capable de créer de l’emploi qualifié sans attendre 2035. C’est le sujet de cette tribune.
Pourquoi un pays qui affiche l’industrialisation comme priorité nationale continue-t-il de verser entre 3 et 4 milliards de dollars par an à l’étranger pour des produits chimiques de spécialité que ses docteurs et ingénieurs seraient progressivement capables de formuler ? Produire localement a évidemment un coût, mais un coût marginal au regard du retour. Car chaque dollar de ce montant produit localement ne se contente pas de substituer une importation : il génère des salaires d’ingénieurs et de techniciens, des marges qui restent dans l’économie nationale, des compétences qui s’accumulent, et des emplois qualifiés que le Maroc cherche précisément à créer pour ses diplômés. La différence entre payer l’étranger et se payer soi-même n’est pas comptable. Elle est structurelle.
Chaque matin, sur les chantiers marocains, dans les usines de Kénitra, dans les stations de dessalement et les sites miniers du Royaume, des produits chimiques de spécialité importés, adjuvants béton, revêtements anticorrosion, agents de traitement de l’eau, additifs de process, sont consommés en continu, par milliers de références. On sait d’où ils viennent. On ne se demande pas pourquoi on ne les fabrique pas.
Entre 3 et 4 milliards de dollars quittent le Maroc chaque année par ce canal silencieux. C’est le sujet de cette tribune.
Ce constat pose une question que ni les discours ni les statistiques ne formulent clairement : si le Maroc industrialise, pourquoi continue-t-il d’importer autant de chimie de formulation ?
1. Le paradoxe d’une industrialisation incomplète
Le Maroc a engrangé des résultats industriels réels. Des plateformes d’assemblage automobile et aéronautique ont été implantées sur son territoire, attirant des donneurs d’ordre étrangers et générant des flux d’export significatifs. Les phosphates montent en gamme. Des projets structurants s’annoncent dans l’énergie et dans certaines filières chimiques, fluorochimie, précurseurs pour batteries, et qui ne s’adressent pas en priorité aux besoins courants de l’industrie locale.
Dans tous ces secteurs cependant, le même angle mort persiste : les produits chimiques de spécialité dont le Maroc a un besoin domestique réel, quotidien et massif, adjuvants, revêtements, additifs, formulations de traitement, continuent d’être importés quasi intégralement, sans que cette dépendance ne soit jamais véritablement traitée comme une priorité industrielle.
Le Plan d’Accélération Industrielle le reconnaissait lui-même dès 2014 : le déficit des échanges commerciaux dans la seule chimie hors phosphates atteignait déjà 24,5 milliards de DH.[1] Une décennie plus tard, avec la montée en puissance de tous les secteurs consommateurs, ce chiffre n’a fait qu’augmenter. Le résultat est paradoxal : le pays a construit des industries, mais continue de financer à l’étranger une partie substantielle de la valeur ajoutée chimique qui les fait fonctionner.
Le Forum de mai 2026 a rappelé une réalité que les données sectorielles de la Fédération de la chimie et de la parachimie confirment : la chimie représente aujourd’hui près de 30% de la production industrielle nationale, génère environ 200 milliards de dirhams de chiffre d’affaires selon les estimations de la profession, pèse près de 23% des exportations industrielles marocaines et emploie plus de 80.000 personnes de manière directe. Ces chiffres mesurent ce que le secteur représente aujourd’hui. Ils ne mesurent pas ce qu’il pourrait représenter si le Maroc arrêtait de sous-traiter à l’étranger la couche de valeur ajoutée chimique qui traverse et conditionne chacun de ces secteurs.
Cette dépendance structurelle n’est pas un accident. Elle est le produit logique d’une attention industrielle orientée ailleurs, vers des projets plus visibles, plus photographiables, plus aisément défendables en comité.
2. Le mirage de la grande industrie intégrée
Pour comprendre pourquoi cet angle mort persiste, il faut d’abord comprendre ce qui capte l’attention, et les ressources.
La gigafactory de batteries est devenue le symbole mondial de la modernité industrielle. Milliards investis, milliers d’emplois annoncés, souveraineté technologique promise. Dans les forums économiques, ce type de projet mobilise les discours, les financements publics et les ambitions nationales.
