Agroalimentaire : la région de Casablanca-Settat sera le levier de la relance

La région est perçue souvent comme le centre financier et commercial du Maroc. Mais elle est aussi un grand contributeur à la production agricole du pays et son principal moteur dans l’industrie agroalimentaire. De l’amont à l’aval, Casablanca-Settat contribue à 15,8% du PIB agricole du Maroc. La relance du secteur passera par la Région ou ne passera pas.

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Le 15 juin 2020 à 21:58

Modifié le 16 juin 2020 à 09:39

Banques, assurances, grands commerces, grossistes, industries lourdes, centres technologiques, offshoring… La Région Casablanca-Settat est le poumon économique et financier du Maroc. Mais elle est aussi, chose peu connue, un des centres névralgiques du pays en termes de production agricole et agro-industrielle.

Une visioconférence organisée le 13 juin par la Région et animée par le PDG de la Cosumar, Mohamed Fikrat, a mis la lumière sur le poids de cet axe El Jadida-Casablanca-Settat dans la contribution au développement industriel du pays dans cette filière. Une filière citée aujourd’hui comme un des principaux leviers dans la nouvelle stratégie de relance que compte dérouler notamment le ministre Moulay Hafid Elalamy pour accélérer l'industrialisation du pays.

Les chiffres présentés par Abderrahmane Naili, directeur régional de l’agriculture, sont à ce titre édifiants et montrent le rôle locomotive (et surprenant) que joue la région Casa-Settat :

La région assure par exemple la production de :

- 45% de la viande blanche (volaille) consommée au niveau national,

- 18% des viandes rouges ;

- 42% du sucre ;

- 24% de la production de lait,

- 24% de la production de céréales,

- 15% de la production des fruits et légumes.

Quant à la transformation agricole, la région en est tout simplement le leader national. Elle concentre 823 unités industrielles, 102 associations professionnelles et plus de 1.100 coopératives.

Si la région contribue globalement à 32% du PIB national, sa participation dans le PIB agricole se monte à 15,8%, selon les données présentées par le directeur régional de l’agriculture de Casa-Settat.

Autres données communiquées par Saoussan Taia du cabinet de conseil Deloitte : la région participe à 40% de la production agro-industrielle du pays. Et 50% des investissements dans le secteur y sont concentrés. La région Casa-Settat a, du coup, une vraie responsabilité pour donner l’exemple dans l’effort de relance de ce secteur, estime la consultante.

Une filière qui a résisté au Covid-19 et à la sécheresse

Cette grande filière économique de la région a non seulement un grand potentiel en termes de création de valeur ajoutée et d'emplois, mais a aussi montré une grande résilience face à la crise du Covid-19, comme le démontre Mohamed Fikrat.

« C’est un secteur très important dans la région. Il fait partie de ces industries de la vie qui seront le fer de lance de l’économie de demain. Et nous avons senti l’extrême importance de ce secteur au moment de cette crise, du confinement, de la fermeture des frontières... Avec la mobilisation des agriculteurs et des industriels, le pays n’a manqué d’aucun produit. Avec des prix qui sont restés stables », indique le PDG de la Cosumar et membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement.

Cette résilience, le directeur de l’agriculture au niveau de la région, très proche du terrain, la décrit très bien : « Au niveau de l’agriculture et de l’agro-industrie, la région vivait comme s’il n’y avait pas de Coronavirus. Toutes les activités ou presque ont continué à fonctionner. C’est ce qui a permis aux marchés d’être alimentés tout au long de cette période de confinement, avec des prix qui sont restés stables. Au marché de gros de Casablanca, 700 à 800 camions rentraient chaque jour. Idem pour les abattoirs, la production de lait… ».

Résiliente face au virus, l’agriculture dans cet axe central du Royaume a su également bien négocier avec la sécheresse qui a frappé le pays en cette saison, avec un soutien public qui est venu amortir un peu le choc.

« Le niveau des pluies n’a pas dépassé les 220 mm au niveau de la Région, c’est 40% de moins qu’une année normale. On avait 450.000 m3 d’eaux disponibles dans les barrages contre une moyenne d’un million de m3 pour les années normales. La production et le rendement ont été donc limités. Mais nous avons pu maintenir un bon rythme d’activité grâce notamment aux cultures irriguées, surtout celles de la betterave, niche qui a fait réellement bouger l’activité et a animé les zones rurales… », explique Abderrahmane Naili.

