Chiffres de l’emploi : gare au miroir aux alouettes
Les chiffres de l'emploi, publiés trimestriellement par le HCP, continuent de susciter analyses et commentaires. Voici un texte signé par les économistes Mohammed Benmoussa et Noureddine El Aoufi.
Une enquête qualitative auprès d’un panel d’entreprises sur "les dynamiques de l’emploi" (Observatoire national du marché du travail, 2023) a mis en évidence un double résultat paradoxal : d’une part une configuration du marché du travail qui est restée stable depuis la fin du siècle dernier, et de l’autre une faible propension des entreprises à créer des emplois, notamment des emplois décents.
Ces deux résultats, qui peuvent paraître irréalistes compte tenu des dynamiques liées aux différents plans sectoriels (dans l’industrie, l’agriculture, les infrastructures, les énergies renouvelables, etc.), n’ont de sens que si l’on prend en compte les limites du régime productif national, d’une part, et de l’autre les porosités du système statistique national dont il convient de repenser la plupart des catégories utilisées eu égard à la réalité complexe de l’emploi et de ses formes atypiques et informelles, du sous-emploi, de la relation formation-emploi, des situations d’inactivité, de chômage, des modes de recherche d’emploi, des causes de non recherche active, des catégories professionnelles, des catégories de travail, de ses statuts, des revenus du travail, des conditions de travail, des conflits de travail, du dialogue social, etc.
Le Haut-commissariat au plan (HCP) réalise chaque trimestre une enquête sociodémographique sur l’emploi au niveau national. Et c’est sur la base de cette enquête que les statistiques nationales de l’emploi et du chômage sont établies et diffusées. L’enquête porte sur un échantillon annuel de 90.000 ménages, dont les deux-tiers résident dans les villes et un tiers dans les zones rurales. Produites en conformité avec les recommandations du Bureau international du travail (BIT), les statistiques de l’emploi permettent de mesurer notamment la population active, la population active occupée, la population en situation de sous-emploi ou au chômage. Elles présentent également une analyse de l’emploi selon le double critère du secteur économique (agriculture, forêt et pêche ; industrie et artisanat ; BTP ; services) et du statut juridique (emploi rémunéré ou non rémunéré ; emploi salarié et auto-emploi).
Les données suivantes de l’emploi (tableau 1), publiées le 2 août dernier par le HCP au titre du deuxième trimestre 2024, suscitent nombre d’interrogations sur leur vraisemblance et leur pertinence, notamment lorsqu’on les compare avec celles du premier trimestre de la même année :
- La population active a augmenté de 507.000 personnes au cours du deuxième trimestre 2024.
- La population active occupée s’est accrue dans la même proportion, soit 521.000 postes d’emploi nouveaux.
- Le taux d’activité s’est apprécié de 1,6 point, passant de 42,6% à fin mars 2024 à 44,2% trois mois plus tard.
- La population active occupée en situation de sous-emploi atteint 1,042 million de personnes à fin juin 2024, en baisse de 27.000 postes d’emploi par rapport au trimestre précédent.
- Le taux de chômage a décliné de 0,6 point à 13,1% au terme du 1er semestre 2024.
- Le nombre de chômeurs s’est réduit de 12.000 personnes, pour revenir à un effectif global de 1,633 million à fin juin 2024, contre 1, 645 million trois mois auparavant.
Ces chiffres semblent indiquer un retournement de tendance plutôt favorable sur le marché du travail, avec la création d’un demi-million d’emplois en l’espace de trois mois seulement. Ces données sont en contradiction avec le bilan dressé quelques mois auparavant faisant apparaître une destruction de 435.000 emplois à fin mars 2024 par rapport à la situation observée à la fin de l’année 2021 lors de l’arrivée du gouvernement Aziz Akhannouch. Désormais, ces emplois perdus semblent avoir été récupérés dans leur intégralité, avec même un solde positif : 10,858 millions d’emplois à fin juin 2024, contre 10,772 millions à fin décembre 2021, soit +86.000 emplois nets. Plusieurs arguments qui vont à l’encontre de ces "faits" pour le moins improbables, appellent à la prudence.
Un premier argument a trait à la supposée performance dans la création d’emplois. Les 521.000 nouveaux emplois créés au cours du deuxième trimestre de cette année s’effondrent si l’on exclut les emplois précaires et les simples occupations de temps qui ne correspondent pas à un emploi réel. En effet, le volume global de l’emploi salarié est passé de 6,240 millions de postes à fin mars 2024 à 6,277 millions trois mois plus tard, soit une création nette de 37.000 emplois. L’emploi salarié ne représente donc que 7% de l’emploi généré globalement par l’économie marocaine, le reliquat de 93% correspondant à l’emploi non rémunéré (37%) et à l’auto-emploi (56%). L’essentiel de l’emploi créé est de type précaire et ne reflète donc pas une réelle amélioration de la situation de l’emploi. Par ailleurs, la définition même d’un actif occupé, qui sert de base de calcul au volume d’emplois, est établie de façon extensive de manière à y inclure tous les types d’emplois, quels que soient leur statut juridique et la protection sociale qui y est associée. Le travail occasionnel, le travail à temps partiel et toutes les formes d’emplois irréguliers ont été pris en compte dans le volume de l’emploi pour leur totalité, sans pondération permettant de mesurer le temps de travail effectif à travers l’indicateur de l’équivalent temps plein.