Les faits invitent à la prudence. Les gigafactories de batteries aux États-Unis et en Europe ont nécessité des investissements initiaux de l’ordre de plusieurs milliards de dollars par unité.[2] Plusieurs fleurons européens de la batterie, pourtant soutenus par de grands constructeurs automobiles, des fonds d’investissement internationaux et la Banque européenne d’investissement, ont connu de sévères difficultés financières à partir de fin 2024, engageant des restructurations profondes qui ont mis en lumière les risques systémiques attachés à ce type de projet.[3] En Europe, plusieurs projets de gigafactories connaissent aujourd’hui des retards importants ou des difficultés de financement significatives.[4] La raison est toujours la même : des capitaux colossaux, des cycles d’amortissement de plusieurs décennies, et une Chine qui contrôle une part dominante du marché mondial des batteries avec des coûts structurellement imbattables.
Ces projets créent des inaugurations. Ils ne créent pas nécessairement de la résilience. Le contraste avec d’autres modèles industriels mérite au minimum d’être interrogé.
Ce biais vers le grand et le spectaculaire a un coût d’opportunité. Il laisse dans l’ombre un marché mondial d’une ampleur considérable, stable, récurrent, peu délocalisable, et pourtant quasi invisible dans les stratégies industrielles africaines.
3. Le marché d’un trillion de dollars que personne ne regarde
Pendant que les projecteurs se focalisent sur les mégaprojets, un marché autrement plus stable prospère dans l’ombre.
Le marché mondial des produits chimiques de spécialité a été estimé à près de 1.000 milliards de dollars en 2024 et devrait dépasser 1.300 milliards d’ici 2030, avec une croissance annuelle soutenue de 5%.[5] Un trillion de dollars. Avec des bénéfices nets qui dépassent régulièrement 15 à 20% du chiffre d’affaires dans les segments bien positionnés, des niveaux que l’industrie d’assemblage n’a jamais approchés. Et une caractéristique structurelle décisive : ce marché ne se délocalise pas massivement, parce qu’il repose sur la proximité client, la réactivité technique et des relations industrielles de long terme.
Ce secteur ne produit pas d’images d’inauguration. Il produit les résines époxy qui protègent les réservoirs industriels de la corrosion. Les revêtements polyuréthane qui imperméabilisent les infrastructures portuaires. Les adjuvants qui permettent au béton d’atteindre ses spécifications mécaniques sur les grands chantiers. Les produits de traitement qui conditionnent le fonctionnement des unités de dessalement. Les additifs qui stabilisent les plastiques techniques dans les câbles. Les formulations phytosanitaires que l’agriculture marocaine consomme chaque saison.
Et parfois, des produits bien plus spectaculaires. Les avions long-courriers de dernière génération intègrent plus de 50% de leur poids structural en composites époxy-carbone, fuselage, ailes, empennage.[6] L’Eurofighter militaire est recouvert à 75% de sa surface extérieure d’une peau époxy durcie, et 40% de son poids structural est constitué de composite carbone-résine.[7] Concrètement : plusieurs tonnes de résines de spécialité entrent dans chaque avion qui vole aujourd’hui. Le même principe vaut pour les revêtements des éoliennes offshore, les adhésifs structuraux des véhicules électriques, les encapsulants des panneaux solaires.
Ces produits sont présents dans chaque secteur que le Maroc a développé.
Et le Maroc les importe largement.
Pour comprendre pourquoi ce marché est accessible, il faut comprendre ce que formuler signifie réellement, et pourquoi cette discipline est souvent mal perçue de l’extérieur.
4. Qu’est-ce que formuler, concrètement ?
La formulation chimique est une discipline à part entière, qui mobilise autant la rigueur scientifique que l’expérience empirique. Formuler, c’est bien plus qu’assembler des matières premières : c’est choisir, parmi des dizaines de principes actifs et de co-formulants disponibles, la combinaison précise qui produira les propriétés recherchées, stabilité, efficacité, compatibilité, tenue dans le temps. Ce choix est rarement trivial. Un même produit peut exiger des formulations radicalement différentes selon le contexte d’application, les conditions climatiques ou les exigences du client final.