Une prouesse rendue possible, malgré la rareté observée da la main d’œuvre, grâce à la « machinisation » de la filière, explique M. Naili. « Plus de 60 sociétés sont équipées d’arracheuses, ce qui a qui a permis de maintenir un approvisionnement normal de l’usine Cosumar de Sidi Bennour », précise-t-il.

L’intervention de l’Etat a été également d’un grand soutien pour amortir les effets de la sécheresse, ajoute-t-il, surtout aux éleveurs, avec « la distribution à des prix raisonnables de 1 million de quintaux d’aliments de bétail (orge) et de 80 000 quintaux d’aliments composés ».

Des aides financières ont été également distribuées aux agriculteurs, à raison de 750 MDH pour encourager l’investissement agricole. Une enveloppe dont 382 agriculteurs ont pu bénéficier, selon M. Naili. En plus des versements au titre de l’assurance qui se sont montés à 280 MDH au profit de 42 000 agriculteurs.

Tout cela a permis aux agriculteurs de continuer à travailler et à approvisionner les industriels en matière première. Fait marquant que le directeur régional de l’agriculture a souligné : « l’export des fruits et légumes a même progressé de 20% sur cette période ! ».

Tout est donc beau dans le meilleur des mondes ? Pas vraiment, tient toutefois à nuancer le monsieur agriculture de la Région : « Il y a eu certes une continuité dans le travail ces trois derniers mois. Mais la commercialisation a posé problème, à cause notamment de la décision de fermeture des souks. Aujourd’hui, les souks reprennent de manière progressive, ce qui a réanimé l’activité, surtout sur le marché du bétail. Près de 14 souks sont aujourd’hui actifs, d’autres vont reprendre dans les prochains jours », explique-t-il.

Avec la reprise des souks hebdomadaires, centre névralgique de l’animation commerciale dans le monde rural, la vie reprend donc progressivement son cours normal. Et les fellahs de la région se préparent déjà aux étapes suivantes, selon M. Naili : plus de 8.000 ha de cultures printanières sont déjà prêtes, production qui durera jusqu’à fin juin, avant que les cultures d’été ne prennent le relais pour démarrer la prochaine saison agricole dans les meilleures conditions possibles.

Autre échéance cruciale : l’Aid El Kébir. Une grande opération pour les éleveurs de la région qui se prépare d'ores et déjà selon M. Naili : on a déjà « numéroté » 1 million de têtes. On devra atteindre les 2,5 millions de têtes avant l’Aid. « L’opération Aid se passe dans des conditions normales », signale-t-il.

Relance agro-industrielle : les recommandations des consultants de Deloitte

Pesant lourd dans l’économie rurale, résiliente et disposant déjà d’un tissu industriel de transformation, la région sera donc au centre du programme d’accélération industrielle que compte lancer le gouvernement dans la filière. Pour à la fois accélérer la création de valeur ajoutée dans le secteur agricole, créer des emplois durables et limiter les importations de produits transformés qui peuvent être produits localement. Un paradoxe soulevé par Moulay Hafid Elalamy durant son passage au Parlement le 9 juin. Passage où il a révélé quelques leviers dont il se servira pour assurer la relance industrielle du pays, notamment dans la filière agro-industrielle.

« Malgré ce diagnostic de résilience qu’on a fait pendant la crise, les acteurs du secteur vivent des difficultés et font face à plusieurs contraintes », souligne ainsi Mohamed Fikrat qui a proposé aux différents intervenants de cette table ronde virtuelle de soumettre des recommandations aux responsables de la région Casablanca-Settat pour qu’elle puisse jouer un rôle de levier et de locomotive de relance dans la filière.

Pour Saoussan Taia, de Deloitte, « l’enjeu pour la relance, c’est la transformation agricole. Mais pour cela, il faut travailler sur les deux maillons de la chaîne : l’agriculture et l’industrie. Pour que celle-ci soit compétitive, cela passe obligatoirement par un approvisionnement adapté », explique-t-elle.

Il y a selon elle une batterie de mesures qui ont été déjà décidées par le CVE pour soutenir les acteurs industriels sur le court terme, pour la sauvegarde de leur activité, mais il y a des transformations profondes qui doivent se faire à horizon 2025 ou 2030 pour permettre un vrai décollage de cette filière.

