À Safi, le crowdfunding a révélé une banque que le Maroc tarde à activer
Une catastrophe a révélé en vingt-quatre heures ce que des années de débats sur le financement n'avaient pas su nommer : le Maroc ne manque pas de capital, il manque de mécanismes pour transformer la confiance de ses citoyens en investissement. Le financement collaboratif est l'un d'eux. Reste à décider de nous en servir.
À la mi-décembre 2025, Safi s'est retrouvée sous les eaux. Une heure de pluies diluviennes a suffi à endeuiller la ville et à noyer des quartiers entiers de la vieille médina. La solidarité marocaine s'est mise en marche, comme toujours dans ces moments-là. Et parmi les élans, un plus discret est presque passé inaperçu : sur une plateforme de financement collaboratif agréée par Bank Al-Maghrib, une campagne pour les sinistrés a réuni 450.000 dirhams en vingt-quatre heures, auprès de plusieurs centaines de contributeurs.
On peut y voir une belle histoire de générosité, et on aurait raison. Mais il y a autre chose dans ce chiffre, quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête. Lorsqu'un mécanisme simple relie la confiance des gens à un besoin clair, le capital se forme presque instantanément. La confiance était là. L'argent aussi. Et un pont, pour une fois, les a reliés. Tout notre problème de financement tient peut-être à ce qui se passe le reste de l'année, quand ce pont n'existe pas.
Notre vrai capital n'est pas dans les banques, il est dans le lien
On parle du financement de l'économie comme d'un problème de volume. Ce n'en est pas un. L'épargne nationale est abondante, les transferts de la diaspora dépassent chaque année les cent milliards de dirhams, et les dispositifs publics se sont multipliés avec sérieux. L'argent existe, les guichets aussi.
Ce qui manque, ce n'est pas le capital financier. C'est de quoi convertir une autre ressource, que nous possédons en abondance sans savoir l'employer : la confiance.
Elle est partout au Maroc. Dans la famille qui avance les premiers fonds sans rien signer, dans le quartier qui fait crédit à son épicier, dans la tontine, dans le Marocain du monde qui envoie chaque mois sur la foi d'un simple coup de fil. Cette confiance-là, nous savons la mobiliser pour consommer, pour secourir, pour bâtir une maison. Nous n'avons pas encore appris à en faire de l'investissement productif.
Un constat partagé par ceux qui sont sur le terrain
Ceux d'entre nous qui accompagnent depuis des années des porteurs de projets, et qui les voient ensuite face à de vrais investisseurs, partagent un constat qui contredit une idée reçue. On répète que le Maroc manque de financements. Ce n'est pas ce que montre l'expérience.
Le problème est ailleurs : trop peu de projets atteignent le niveau de maturité qui les rend finançables, faute d'un premier capital pour les y conduire, comme partagé précédemment sur les tribunes de Médias24.
Entre l'idée et le dossier bancable s'ouvre un fossé que ni le talent ni l'envie ne suffisent à franchir.
Il faut une première mise, souvent modeste, pour passer du prototype à la preuve et atteindre le premier client. Et ce capital d'amorçage, par nature patient et exposé au risque, se heurte à une réalité simple : aucun financeur classique n'est conçu pour le porter, et ce n'est pas un reproche, c'est sa fonction même. Une banque gère l'épargne d'autrui ; elle a le devoir de ne pas la risquer sur un projet sans preuve ni garantie. Un fonds d'investissement intervient plus tard, sur des montants plus élevés.
Le dispositif public, lui, a fourni des efforts réels : des instruments d'amorçage existent, des guichets ont été ouverts, des parcours ont été balisés. Mais entre ce que ces dispositifs couvrent et ce que le porteur de projet vit réellement, un écart persiste : discret, non institutionnalisé, rarement nommé. Pas un vide de volonté, ni un vide de texte. Un vide d'échelle et de proximité : celui qui sépare une bonne idée du moment où elle devient finançable par quiconque.
C'est précisément là que le financement collaboratif trouve sa place. Non pas contre les circuits existants, mais à côté d'eux ; là où ni la vocation d'une banque, ni l'échelle d'un fonds, ni la portée d'un dispositif public ne suffisent à rejoindre le porteur de projet au moment exact où il en a besoin.