Mais la maîtrise de la formulation ouvre une perspective encore plus stratégique : celle de la substitution progressive des matières premières. Un formulateur qui comprend le rôle fonctionnel de chaque composant peut, dans un second temps, identifier des alternatives locales ou bio-sourcées capables de remplir la même fonction. L’exemple des adjuvants béton est éloquent : le plastifiant conventionnel est aujourd’hui un polycarboxylate synthétique importé. Mais le lignosulfonate, un sous-produit de la transformation de la biomasse végétale, potentiellement disponible à partir de résidus agricoles marocains comme la paille de céréales ou les sous-produits de l’olivier, produit un effet plastifiant comparable dans de nombreuses applications standard. Des formulateurs européens l’utilisent déjà industriellement. La trajectoire devient alors : maîtriser d’abord la formulation avec les matières premières importées, puis substituer progressivement par des équivalents locaux ou bio-sourcés. C’est une souveraineté qui se construit en deux temps, et dont la première étape est accessible dès aujourd’hui.
La valeur d’un produit chimique de spécialité ne réside pas uniquement dans la molécule de départ : le jugement du formulateur, la stabilité du produit, sa certification et son adéquation au besoin client en constituent une part tout aussi déterminante.
Exemple 1 : Le liquide de refroidissement automobile
Le liquide de refroidissement pour moteur, celui que tout conducteur connaît, est essentiellement composé de glycol éthylénique, d’eau déminéralisée et d’un paquet d’inhibiteurs de corrosion. Le glycol éthylénique est un liquide incolore produit industriellement à partir de l’éthylène, utilisé comme matière première dans les antigels et les résines polyester.[8] Son coût en vrac tourne autour de 0,8 à 1 dollar par litre. Le produit fini formulé, certifié et conditionné se vend entre 4 et 10 dollars le litre au consommateur final.[9] Une partie importante de cet écart est créée par la formulation précise des inhibiteurs, la qualification constructeur, la certification et la constance qualité lot après lot, et non par la matière première seule. C’est précisément cette couche de valeur ajoutée que le Maroc continue d’importer.
Exemple 2 : Le vernis à ongles
Sa formulation de base associe des résines nitrocellulose, des plastifiants, des solvants et des pigments. Le coût des matières premières pour un flacon de 10 ml avoisine quelques centimes. Le marché mondial du vernis à ongles est estimé à près de 10 milliards de dollars en 2024[10], un flacon se vend entre 3 et 30 euros selon la marque. La chimie n’est pas le facteur limitant. La formulation, la certification, le packaging et la marque sont les vrais créateurs de valeur.
Les entreprises qui maîtrisent la formulation de produits chimiques de spécialité affichent des bénéfices nets structurellement supérieurs aux producteurs de commodités chimiques, dont les marges dépendent des cycles de prix mondiaux.[11] La recette propriétaire, une fois qualifiée par le client, crée une barrière à l’entrée bien plus défendable qu’une capacité de production brute.
Une fois la nature de la formulation comprise, la question économique s’impose : quel est le ticket d’entrée réel pour un acteur marocain sérieux, et quel retour peut-il raisonnablement attendre ?
5. Un investissement modeste au regard du potentiel
C’est ici que les chiffres méritent d’être posés clairement.
Une PME de formulation produisant des spécialités chimiques, revêtements, adjuvants, traitement de l’eau, maintenance industrielle, peut démarrer avec de quelques millions à quelques dizaines de millions de dollars selon le niveau d’intégration visé.[12] Avec une équipe de docteurs et d’ingénieurs compétents, un laboratoire de formulation, un réacteur pilote et les certifications nécessaires, une telle structure peut être opérationnelle en 12 à 18 mois. Elle s’adresse à un marché qui existe déjà, localement. Aujourd'hui, ce sont précisément ces produits qui font partie des 3 à 4 milliards de dollars importés chaque année. Ses premiers clients n’ont pas à être convaincus que le besoin existe : ils paient déjà la facture à l’étranger. Sur des segments bien ciblés, les profils économiques peuvent atteindre l’équilibre en 2 à 3 ans, avec des bénéfices nets de 15 à 25% du chiffre d’affaires sur la durée.
Comparez ce profil à celui d’une gigafactory de batteries : 5 milliards de dollars investis, 10 à 15 ans avant le premier retour positif, dans un marché où la concurrence asiatique est structurellement imbattable, comme en témoignent les difficultés financières profondes rencontrées par plusieurs acteurs européens de la batterie à partir de fin 2024.
Le contraste mérite d’être interrogé.