Le secteur doit également pouvoir s’adapter à de nouvelles réalités : « l’agriculture et l’industrie agro ont montré qu’ils ont les ressorts pour affronter des situations de crise. L'approvisionnement a été maintenu, le fonctionnement du marché est resté normal, il n’en reste pas moins que le secteur a été impacté à plusieurs niveaux : circuit de distribution chamboulé, indisponibilité de la main d’œuvre, sans compter le changement dans le paradigme de la consommation des produits agroalimentaires, avec la réduction des dépenses hors domicile (restaurants, snacks…), la concentration des achats sur les besoins essentiels… Le secteur doit s’adapter à ces changements de la demande », explique-t-elle.

La relance régionale doit passer, selon elle, d’abord par le soutien à la demande, au pouvoir d’achat. En travaillant en parallèle sur le soutien de l’offre, en encourageant tout le tissu des entreprises du secteur à investir davantage, les TPME, les porteurs de projets mais aussi et surtout les agriculteurs qui sont au cœur du système.

Deux grands défis se posent, selon elle, à la Région pour une vraie politique de stimulation de l’offre.

Le premier est lié au soutien de la production locale, à la promotion du « made in Morocco ». « Cet effort doit se faire aussi bien au niveau de la demande que de l’offre. Il faut développer toute une réflexion sur les investissements à mener, les relocalisations à faire, des incitations ciblées à l'entreprenariat, et la promotion de la culture "du consommer local" chez les Marocains » , précise la consultante.

Mais cela doit passer également par une amélioration de la qualité des produits marocains et de la compétitivité des industriels. Elle propose notamment de mettre en place des programmes d'excellence opérationnelle au niveau de l’industrie agro-alimentaire, pour arriver à produire marocain avec une qualité et un coût qui nous permettent d’être compétitifs vis-à-vis de la concurrence internationale.

Deuxième défi : la digitalisation, qui va toucher, selon elle, aussi bien l’amont que l’aval de la filière, mais aussi les circuits de distribution.

Son collègue du cabinet Deloitte, Guillaume Le Goss, pense à ce titre que la clé de la relance du secteur dans la région passera par l’innovation et l’entrée d’acteurs nouveaux dans le secteur. « Les porteurs de nouveaux projets seront les acteurs de la relance, et se montreront plus résilients avec une capacité rapide de rebondir », explique-t-il.

Son idée part du constat que les « activités traditionnelles, les grosses structures déjà en place, mettent un peu plus de temps à se reconfigurer à un changement d’environnement et de paradigme ».

« Certaines de ces entreprises vont passer par une phase d’adaptation qui va prendre un peu de temps, ce qui va laisser échapper pendant quelques mois la capacité à créer de la valeur. C’est pour cela que tout l’écosystème des tous petits porteurs de projets dans le domaine agricole et de la transformation peut aider dans la relance. Il faut profiter de cette force vive, l’aider, mais pas avec un soutien traditionnel comme on peut l’entendre dans une politique publique macro, mais avec des mécanismes d’incubation, d’innovation collective… », précise-t-il.

Un challenge qui permettra de générer de la valeur rapide, mais aussi et surtout d’auto-générer de l’emploi parmi les populations rurales de la Région.

Recherche scientifique, stratups, innovation : les leviers de la relance

Des idées que partagent tous les intervenants impliqués dans la Région, pour qui l’innovation, la digitalisation, la recherche scientifique et l’ouverture du secteur aux jeunes porteurs de projets seront les principaux leviers du développement de la filière.

Coordinateur de l‘instance consultative économique pour la Région, Abdelaziz Taarji émet ainsi une idée simple mais qui peut avoir un grand impact sur le monde rural, la création d’emploi et l’amélioration de la productivité agricole. « Beaucoup de jeunes dans la Région sont au chômage. Je propose qu’on crée des stratups, des TPE, en donnant les moyens à nos jeunes ingénieurs de s’équiper en matériel agricole pour aider les petits agriculteurs, dont beaucoup continuent de travailler avec des méthodes traditionnelles. Pour faire fonctionner du matériel agricole, optimiser sa gestion, l’entretenir, on a besoin d’ingénieurs, de techniciens. Non seulement on va faire de belles campagnes agricoles, augmenter notre productivité, mais créer aussi des emplois dans la région », recommande-t-il.

Najib Sabir, directeur de l’école supérieure de technologie de Sidi Bennour et vice-doyen par intérim de la faculté pluridisciplinaire de la ville, ne dit pas autre chose. Mais pense que dans toute cette équation, il y un paramètre important qu’on oublie souvent d’évoquer : la recherche scientifique.

