Carnets de confinement. Le coursier ou le transfert du risque

Reda Zaireg vous donnera régulièrement rendez-vous avec ces carnets de confinement. Chaque jour, un anonyme viendra raconter son quotidien sous l'état d'urgence sanitaire. Aujourd'hui, Ibrahim, coursier.

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Carnets de confinement. Le coursier ou le transfert du risque Image d'illustration, Pixabay.

Le 27 mars 2020 à 10:23

Modifié le 27 mars 2020 à 10:36

La déclaration de l'état d'urgence sanitaire a produit des effets sur le quotidien d'hommes et de femmes vivant au Maroc, qui se voient contraints de changer leurs habitudes, leurs modes de vie et leurs méthodes de travail. Ibrahim*, coursier, peine à joindre les deux bouts en raison d'une baisse de son activité, qui l'expose à des risques élevés de contagion.

Le 10 mars, le ministère de la santé annonçait un troisième cas de coronavirus au Maroc: un touriste français à Marrakech. Plus tard dans la journée, le premier décès, à Casablanca: une femme de 89 ans arrivée d'Italie à la fin du mois de février. La pandémie n'était alors plus une chose abstraite, hors de nos frontières, et elle ne touchait plus le pays de façon marginale: elle commençait à se matérialiser dans notre quotidien et dans les lieux que nous fréquentions.

Marrakech bruissait de rumeurs: un hôtel placé en quarantaine, d'autres cas découverts, il fallait être vigilant, etc.

Le restaurant où je souhaitais m'approvisionner connaissant de longues files d'attente, j'ai préféré recourir à l'outil le plus froid, le plus déresponsabilisant que le capitalisme ait conçu. Un outil auquel nous recourons tous, au quotidien, à des degrés variés et sous des formes diverses, parfois si anodines qu'on y réfléchit à peine: la sous-traitance du risque.

Il ne s'agit ni de l'éliminer, ni de le prévenir, mais de s'en décharger – sur les plans physique comme moral – en le rejetant sur d'autres, que la précarité prédestine à prendre. Ainsi se créent et se superposent aux classes sociales existantes des catégories qui les recoupent presque tout à fait, et qui déterminent (quand elles ne les limitent pas) l'étendue des droits à la vie et à l'intégrité physique de milliers d'individus: une classe de la sécurité, qui détient les ressources financières lui permettant de se protéger et de se soucier de son bien-être, et une classe du risque, qui sert les premiers et subit à leur place les dangers dont ils souhaitent se prémunir.

Le 10 mars à 19h23, j'ai reçu ma commande des mains d'un livreur souriant. Son nom m'avait alors échappé. L'application m'avait proposé de le noter avec un simple smiley. La démarche invite à porter un jugement instantané, désinhibé, se départissant de toute considération (humaine, professionnelle, etc.) autre qu'émotionnelle, et incite à entreprendre une qualification pouvant avoir des conséquences sur une carrière professionnelle sur la base d'une impression passagère (bonne ou mauvaise) que peut laisser un individu sur un autre individu, et qui diffère largement selon les personnes: un smiley vert, souriant, et un smiley rouge de colère.

Je retrouve son nom en naviguant dans mon historique. Je décide de l'appeler. Il répond. Il va bien, mais se plaint de la situation. "C'est mort", déplore-t-il. "Depuis la fermeture des restaurants, il ne nous reste que les courses au supermarché. Tout au plus deux ou trois commandes par jour. En règle générale, que des Marocains, très peu d'étrangers".

"Au début [de l'épidémie, avant le confinement obligatoire], je faisais entre dix et quinze livraisons par jour", se souvient-il. L'état d'urgence sanitaire a interrompu net le flux des commandes. Aujourd'hui, il n'en a livré qu'une seule.

Etudiant à la faculté de lettres et de sciences humaines de Marrakech, cursus sciences islamiques, Ibrahim* espère intégrer la filière de l'enseignement à l'obtention de son diplôme. Ce sera dans deux ans. "Inchallah", espère-t-il. Car déjà, il ne croit pas "pouvoir tenir jusqu'au 20 avril, si cette situation perdure".

Pour Ibrahim, un arrêt temporaire du travail n'est pas envisageable. Ses deux parents, 74 et 65 ans, ont depuis longtemps dépassé l'âge légal d'activité. Les finances familiales reposent sur ses épaules et celles de son frère, qui "travaillait dans un café et se retrouve au chômage depuis la fermeture des lieux publics". L'approche du Ramadan le préoccupe, vu les dépenses importantes qu'occasionnent les achats et les préparatifs au mois sacré, mais aussi la nécessité de se constituer des réserves financières en prévision d'un ralentissement de l'activité.

Payé à la commande, ses revenus dépendent entièrement du nombre de livraisons qu'il effectue au quotidien. Des gants et des moyens de désinfection ont été mis à disposition des coursiers par son entreprise, mais le péril demeure. "Chaque fois que je sors, je sais qu'il y a un risque, mais je n'ai pas le choix. Je n'ai aucune alternative", dit-il. "Je reste à la maison en attendant une commande".