Sur les délais de qualification :
Dans l’aéronautique structurelle, les délais de qualification sont de l’ordre de 7 à 10 ans, c’est le prix de la sécurité absolue. Dans l’automobile et l’électronique, cet ordre de grandeur tombe à 1 à 3 ans selon les segments et les niveaux de criticité. Mais dans les segments les plus immédiats pour le Maroc, chimie de la construction, traitement de l’eau, formulations de maintenance industrielle, la qualification se compte en quelques mois. C’est par là que commence toute montée en gamme industrielle sérieuse.
Si l’opportunité est réelle et le ticket d’entrée raisonnable, pourquoi si peu d’acteurs s’y engagent ? Trois mécanismes, qui se renforcent mutuellement, expliquent cet angle mort.
6. Pourquoi personne ne s’y lance
Trois mécanismes expliquent cet angle mort. Ils se renforcent mutuellement.
Le premier est perceptuel. Un produit importé, conditionné avec une fiche technique en anglais, crée souvent une illusion de sophistication inaccessible. Ce réflexe est inexact dans une proportion significative des cas. La valeur réelle de ces produits réside moins dans une recherche fondamentale inaccessible que dans des décennies d’accumulation industrielle progressive. Des barrières réelles, pas des murs infranchissables pour un pays qui décide sérieusement de s’y investir.
Le deuxième est institutionnel. Les politiques industrielles privilégient ce qui est visible et immédiatement mesurable. Une grande usine sur un seul site est photographiable, inaugurale, défendable devant un parlement. Un écosystème de PME techniques spécialisées est diffus, ingrat à présenter dans un discours de politique économique, même si ensemble ces PME créent davantage de profondeur industrielle, davantage d’emplois qualifiés non délocalisables, et davantage de résilience économique qu’une ligne d’assemblage soumise aux arbitrages d’un donneur d’ordre étranger.
Le troisième est financier. Le tissu bancaire marocain ne dispose pas des outils pour financer la chimie de spécialité. Il finance l’immobilier, les infrastructures, la grande exportation. Mais une PME qui investit dans un laboratoire de formulation, un réacteur pilote et deux ans de certification produit ne rentre dans aucun modèle standard d’évaluation du risque. Le risque est technique avant d’être financier. Et cette lecture du risque technique industriel est quasi absente de l’écosystème financier marocain.
Ces freins ne sont pas une fatalité. Plusieurs économies, sans ressources naturelles, sans avantage de taille, les ont surmontés. Leurs trajectoires donnent à voir ce qui est possible.
7. Ce que l’Allemagne, la Suisse et Taïwan ont compris
L’Allemagne, la Suisse et Taïwan partagent un point commun structurel : aucune des trois ne possède de ressources naturelles significatives. Toutes trois comptent parmi les économies les plus exportatrices et les plus résilientes du monde industriel.
L’Allemagne s’appuie sur le Mittelstand, des milliers de PME ultra-spécialisées, champions mondiaux sur des niches industrielles précises. L’une maîtrise les additifs de lubrification pour l’aéronautique. L’autre domine les revêtements céramiques à haute température. Une troisième produit les agents de réticulation pour les résines composites des éoliennes offshore. Individuellement, aucune ne fait la une. Collectivement, elles constituent l’épine dorsale de la première économie exportatrice d’Europe. Le marché allemand des spécialités chimiques seul dépasse 91 milliards de dollars à horizon 2030.[13] Construit non pas sur des ressources naturelles, mais sur de la discipline industrielle accumulée pendant des décennies.
La Suisse a bâti son industrie chimique sur une obsession du contrôle qualité, de la formulation et de la précision analytique. Les grands groupes de chimie de spécialité, discrets pour le grand public, présents dans plus de 80 pays, avec des bénéfices nets structurellement élevés que l’industrie d’assemblage n’a jamais approchés.
Taïwan a développé l’ITRI, Institut de Recherche Technologique Industrielle, spécifiquement conçu pour transférer progressivement des procédés industriels complexes vers les PME locales, les adapter et les exporter. Ce modèle a produit la chaîne de valeur technologique la plus dense du monde asiatique hors Japon.
La trajectoire commune de ces trois pays : produire d’abord ce que le marché local consomme déjà. Maîtriser le procédé. Monter progressivement en technicité. Innover ensuite. Jamais l’inverse.