Le crowdfunding permet à la confiance d'un grand nombre de prendre, en petits montants partagés, un risque qu'aucun acteur isolé n'aurait pris seul.
C'est, très concrètement, l'économie de l'implémentation appliquée au financement : le maillon qui permet aux dispositifs déjà en place de fonctionner enfin en chaîne.
Une autre manière de partager le risque
Nous avons, collectivement, pris l'habitude de penser le risque comme une affaire d'experts. À la banque de l'évaluer, au fonds de le calibrer, à l'institution de le porter. Cette prudence a sa logique, et elle a protégé l'épargne du pays. Mais elle laisse de côté toute une catégorie de projets : ceux qui sont trop précoces pour rassurer un comité de crédit, et pourtant porteurs d'avenir.
Le crowdfunding propose une autre voie, complémentaire et non concurrente. Quand des centaines de personnes mettent chacune une somme qu'elles acceptent éventuellement de perdre, le risque ne disparaît pas : il se répartit, il s'allège, il devient supportable. Ce que Safi a montré dans l'urgence vaut aussi pour l'économie ordinaire. Un risque que personne ne veut porter seul devient acceptable dès lors qu'il est partagé entre la multitude. C'est une mécanique ancienne, au fond très marocaine, celle de la tontine et de la solidarité de proximité, à laquelle un cadre légal moderne donne enfin une échelle nationale.
Le chaînon manquant d'un puzzle déjà en place
Replacé ainsi, le financement collaboratif n'est pas un gadget venu de la fintech. C'est le maillon qui relie des pièces déjà posées. Prenons la chaîne dans le bon ordre : une campagne citoyenne amorce un projet et lui donne sa première preuve de marché ; fort de cette traction, le porteur va chercher un prêt d'honneur ou une garantie publique ; une fois mûri, le projet intéresse une banque ou un investisseur. Chacun retrouve alors son rôle naturel, et la banque elle-même prête plus volontiers à un projet déjà éprouvé. Tout tient à condition qu'un premier maillon existe. C'est ce dernier qui manque aujourd'hui, et sans lui le reste demeure sur le papier.
C'est aussi par là que la diaspora pourrait faire davantage que financer la consommation et la pierre : investir directement dans des projets productifs de sa région d'origine, et transformer un lien affectif en lien économique. Et c'est par là que la régionalisation cesse d'être un concept pour devenir une capacité réelle, celle d'un territoire à financer ses propres initiatives. Dans un pays qui a fait de la réduction des fractures territoriales une priorité, on imagine mal un outil plus aligné : il n'exclut ni une région éloignée ni une bourse modeste.
Ce qu'il faut activer ne demande aucune loi
Le cadre, lui, est déjà là. La loi 15-18 est votée depuis 2021, les circulaires sont parues en 2023, les premiers agréments ont été délivrés en 2024.
Ce qui manque relève de l'usage, pas de la norme : faire connaître l'outil à des entrepreneurs qui en ignorent jusqu'à l'existence, accompagner les porteurs parce qu'une campagne se prépare et se raconte, et surtout l'articuler avec les dispositifs existants plutôt que de le laisser à part.
Le jour où l'écosystème du financement verra dans le crowdfunding l'étage d'amorçage qui lui manquait, la chaîne se mettra à tourner d'un bout à l'autre.
La vraie question pour 2030
Les pays ne se développent pas seulement parce qu'ils accumulent du capital. Ils se développent lorsqu'ils apprennent à transformer leur confiance en capital.
Pour cela, le Maroc dispose d'une matière première rare : une société qui, malgré tout, continue de se faire confiance, de la famille à la tontine et du quartier jusqu'à la diaspora. Le financement collaboratif est l'un des premiers outils qui permettent de convertir cette confiance en investissement, et de faire d'un citoyen ordinaire celui qui offre à un projet sa première chance.
La question n'est plus de savoir si le crowdfunding fonctionne. Safi a déjà répondu. Elle est de savoir si nous saurons faire confiance aux Marocains autant que les Marocains savent, déjà, se faire confiance entre eux.
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