La région fait selon lui face à plusieurs contraintes, notamment la rareté de l’eau. « Nous sommes dans une zone à climat semi-aride à aride. On doit développer notre agriculture en introduisant de nouvelles approches qui prennent en compte ces contraintes écologiques, humaines, mais aussi les variables de productivité », estime-t-il.

Et les chercheurs dans le domaine, ce n’est pas ce qui manque, selon lui : « Il y a des énergies énormes dans la recherche au Maroc dans plusieurs universités et écoles du pays. Nous avons des travaux marocains qui approchent les différentes problématiques du secteur, celles de l’eau, des semences, de la productivité, mais qui restent dans les tiroirs, à cause de l’absence de coordination entre les chercheurs et les acteurs économiques », déplore-t-il.

Son collègue, M. Bouzidi de l'Université de Settat pointe aussi les mêmes failles et cite un exemple très parlant. « La région est agricole. Et étant donné les différentes productions qui doivent être conservées, je ne comprends pas pourquoi on ne dispose pas d’un centre de formation aux métiers du froid, de la conservation. La région n’a pas non plus d’école spécialisée dans l’agro-industrie. Ce n’est pas normal », souligne-t-il.

Des vérités que reconnaît le directeur des affaires économiques de la région, M. Cherkaoui, qui estime en effet qu’il faut se rapprocher des universitaires, des chercheurs, pour trouver des solutions alternatives et innovantes aux problématiques de l’eau, de l'irrigation, des semences… Avec des mécanismes de financement qui permettent de concrétiser ces programmes et les mettre en pratique.

Directeur de la cité de l’innovation de Settat, M. Fessouane propose à ce titre que son institution abrite ce noyau de stratups et de chercheurs, de les héberger et les soutenir en vue de développer la production dans les domaines de l’agriculture, l’agro-industrie, la logistique, l’agritech…

Reste maintenant aux responsables de la région de faire la synthèse de toutes ces bonnes volontés et mettre en route un programme de relance pratique pour accélérer la reprise du secteur et jeter de nouvelles bases pour une filière porteuse d’avenir. 

Agroalimentaire : la région de Casablanca-Settat sera le levier de la relance

Le 15 juin 2020 à21:58

Modifié le 16 juin 2020 à 09:39

La région est perçue souvent comme le centre financier et commercial du Maroc. Mais elle est aussi un grand contributeur à la production agricole du pays et son principal moteur dans l’industrie agroalimentaire. De l’amont à l’aval, Casablanca-Settat contribue à 15,8% du PIB agricole du Maroc. La relance du secteur passera par la Région ou ne passera pas.

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Banques, assurances, grands commerces, grossistes, industries lourdes, centres technologiques, offshoring… La Région Casablanca-Settat est le poumon économique et financier du Maroc. Mais elle est aussi, chose peu connue, un des centres névralgiques du pays en termes de production agricole et agro-industrielle.

Une visioconférence organisée le 13 juin par la Région et animée par le PDG de la Cosumar, Mohamed Fikrat, a mis la lumière sur le poids de cet axe El Jadida-Casablanca-Settat dans la contribution au développement industriel du pays dans cette filière. Une filière citée aujourd’hui comme un des principaux leviers dans la nouvelle stratégie de relance que compte dérouler notamment le ministre Moulay Hafid Elalamy pour accélérer l'industrialisation du pays.

Les chiffres présentés par Abderrahmane Naili, directeur régional de l’agriculture, sont à ce titre édifiants et montrent le rôle locomotive (et surprenant) que joue la région Casa-Settat :

La région assure par exemple la production de :

- 45% de la viande blanche (volaille) consommée au niveau national,

- 18% des viandes rouges ;

- 42% du sucre ;

- 24% de la production de lait,

- 24% de la production de céréales,

- 15% de la production des fruits et légumes.

Quant à la transformation agricole, la région en est tout simplement le leader national. Elle concentre 823 unités industrielles, 102 associations professionnelles et plus de 1.100 coopératives.

Si la région contribue globalement à 32% du PIB national, sa participation dans le PIB agricole se monte à 15,8%, selon les données présentées par le directeur régional de l’agriculture de Casa-Settat.