Le Maroc n’a pas à attendre de conquérir les marchés européens pour valider son ambition. Un débouché naturel, sous-servi et à portée immédiate, s’ouvre au sud.
8. L’Afrique : un marché naturel à portée de main
Le Maroc ne doit pas uniquement regarder vers l’Europe pour valider son ambition industrielle. Il a à portée de main un marché bien plus accessible et bien moins contesté : le continent africain.
L’Afrique s'urbanise à une vitesse sans précédent. Elle construit des infrastructures, des usines, des réseaux d’eau, des unités agroalimentaires. Chacun de ces chantiers consomme des produits chimiques de spécialité, adjuvants, revêtements, traitements, formulations industrielles, aujourd’hui largement livrés depuis l’Europe et l’Asie, par des fournisseurs qui connaissent souvent mal les contraintes locales et facturent en conséquence des coûts logistiques que la proximité marocaine permettrait d’éviter.
Le Maroc dispose ici d’avantages concurrentiels structurels qu’aucun concurrent européen ou asiatique ne peut répliquer : proximité géographique, réseaux commerciaux en Afrique subsaharienne déjà établis, connaissance des conditions climatiques et réglementaires locales, coûts logistiques réduits, et une réputation industrielle croissante sur le continent. Un producteur marocain de produits chimiques de spécialité n’a pas besoin de conquérir le marché européen pour être rentable. Il peut construire une position solide sur un marché africain en forte croissance, mal servi et naturellement accessible, avant même d’envisager l’export vers des marchés plus exigeants.
C’est exactement ainsi que les industries de spécialité les plus solides ont été construites partout dans le monde : en servant d’abord le marché proche, en construisant des références, en affinant les formulations, puis en montant en gamme et en innovant à partir d’une base commerciale solide.
Le marché existe. Les modèles existent. Ce qui reste à construire est précis, concret, et ne requiert pas une révolution industrielle, mais une structuration méthodique de ce qui est déjà là.
9. Ce qu’il faut construire
La trajectoire est concrète et lisible.
Il existe des marchés captifs, déjà financés, déjà structurés, qui attendent des fournisseurs locaux compétents. Les grands programmes d’infrastructure publics consomment des volumes massifs de produits chimiques de spécialité. La filière phosphate utilise des auxiliaires de process qu’une industrie locale qualifiée pourrait progressivement fournir. Le marché de l’eau, dessalement, traitement des effluents, irrigation industrielle, génère une demande croissante et récurrente.
Ces marchés existent déjà, pour l’essentiel structurés et budgétés. Les besoins sont récurrents. Les cahiers des charges sont, dans leur grande majorité, connus.
Ce qui manque est précis :
- Des laboratoires de formulation mutualisés accessibles aux PME sans investissement prohibitif individuel
- Des mécanismes de financement capables d’évaluer et d’accompagner le risque technique industriel
- Une commande publique suffisamment intelligente pour ouvrir progressivement l’accès aux acteurs locaux en montée en gamme
- Des formations orientées vers la pratique, formulation, contrôle qualité, ingénierie d’application, et non uniquement vers la chimie théorique abstraite
Ces conditions ne s’activeront pas seules. Elles attendent une première initiative, une PME qui décide de franchir le pas et de créer le précédent.
10. La locomotive créatrice : une PME, un label, un acte citoyen
Les sections précédentes s’adressaient aux décideurs publics, aux banquiers de développement, aux acteurs institutionnels. Celle-ci s’adresse à une autre catégorie : le fondateur. L’ingénieur chimiste qui sort d’une université marocaine, européenne ou nord-américaine avec un doctorat en poche. L’entrepreneur qui cherche un marché réel, sous-servi, à proximité. Le groupe industriel marocain qui cherche à diversifier sa création de valeur en amont de sa propre chaîne.
Au Forum de mai 2026, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, a affirmé que "la chimie de demain sera celle de l’économie circulaire, des procédés à bas carbone, des solutions énergétiques innovantes et des principes actifs souverains". Le mot souverains mérite qu’on s’y arrête. Car la souveraineté sur les principes actifs des batteries et de l’hydrogène vert, c’est l’horizon 2035. Mais la souveraineté sur le formulant antitartre, sur le superplastifiant béton, sur le biocide pour tour de refroidissement, tous importés de l’étranger, notamment d’Europe, celle-là, elle est accessible dès demain. Ce n’est pas une contradiction avec l’ambition du ministre. C’est son point de départ logique.
