Les groupes de parole, soutien-clé face aux traumatismes des attentats

(AFP)

Le 26 août 2021

Ils se parlent encore régulièrement, 20 ans après: rescapés ou proches de victimes des attentats du 11-Septembre ont noué des amitiés souvent fortes via des groupes de parole, antidotes efficaces à leurs traumatismes.

Jelena Watkins, Londonienne d’origine serbe, a perdu son unique frère, ingénieur en logiciels financiers, dans les ruines du World Trade Center.

Après avoir bataillé des mois pour obtenir des informations, elle rejoint en 2004 un groupe de cinq-six personnes, orphelins de frère ou soeur comme elle, qui échangent d’abord par téléphone, puis Skype.

« Ça a vraiment été le début d’une grande amitié », dit-elle. « Les frères et soeurs sont rarement au sommet de la hiérarchie des proches (…). Nos besoins étaient profonds ».

Au début, ils parlent beaucoup des difficultés à faire leur deuil en l’absence d’identification formelle. « Parler de l’identification de restes humains » n’était possible qu’avec ce groupe, dit-elle. « Avec mes amis habituels, c’était tabou. »

Ils se rencontrent pour la première fois lors de l’inauguration du mémorial à New York, pour le 10e anniversaire des attentats. Ensuite, les réunions se raréfient, jusqu’à la dissolution du groupe.

Mais Jelena Watkins reste en contact avec deux membres en Californie, et échangera avec eux durant toute la pandémie.

– « Ils ne comprennent pas » –

Matt Winter, qui a perdu 87 collègues dans les tours jumelles, a aussi vu sa vie chamboulée par les attentats.

Agé alors de 32 ans et travaillant dans les services financiers, il arrivait de Californie et se dirigeait vers les tours jumelles pour des réunions de travail quand le drame est arrivé.

Il a été tellement marqué – plusieurs collègues coincés dans les tours lui ont laissé des messages et lui « ne pouvait pas aider » – qu’il a renoncé à ses fiançailles, prévues quelques jours plus tard. Il n’a jamais vraiment retravaillé.

Habitant San Francisco, ce n’est qu’en 2020 qu’il rejoint un groupe de parole adapté, auquel il peut dire « des choses que même les thérapeutes ou les meilleurs amis ne savent pas », dit-il.

Pour lui qui a dévoré les livres sur d’autres cataclysmes de l’Histoire, l’expérience est comparable à celle des rescapés d’Hiroshima ou de l’Holocauste.

« On a tendance à minimiser le traumatisme, car d’autres ont connu bien pire », dit-il.

Annie Witlen, qui réside près de Los Angeles mais travaillait en 2001 près des tours jumelles et travailla comme bénévole à Ground Zero après les attentats, n’a rejoint que récemment un groupe de parole, mais en sent déjà les bénéfices.

Hors du groupe, les gens demandent « +Quoi, 20 ans après, tu n’as pas encore fini avec ça?+ Ils ne comprennent pas ce que c’est que de voir (les tours) s’effondrer », dit-elle. « C’est comme un alcoolique qui voit quelqu’un d’ivre tomber, il faut être alcoolique pour comprendre. »

– Plus de 2.000 groupes –

Comme d’autres, Annie Witlen voudrait voir ces groupes de parole continuer, avec un financement approprié.

Une demande relayée par l’association « Voices of 9/11 », née après les attentats pour représenter les familles des victimes, qui a déjà organisé plus de 2.100 groupes dont ceux de Watkins et Winter, selon sa fondatrice et directrice, Mary Fetchet.

Avant de perdre son fils Bradley dans les tours jumelles, Mary Fetchet était déjà sensible aux répercussions psychologiques des attentats.

Assistante sociale, elle avait entendu la mère d’une victime de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City (168 morts et des centaines de blessés en 1995), raconter la flambée de dépressions, violences conjugales et toxicomanie dans la ville après le drame.

Dès octobre 2001, Mary Fetchet réunit des proches de victimes chez elle, dans le Connecticut, et constitue les premiers groupes formels fin 2002.

Des groupes constitués pour maximiser « l’expérience partagée »: parents de disparus, conjoints, fratries, mères de pompiers – chacun son groupe avec un médiateur dédié.

La plupart ont cessé les réunions formelles, mais les liens sont restés, dit-elle. Qui se resserrent à l’approche des anniversaires des attentats, ou lorsque l’actualité ravive les traumatismes. Comme avec la pandémie ou l’attaque contre le siège du Congrès à Washington, le 6 janvier dernier.

Toute cette expérience accumulée depuis 2001 – du partage d’informations au soutien psychologique, en passant par les démarches d’indemnisation – sert désormais aussi au soutien des victimes d’autres attentats à travers le monde.

« Voices » collabore notamment avec Invictim, organisation internationale de soutien aux victimes du terrorisme, ou avec le gouvernement canadien sur les besoins des familles de victimes d’attentats.

« On a encore beaucoup à faire pour que les professionnels comprennent vraiment ce dont les familles de victimes, les secouristes, les rescapés ont besoin après une tragédie », dit Mary Fetchet.

Le 26 août 2021

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