Autres données communiquées par Saoussan Taia du cabinet de conseil Deloitte : la région participe à 40% de la production agro-industrielle du pays. Et 50% des investissements dans le secteur y sont concentrés. La région Casa-Settat a, du coup, une vraie responsabilité pour donner l’exemple dans l’effort de relance de ce secteur, estime la consultante.

Une filière qui a résisté au Covid-19 et à la sécheresse

Cette grande filière économique de la région a non seulement un grand potentiel en termes de création de valeur ajoutée et d'emplois, mais a aussi montré une grande résilience face à la crise du Covid-19, comme le démontre Mohamed Fikrat.

« C’est un secteur très important dans la région. Il fait partie de ces industries de la vie qui seront le fer de lance de l’économie de demain. Et nous avons senti l’extrême importance de ce secteur au moment de cette crise, du confinement, de la fermeture des frontières... Avec la mobilisation des agriculteurs et des industriels, le pays n’a manqué d’aucun produit. Avec des prix qui sont restés stables », indique le PDG de la Cosumar et membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement.

Cette résilience, le directeur de l’agriculture au niveau de la région, très proche du terrain, la décrit très bien : « Au niveau de l’agriculture et de l’agro-industrie, la région vivait comme s’il n’y avait pas de Coronavirus. Toutes les activités ou presque ont continué à fonctionner. C’est ce qui a permis aux marchés d’être alimentés tout au long de cette période de confinement, avec des prix qui sont restés stables. Au marché de gros de Casablanca, 700 à 800 camions rentraient chaque jour. Idem pour les abattoirs, la production de lait… ».

Résiliente face au virus, l’agriculture dans cet axe central du Royaume a su également bien négocier avec la sécheresse qui a frappé le pays en cette saison, avec un soutien public qui est venu amortir un peu le choc.

« Le niveau des pluies n’a pas dépassé les 220 mm au niveau de la Région, c’est 40% de moins qu’une année normale. On avait 450.000 m3 d’eaux disponibles dans les barrages contre une moyenne d’un million de m3 pour les années normales. La production et le rendement ont été donc limités. Mais nous avons pu maintenir un bon rythme d’activité grâce notamment aux cultures irriguées, surtout celles de la betterave, niche qui a fait réellement bouger l’activité et a animé les zones rurales… », explique Abderrahmane Naili.

Une prouesse rendue possible, malgré la rareté observée da la main d’œuvre, grâce à la « machinisation » de la filière, explique M. Naili. « Plus de 60 sociétés sont équipées d’arracheuses, ce qui a qui a permis de maintenir un approvisionnement normal de l’usine Cosumar de Sidi Bennour », précise-t-il.

L’intervention de l’Etat a été également d’un grand soutien pour amortir les effets de la sécheresse, ajoute-t-il, surtout aux éleveurs, avec « la distribution à des prix raisonnables de 1 million de quintaux d’aliments de bétail (orge) et de 80 000 quintaux d’aliments composés ».

Des aides financières ont été également distribuées aux agriculteurs, à raison de 750 MDH pour encourager l’investissement agricole. Une enveloppe dont 382 agriculteurs ont pu bénéficier, selon M. Naili. En plus des versements au titre de l’assurance qui se sont montés à 280 MDH au profit de 42 000 agriculteurs.

Tout cela a permis aux agriculteurs de continuer à travailler et à approvisionner les industriels en matière première. Fait marquant que le directeur régional de l’agriculture a souligné : « l’export des fruits et légumes a même progressé de 20% sur cette période ! ».

Tout est donc beau dans le meilleur des mondes ? Pas vraiment, tient toutefois à nuancer le monsieur agriculture de la Région : « Il y a eu certes une continuité dans le travail ces trois derniers mois. Mais la commercialisation a posé problème, à cause notamment de la décision de fermeture des souks. Aujourd’hui, les souks reprennent de manière progressive, ce qui a réanimé l’activité, surtout sur le marché du bétail. Près de 14 souks sont aujourd’hui actifs, d’autres vont reprendre dans les prochains jours », explique-t-il.

Avec la reprise des souks hebdomadaires, centre névralgique de l’animation commerciale dans le monde rural, la vie reprend donc progressivement son cours normal. Et les fellahs de la région se préparent déjà aux étapes suivantes, selon M. Naili : plus de 8.000 ha de cultures printanières sont déjà prêtes, production qui durera jusqu’à fin juin, avant que les cultures d’été ne prennent le relais pour démarrer la prochaine saison agricole dans les meilleures conditions possibles.