L’idée est simple. Une PME, une seule, qui décide de formuler localement un produit chimique de spécialité que le Maroc importe aujourd’hui, et qui le commercialise sous un label “Made in Morocco” clair, traçable et revendiqué, ne fait pas que substituer une importation. Elle crée un précédent industriel. Elle démontre la faisabilité. Elle ouvre la voie à d’autres. C’est le principe de la locomotive créatrice : non pas un plan national qui attend une décision politique, mais une première entreprise qui entraîne derrière elle un écosystème.
Deux territoires illustrent l’amplitude du possible.
Le premier est celui de la construction et du traitement de l’eau. Adjuvants béton, produits d’étanchéité, antitartres, floculants, biocides pour dessalement, ces formulations sont techniquement accessibles à une équipe qualifiée en 12 à 18 mois, et le marché existe déjà : budgété, récurrent, adossé aux grands programmes publics. Le Maroc prévoit d’ici 2030 l’ouverture d’une quinzaine de nouvelles unités de dessalement, chacune consommatrice de ces produits aujourd’hui largement importés.
Le second est celui de la maintenance industrielle : liquides de refroidissement, fluides de coupe, lubrifiants techniques, nettoyants alcalins. Ces produits alimentent une grande partie de l’écosystème automobile de Kénitra et Tanger, et plus largement l’industrie nationale. Dans les deux cas, la logique est identique : le principe actif importé ne représente, à titre indicatif, qu’une fraction du coût du produit fini, le reste est de la valeur de formulation que le Maroc pourrait progressivement rapatrier.
Ce qui unit tous ces segments, c’est une logique économique identique : le principe actif représente rarement plus de 20 à 30 % du coût total du produit fini. Le reste, formulation, constance qualité, certification, conditionnement, proximité client, est créé localement ou importé faute de mieux. C’est précisément cette couche de valeur que le Maroc paie à l’étranger, et qu’il pourrait progressivement rapatrier.
Le label “Made in Morocco” ne doit pas être un argument marketing. Il doit être un acte économique conscient. Chaque acheteur industriel qui choisit un adjuvant béton marocain à qualité équivalente à son concurrent importé ne fait pas un geste patriotique. Il fait un choix rationnel qui maintient des salaires d’ingénieurs au Maroc, des marges dans l’économie nationale, et des compétences qui s’accumulent plutôt que de s’évaporer. C’est la différence entre financer la création d’emplois qualifiés au Maroc, et continuer d’externaliser une valeur ajoutée que le pays serait progressivement capable de produire lui-même.
La locomotive créatrice n’a pas besoin d’être grande. Elle a besoin d’être première. Une PME sérieuse, bien positionnée sur un segment précis, qui démontre la rentabilité et la faisabilité, vaut mieux qu’un plan sectoriel de plus. Elle crée le précédent. Elle attire les suivants. Et c’est ainsi, par accumulation de compétences, de références et de confiance, que l’Allemagne, la Suisse et Taïwan ont construit ce que le Maroc observe aujourd’hui avec admiration depuis l’extérieur.
Toute stratégie honnête nomme ses obstacles. Voici ceux que tout porteur de projet rencontrera, et comment les aborder.
11. Les limites réelles de cette stratégie
Cette tribune plaiderait de manière incomplète si elle ne nommait pas les obstacles réels que tout porteur de projet rencontrera. Ils ne sont pas rédhibitoires, mais les ignorer serait une faute intellectuelle.
La conformité réglementaire et la toxicologie. La chimie de spécialité n’est pas un secteur sans contraintes. Les normes REACH européennes, les certifications constructeurs automobiles, les homologations sanitaires pour les produits en contact alimentaire ou médical, ces exigences sont réelles et nécessitent du temps, des ressources analytiques et une culture qualité rigoureuse. Ce n’est pas une barrière infranchissable, mais c’est une barrière sérieuse, qui plaide précisément pour cibler en premier les segments les moins réglementés : chimie de la construction, maintenance industrielle, traitement de l’eau municipale et industrielle.