Un second argument, plus technique, concerne les nombreuses incohérences des dernières statistiques du HCP sur la situation du marché du travail. En effet, annoncer la création d’un demi-million d’emplois nets en un seul trimestre, revient à attribuer à l’économie marocaine une capacité surestimée dans les faits. Seules les économies les plus avancées sont dotées d’une telle dynamique de création d’emplois (l’économie des États-Unis, forte de ses 27.360 milliards de dollars de PIB et d’une population active atteignant 167 millions de personnes, a pu créer en moyenne 174.000 nouveaux emplois par mois durant l’année 2023, d’avril 2023 à mars 2024, soit plus d’un demi-million d’emplois par trimestre). Par ailleurs, la création d’emplois est corrélée à la dynamique de la croissance économique et rien ne montre un retournement de tendance en la matière sur la période d’avril à juin 2024.
Les données du HCP indiquent qu’au cours du premier trimestre 2024, l’économie marocaine a détruit 254.000 emplois nets pour un taux de croissance de 2,5% durant cette période et qu’elle en aurait créé un demi-million sur les trois mois suivants avec un taux de croissance qui n’a pas significativement varié (2,9% au titre du deuxième trimestre 2024). Comment expliquer un tel paradoxe ? Il est donc nécessaire de lever le voile sur l’énigme du demi-million d’emplois créés en un seul trimestre dans un contexte de croissance anémiée, et de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un simple ajustement technique.
En outre, les statistiques du HCP font apparaître 37.000 emplois salariés nouveaux durant le deuxième trimestre 2024 et 77.000 création d’emplois dans le secteur de l’industrie et de l’artisanat. Un recoupement entre ces deux données montre une contradiction flagrante, à moins que l’on fasse l’hypothèse, totalement invraisemblable, que tous les emplois créés dans les autres secteurs économiques ne sont pas salariés, et qu’il s’agit exclusivement d’emplois non rémunérés ou auto-emplois, et que le secteur de l’artisanat a généré en trois mois seulement 40.000 nouveaux artisans et apprentis artisans exerçant tous avec le statut de l’auto-emploi. Enfin, une analyse des données du marché du travail sur moyenne et longue période montre que l’économie marocaine n’a jamais été en mesure de créer autant d’emplois en si peu de temps, même en cas de forte pluviométrie et d’une croissance dynamique dépassant les 5% ou 6% en rythme annuel.
Les données statistiques sur la période 2014-2024 (voir tableau 2) indiquent, en effet, à la fois une corrélation aléatoire entre taux de croissance et niveaux d’emploi et un faible contenu en créations nettes d’emplois de l’économie nationale. On pourrait évoquer des éléments de contexte, les aléas de l’ouverture économique, les mouvements erratiques de la mondialisation pour expliquer à la fois la tendance à l’atonie de la croissance, et le découplage observé entre taux du PIB et niveaux de création d’emplois. On suggère ici un argument analytique ayant trait au mode de développement en général et au régime de croissance en particulier.
Le Maroc a connu, dans les années 1960-1970, un régime de croissance extensive caractérisé par le modèle de substitution des importations, lequel est centré sur l’usage du travail avec un faible coût salarial procurant ainsi à l’industrie d’exportation un avantage comparatif. À partir du Programme d’ajustement structuel (1983-1993), c’est le modèle dit de promotion des exportations qui va marquer durablement les stratégies industrielles, déterminer les choix d’investissement et cristalliser les incitations accordées au secteur privé national et aux capitaux étrangers.
Ce modèle articule deux formes d’usage des facteurs de production : une forme labour using (travail humain) favorisant la création d’emplois et une forme capital using (capital physique) fondée sur les gains de productivité. La stratégie d’émergence industrielle mise en œuvre depuis le début du siècle a accentué les choix capitalistiques des "métiers mondiaux" du Maroc, notamment l'automobile, l'aéronautique et l'électronique, nécessitant de lourds investissements en capital (robotisation, automatisation). Le Plan Maroc Vert est un autre exemple de choix en faveur du capital using pour développer une agro-industrie capitalistique dans le cadre de grandes exploitations exportatrices peu créatrices d’emplois (Pilier 1), alors que 80% du monde rural est composé d’activités vivrières et de petites exploitations agricoles dépendant largement d’une main-d'œuvre peu qualifiée, sous-employée et informelle (Pilier 2).
Compte tenu des tensions structurelles et non frictionnelles qui caractérisent le marché du travail, les choix d’investissement dans les secteurs de haute technologie doivent privilégier le critère de création d’emplois, tandis que la modernisation des secteurs intensifs en main-d’œuvre est supposée s’accompagner de politiques visant à conjuguer qualité du travail (travail décent) et amélioration des niveaux de productivité, en investissant dans l’éducation et la formation professionnelle et en organisant les reconversions de la main-d'œuvre et la mobilité des salariés entre les secteurs.
À cet égard, le rôle de l’État est important dans la régulation de cette dualité (emploi-productivité). Le Nouveau modèle de développement (NMD) préconise, dans cette optique, une transformation structurelle de l’économie favorisant à la fois l’innovation technologique et l’inclusion sociale, avec un soutien particulier aux petites et moyennes entreprises (PME) qui sont, par nature, plus labour using et sont, par conséquent, susceptibles d’atténuer les effets de choix d’investissements capitalistiques et pauvres en emplois. En tournant le dos aux objectifs stratégiques du NMD, le gouvernement actuel a fait, objectivement, le choix néolibéral de privilégier le capital et les profits au détriment du travail et de l’emploi. Au-delà des chiffres, les faits sont têtus et ils "ne cessent pas d’exister parce qu’on les ignore" (A. Huxley).
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