Autre échéance cruciale : l’Aid El Kébir. Une grande opération pour les éleveurs de la région qui se prépare d'ores et déjà selon M. Naili : on a déjà « numéroté » 1 million de têtes. On devra atteindre les 2,5 millions de têtes avant l’Aid. « L’opération Aid se passe dans des conditions normales », signale-t-il.

Relance agro-industrielle : les recommandations des consultants de Deloitte

Pesant lourd dans l’économie rurale, résiliente et disposant déjà d’un tissu industriel de transformation, la région sera donc au centre du programme d’accélération industrielle que compte lancer le gouvernement dans la filière. Pour à la fois accélérer la création de valeur ajoutée dans le secteur agricole, créer des emplois durables et limiter les importations de produits transformés qui peuvent être produits localement. Un paradoxe soulevé par Moulay Hafid Elalamy durant son passage au Parlement le 9 juin. Passage où il a révélé quelques leviers dont il se servira pour assurer la relance industrielle du pays, notamment dans la filière agro-industrielle.

« Malgré ce diagnostic de résilience qu’on a fait pendant la crise, les acteurs du secteur vivent des difficultés et font face à plusieurs contraintes », souligne ainsi Mohamed Fikrat qui a proposé aux différents intervenants de cette table ronde virtuelle de soumettre des recommandations aux responsables de la région Casablanca-Settat pour qu’elle puisse jouer un rôle de levier et de locomotive de relance dans la filière.

Pour Saoussan Taia, de Deloitte, « l’enjeu pour la relance, c’est la transformation agricole. Mais pour cela, il faut travailler sur les deux maillons de la chaîne : l’agriculture et l’industrie. Pour que celle-ci soit compétitive, cela passe obligatoirement par un approvisionnement adapté », explique-t-elle.

Il y a selon elle une batterie de mesures qui ont été déjà décidées par le CVE pour soutenir les acteurs industriels sur le court terme, pour la sauvegarde de leur activité, mais il y a des transformations profondes qui doivent se faire à horizon 2025 ou 2030 pour permettre un vrai décollage de cette filière.

Le secteur doit également pouvoir s’adapter à de nouvelles réalités : « l’agriculture et l’industrie agro ont montré qu’ils ont les ressorts pour affronter des situations de crise. L'approvisionnement a été maintenu, le fonctionnement du marché est resté normal, il n’en reste pas moins que le secteur a été impacté à plusieurs niveaux : circuit de distribution chamboulé, indisponibilité de la main d’œuvre, sans compter le changement dans le paradigme de la consommation des produits agroalimentaires, avec la réduction des dépenses hors domicile (restaurants, snacks…), la concentration des achats sur les besoins essentiels… Le secteur doit s’adapter à ces changements de la demande », explique-t-elle.

La relance régionale doit passer, selon elle, d’abord par le soutien à la demande, au pouvoir d’achat. En travaillant en parallèle sur le soutien de l’offre, en encourageant tout le tissu des entreprises du secteur à investir davantage, les TPME, les porteurs de projets mais aussi et surtout les agriculteurs qui sont au cœur du système.

Deux grands défis se posent, selon elle, à la Région pour une vraie politique de stimulation de l’offre.

Le premier est lié au soutien de la production locale, à la promotion du « made in Morocco ». « Cet effort doit se faire aussi bien au niveau de la demande que de l’offre. Il faut développer toute une réflexion sur les investissements à mener, les relocalisations à faire, des incitations ciblées à l'entreprenariat, et la promotion de la culture "du consommer local" chez les Marocains » , précise la consultante.

Mais cela doit passer également par une amélioration de la qualité des produits marocains et de la compétitivité des industriels. Elle propose notamment de mettre en place des programmes d'excellence opérationnelle au niveau de l’industrie agro-alimentaire, pour arriver à produire marocain avec une qualité et un coût qui nous permettent d’être compétitifs vis-à-vis de la concurrence internationale.

Deuxième défi : la digitalisation, qui va toucher, selon elle, aussi bien l’amont que l’aval de la filière, mais aussi les circuits de distribution.

Son collègue du cabinet Deloitte, Guillaume Le Goss, pense à ce titre que la clé de la relance du secteur dans la région passera par l’innovation et l’entrée d’acteurs nouveaux dans le secteur. « Les porteurs de nouveaux projets seront les acteurs de la relance, et se montreront plus résilients avec une capacité rapide de rebondir », explique-t-il.