La dépendance aux matières premières importées. Formuler localement ne signifie pas s’affranchir de toute importation. Les principes actifs, polycarboxylates, phosphonates, résines époxy, resteront pour l’essentiel importés, du moins dans un premier temps. La valeur créée est réelle (formulation, emplois, certifications, proximité client), mais la souveraineté reste partielle. L’argument reste solide : substituer 70 % de la valeur d’un produit est nettement préférable à en substituer zéro.
L’échelle critique et la compétitivité prix. Les grands groupes chimiques européens bénéficient d’économies d’échelle considérables sur leurs matières premières. Une PME marocaine débutante ne peut pas rivaliser sur le prix pur à volume égal. Elle peut en revanche gagner sur la proximité, la réactivité, la personnalisation technique et les coûts logistiques, autant d’avantages que les grands groupes ne peuvent pas répliquer depuis l’Europe.
Les compétences disponibles. La chimie de formulation industrielle n’est pas enseignée comme discipline autonome dans la plupart des universités marocaines. Les docteurs existent ; les formulateurs expérimentés sont rares. Cela ne rend pas le projet impossible, les leaders actuels du secteur ont eux-mêmes formé leurs premières générations de formulateurs de la même manière. Mais cela implique un investissement délibéré dans la formation et le transfert de compétences, notamment via des partenariats avec des universités étrangères ou des laboratoires de recherche appliquée.
Ces limites définissent une stratégie, non une impossibilité. Elles indiquent par où commencer (segments peu réglementés), comment se différencier (proximité et réactivité plutôt que prix bas), et ce qu’il faut construire simultanément (compétences de formulation appliquée). Le chemin est balisé. Il reste à le parcourir.
Conclusion
Le Maroc ne manque pas de capitaux pour lancer des projets industriels. Il ne manque pas de docteurs ni d’ingénieurs compétents.
Ce qu’il n’a pas encore, c’est le regard qui transforme une facture d’importation en opportunité industrielle. La stratégie “Made in Morocco” vise précisément à réduire la dépendance aux importations substituables, mais elle peine à produire un impact tangible sur la structure des achats extérieurs du Royaume.[14] La raison est simple : on ne substitue pas efficacement ce qu’on n’a pas cartographié, ce qu’on n’a pas financé, et ce qu’on continue de percevoir comme une boîte noire étrangère plutôt que comme un territoire industriel à conquérir.
Entre 3 et 4 milliards de dollars quittent le Maroc chaque année pour financer de la valeur ajoutée chimique que des pays sans ressources naturelles ont appris, il y a plusieurs décennies, à produire eux-mêmes.
Un pays ne devient pas industriellement souverain en continuant d’importer ses formulations.
La vraie question n’est pas de savoir si le Maroc peut se permettre de construire cet écosystème.
C’est de savoir combien de temps il peut encore se permettre de ne pas le faire.
oOo
Tribune rédigée à titre personnel. Les analyses et opinions exprimées n’engagent que leur auteur.
[1] Ministère de l’Industrie, Plan d’Accélération Industrielle 2014–2020, données sur la balance commerciale chimique hors phosphates.
[2] Reuters, “Tesla’s Nevada Gigafactory investment and capacity targets”, 2023.
[3] Financial Times, “Northvolt files for Chapter 11 bankruptcy protection”, novembre 2024 ; Bloomberg, “Northvolt Sweden restructuring”, mars 2025.
[4] Transport & Environment, “Gigafactory tracker Europe”, mise à jour 2025.
[5] Grand View Research/MarketsandMarkets, “Global Specialty Chemicals Market Size & Forecast”, 2024.
[6] Boeing Commercial Airplanes, “787 Dreamliner Materials and Structure”, documentation technique publique.
[7] Eurofighter GmbH, technical specifications, public documentation.
[8] Kirk-Othmer Encyclopedia of Chemical Technology, “Ethylene Glycol”, Wiley.
[9] Estimation basée sur les prix de détail observés sur les marchés européens et nord-africains, 2023–2024.
[10] Statista, “Global nail polish market size”, 2024.
[11] Deloitte, “2026 Chemical Industry Outlook”, décembre 2025.
[12] Startup Financial Projection, “Industrial Chemical Production Startup Costs”, 2025 ; Financial Model Excel, “How to Open Industrial Chemical Production”, 2025.
[13] Statista, “Specialty chemicals market Germany forecast to 2030”, 2024.
[14] Ministère de l’Industrie, bilan de la stratégie “Made in Morocco”, 2024.
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