*Le nom a été changé.

Image d'illustration, Pixabay.

Carnets de confinement. Le coursier ou le transfert du risque

Le 27 mars 2020 à10:25

Modifié le 27 mars 2020 à 10:36

Reda Zaireg vous donnera régulièrement rendez-vous avec ces carnets de confinement. Chaque jour, un anonyme viendra raconter son quotidien sous l'état d'urgence sanitaire. Aujourd'hui, Ibrahim, coursier.

La déclaration de l'état d'urgence sanitaire a produit des effets sur le quotidien d'hommes et de femmes vivant au Maroc, qui se voient contraints de changer leurs habitudes, leurs modes de vie et leurs méthodes de travail. Ibrahim*, coursier, peine à joindre les deux bouts en raison d'une baisse de son activité, qui l'expose à des risques élevés de contagion.

Le 10 mars, le ministère de la santé annonçait un troisième cas de coronavirus au Maroc: un touriste français à Marrakech. Plus tard dans la journée, le premier décès, à Casablanca: une femme de 89 ans arrivée d'Italie à la fin du mois de février. La pandémie n'était alors plus une chose abstraite, hors de nos frontières, et elle ne touchait plus le pays de façon marginale: elle commençait à se matérialiser dans notre quotidien et dans les lieux que nous fréquentions.

Marrakech bruissait de rumeurs: un hôtel placé en quarantaine, d'autres cas découverts, il fallait être vigilant, etc.

Le restaurant où je souhaitais m'approvisionner connaissant de longues files d'attente, j'ai préféré recourir à l'outil le plus froid, le plus déresponsabilisant que le capitalisme ait conçu. Un outil auquel nous recourons tous, au quotidien, à des degrés variés et sous des formes diverses, parfois si anodines qu'on y réfléchit à peine: la sous-traitance du risque.

Il ne s'agit ni de l'éliminer, ni de le prévenir, mais de s'en décharger – sur les plans physique comme moral – en le rejetant sur d'autres, que la précarité prédestine à prendre. Ainsi se créent et se superposent aux classes sociales existantes des catégories qui les recoupent presque tout à fait, et qui déterminent (quand elles ne les limitent pas) l'étendue des droits à la vie et à l'intégrité physique de milliers d'individus: une classe de la sécurité, qui détient les ressources financières lui permettant de se protéger et de se soucier de son bien-être, et une classe du risque, qui sert les premiers et subit à leur place les dangers dont ils souhaitent se prémunir.

Le 10 mars à 19h23, j'ai reçu ma commande des mains d'un livreur souriant. Son nom m'avait alors échappé. L'application m'avait proposé de le noter avec un simple smiley. La démarche invite à porter un jugement instantané, désinhibé, se départissant de toute considération (humaine, professionnelle, etc.) autre qu'émotionnelle, et incite à entreprendre une qualification pouvant avoir des conséquences sur une carrière professionnelle sur la base d'une impression passagère (bonne ou mauvaise) que peut laisser un individu sur un autre individu, et qui diffère largement selon les personnes: un smiley vert, souriant, et un smiley rouge de colère.

Je retrouve son nom en naviguant dans mon historique. Je décide de l'appeler. Il répond. Il va bien, mais se plaint de la situation. "C'est mort", déplore-t-il. "Depuis la fermeture des restaurants, il ne nous reste que les courses au supermarché. Tout au plus deux ou trois commandes par jour. En règle générale, que des Marocains, très peu d'étrangers".

"Au début [de l'épidémie, avant le confinement obligatoire], je faisais entre dix et quinze livraisons par jour", se souvient-il. L'état d'urgence sanitaire a interrompu net le flux des commandes. Aujourd'hui, il n'en a livré qu'une seule.

Etudiant à la faculté de lettres et de sciences humaines de Marrakech, cursus sciences islamiques, Ibrahim* espère intégrer la filière de l'enseignement à l'obtention de son diplôme. Ce sera dans deux ans. "Inchallah", espère-t-il. Car déjà, il ne croit pas "pouvoir tenir jusqu'au 20 avril, si cette situation perdure".

Pour Ibrahim, un arrêt temporaire du travail n'est pas envisageable. Ses deux parents, 74 et 65 ans, ont depuis longtemps dépassé l'âge légal d'activité. Les finances familiales reposent sur ses épaules et celles de son frère, qui "travaillait dans un café et se retrouve au chômage depuis la fermeture des lieux publics". L'approche du Ramadan le préoccupe, vu les dépenses importantes qu'occasionnent les achats et les préparatifs au mois sacré, mais aussi la nécessité de se constituer des réserves financières en prévision d'un ralentissement de l'activité.

Payé à la commande, ses revenus dépendent entièrement du nombre de livraisons qu'il effectue au quotidien. Des gants et des moyens de désinfection ont été mis à disposition des coursiers par son entreprise, mais le péril demeure. "Chaque fois que je sors, je sais qu'il y a un risque, mais je n'ai pas le choix. Je n'ai aucune alternative", dit-il. "Je reste à la maison en attendant une commande".

*Le nom a été changé.

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