Son idée part du constat que les « activités traditionnelles, les grosses structures déjà en place, mettent un peu plus de temps à se reconfigurer à un changement d’environnement et de paradigme ».

« Certaines de ces entreprises vont passer par une phase d’adaptation qui va prendre un peu de temps, ce qui va laisser échapper pendant quelques mois la capacité à créer de la valeur. C’est pour cela que tout l’écosystème des tous petits porteurs de projets dans le domaine agricole et de la transformation peut aider dans la relance. Il faut profiter de cette force vive, l’aider, mais pas avec un soutien traditionnel comme on peut l’entendre dans une politique publique macro, mais avec des mécanismes d’incubation, d’innovation collective… », précise-t-il.

Un challenge qui permettra de générer de la valeur rapide, mais aussi et surtout d’auto-générer de l’emploi parmi les populations rurales de la Région.

Recherche scientifique, stratups, innovation : les leviers de la relance

Des idées que partagent tous les intervenants impliqués dans la Région, pour qui l’innovation, la digitalisation, la recherche scientifique et l’ouverture du secteur aux jeunes porteurs de projets seront les principaux leviers du développement de la filière.

Coordinateur de l‘instance consultative économique pour la Région, Abdelaziz Taarji émet ainsi une idée simple mais qui peut avoir un grand impact sur le monde rural, la création d’emploi et l’amélioration de la productivité agricole. « Beaucoup de jeunes dans la Région sont au chômage. Je propose qu’on crée des stratups, des TPE, en donnant les moyens à nos jeunes ingénieurs de s’équiper en matériel agricole pour aider les petits agriculteurs, dont beaucoup continuent de travailler avec des méthodes traditionnelles. Pour faire fonctionner du matériel agricole, optimiser sa gestion, l’entretenir, on a besoin d’ingénieurs, de techniciens. Non seulement on va faire de belles campagnes agricoles, augmenter notre productivité, mais créer aussi des emplois dans la région », recommande-t-il.

Najib Sabir, directeur de l’école supérieure de technologie de Sidi Bennour et vice-doyen par intérim de la faculté pluridisciplinaire de la ville, ne dit pas autre chose. Mais pense que dans toute cette équation, il y un paramètre important qu’on oublie souvent d’évoquer : la recherche scientifique.

La région fait selon lui face à plusieurs contraintes, notamment la rareté de l’eau. « Nous sommes dans une zone à climat semi-aride à aride. On doit développer notre agriculture en introduisant de nouvelles approches qui prennent en compte ces contraintes écologiques, humaines, mais aussi les variables de productivité », estime-t-il.

Et les chercheurs dans le domaine, ce n’est pas ce qui manque, selon lui : « Il y a des énergies énormes dans la recherche au Maroc dans plusieurs universités et écoles du pays. Nous avons des travaux marocains qui approchent les différentes problématiques du secteur, celles de l’eau, des semences, de la productivité, mais qui restent dans les tiroirs, à cause de l’absence de coordination entre les chercheurs et les acteurs économiques », déplore-t-il.

Son collègue, M. Bouzidi de l'Université de Settat pointe aussi les mêmes failles et cite un exemple très parlant. « La région est agricole. Et étant donné les différentes productions qui doivent être conservées, je ne comprends pas pourquoi on ne dispose pas d’un centre de formation aux métiers du froid, de la conservation. La région n’a pas non plus d’école spécialisée dans l’agro-industrie. Ce n’est pas normal », souligne-t-il.

Des vérités que reconnaît le directeur des affaires économiques de la région, M. Cherkaoui, qui estime en effet qu’il faut se rapprocher des universitaires, des chercheurs, pour trouver des solutions alternatives et innovantes aux problématiques de l’eau, de l'irrigation, des semences… Avec des mécanismes de financement qui permettent de concrétiser ces programmes et les mettre en pratique.

Directeur de la cité de l’innovation de Settat, M. Fessouane propose à ce titre que son institution abrite ce noyau de stratups et de chercheurs, de les héberger et les soutenir en vue de développer la production dans les domaines de l’agriculture, l’agro-industrie, la logistique, l’agritech…

Reste maintenant aux responsables de la région de faire la synthèse de toutes ces bonnes volontés et mettre en route un programme de relance pratique pour accélérer la reprise du secteur et jeter de nouvelles bases pour une filière porteuse d’avenir. 

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