Protéger la planète ou conserver son emploi, le dilemme des charbonniers panaméens

Le 4 novembre 2021 à 12h05

Modifié 4 novembre 2021 à 12h05

Sur la côte du Panama où environ 200 familles produisent du charbon de bois de palétuviers, la silhouette d’Elieser émerge de la fumée de fours artisanaux. Avec un dilemme : couper la mangrove pour survivre ou prendre soin de l’écosystème et se retrouver sans emploi.

« C’est le moyen de subsistance quotidien de ma famille. J’ai 30 ans et je travaille ici depuis que j’ai 15, 16 ans (…). Cela ne rend pas riche, c’est juste pour survivre », explique à l’AFP Elieser Rodriguez, mains et vêtements noircis par le charbon.

Le trentenaire vit à El Espavé, un village niché au creux de la baie de Chame sur le Pacifique, à 80 kilomètres au sud-ouest de la ville de Panama. Tout autour de la baie, dans un spectaculaire paysage entre terre et mer, s’étire une épaisse barrière naturelle de mangroves.

Les mangroves, connues pour constituer une barrière naturelle efficace contre la montée des eaux, abritent des espèces rares et surtout captent de grandes quantités de carbone, cinq fois plus que les forêts tropicales.

Le Panama compte plus de 177.000 hectares de cet écosystème, dont 35% sont protégés, selon le ministère de l’Environnement. Chame en fait partie. Officiellement, l’exploitation forestière y est interdite, mais sur place les habitants continuent à produire du charbon de bois, une pratique ancienne.

« Mon grand-père raconte qu’il faisait déjà ça. Son père faisait aussi du charbon de bois », explique Elieser.

« Nous sommes plus de 200 familles qui dépendent de la mangrove (…) Pour moi, s’ils ferment ça, ça va être très difficile, un coup très dur », ajoute Dario Hidalgo, 42 ans, chargé d’installer les fours.

Les charbonniers partent à l’aube dans leurs longues pirogues à moteur vers les zones de mangroves où ils coupent les arbres à la tronçonneuse ou à la machette.

En fin de matinée, ils sont de retour, les barques chargées de troncs qui atteignent parfois 30 cm de diamètre.

Israel Gonzalez, 46 ans, explique que les troncs les plus fins sont épargnées car encore en croissance : « Nous faisons attention, là où nous coupons, nous laissons toujours deux, trois ou quatre arbres pour que les graines puissent tomber et les mangroves reproduire ».

La communauté a aussi installé une pépinière « avec 500 à 1.000 plants de palétuviers, pour pouvoir continuer à utiliser la mangrove », souligne-t-il.

– Plages artificielles –

Les troncs alimentent ensuite plusieurs fours installés sur la rive. Les foyers en forme de pyramides, hauts d’environ deux mètres, brûlent pendant environ quatre jours.

« On place les troncs, puis on recouvre d’herbe et enfin on met la terre par-dessus. Une fois ce processus terminé, nous mettons la mèche, de l’essence et puis on allume », explique Lesbia Batista, 48 ans, dont toute la famille travaille dans cette activité.

Les fours sont ensuite patiemment éteints avec de l’eau, puis le charbon récupéré dans le foyer.

Au total, un four coûte 350 dollars, entre la matière première et la main d’oeuvre. Il en sort 120 sacs de charbon, vendus aux pizzerias et restaurants de la région.

Raisa Banfield, militante pour la défense de l’environnement, rappelle que des efforts ont été faits pour éviter que les habitants les plus pauvres surexploitent les mangroves pour un usage domestique, notamment grâce à une loi subventionnant le prix du gaz.

Pour elle, les menaces les plus sérieuses sont désormais « les hôtels et complexes immobiliers qui détruisent les mangroves pour les remplacer par des plages artificielles ».

Interrogé par l’AFP, le responsable des zones côtières et maritimes au ministère panaméen de l’Environnement, José Julio Casas, reconnaît que les autorités doivent agir « lorsque des activités sont menées sans être réglementées ».

Mais il faut aussi « rechercher des alternatives » pour les familles concernées, insiste-t-il.

Lesbia Batista ne se voit pas faire autre chose : « Nous attendons que le gouvernement nous donnent une réponse sur la manière dont nous allons continuer à fabriquer du charbon de bois ou qu’il nous fasse des propositions d’emplois ».

« Nous ne voulons pas arrêter de travailler », dit-elle.

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