Le chaos de l'opposition risque d'encourager Erdogan à anticiper les élections
Le chaos provoqué au sein du premier parti d'opposition en Turquie par l'éviction de ses dirigeants, sur décision de la justice, pourrait profiter au président Recep Tayyip Erdogan en cas d'élection anticipée, avancent des analystes contactés par l'AFP.
Dimanche, la police anti-émeutes a fait irruption au siège du Parti républicain du peuple (CHP) à Ankara, la plus ancienne formation politique du pays, pour en expulser ses dirigeants élus.
L'invalidation du président élu par le congrès du parti en 2023 est perçue comme une nouvelle tentative d’écarter les rivaux politiques du chef de l'Etat dans la perspective de l'élection présidentielle.
Bien que prévue en mai 2028, celle-ci a toutes les chances d'être anticipée afin de permettre à M. Erdogan, au pouvoir depuis 2003, de briguer un mandat supplémentaire.
"La rapidité et la gravité de ces récentes initiatives laissent penser que les élections pourraient se tenir encore plus tôt qu'imaginé. Et que le CHP demeure une menace sérieuse pour Erdogan" indique à l'AFP Seren Selvin Korkmaz, cofondatrice de l'Institut de recherche politique d'Istanbul.
- "En marche dispersée" -
"Le but n'est pas seulement de diviser l'opposition, mais de paralyser le parti qui dispose encore de la capacité d'organisation, de la force électorale et de la légitimité politique requises pour constituer une alternative au gouvernement", ajoute-t-elle.
La décision du tribunal d'Ankara a remis en selle le rival du président déchu, Özgür Özel, le pâle Kemal Kiliçdaroglu, provoquant une "crise de légitimité" en interne particulièrement dommageable.
Dans ce contexte, convoquer des élections anticipées pourrait s'avérer la prochaine étape logique pour exploiter cette faiblesse.
"Du point de vue d'Erdogan, des élections anticipées seraient avantageuses si le CHP est contraint d’entrer dans le processus en marche dispersée, juridiquement entravé et vidé de l'intérieur" poursuit Mme Korkmaz.
Pour Hamish Kinnear, analyste senior du Global Risk Insight, cette crise interne au CHP pourrait durer des mois, voire des années.
"Le gouvernement envisagera sans doute des élections anticipées étant donné la nouvelle ligne de fracture au sein du principal parti d'opposition", avance-t-il.
Bien que la constitution turque limite à deux les mandats présidentiels consécutifs de cinq ans, M. Erdogan peut la déjouer en avançant les élections avant la fin du mandat en cours.
Tous les instituts de sondage montrent un CHP en hausse depuis les manifestations qui ont suivi l'arrestation du maire d'Istanbul, Ekrem Imamoglu, en mars 2025.
Candidat désigné de son parti à la présidence, après le raz-de-marée du CHP aux municipales en 2024, l'édile était le plus puissant opposant au chef de l'Etat.
Mais en prenant la tête de la contestation, Özel s'est imposé comme une figure clé au sein du parti et continue de défier ses détracteurs en réclamant un congrès du CHP dès la fin de semaine et de nouvelles élections.
- Immunité parlementaire -
"Erdogan a paniqué", confiait Özgür Özel dimanche à l'AFP, dénonçant le "massacre de la démocratie".
"Tout comme il a jeté en prison le candidat qui pouvait le battre, il veut désormais décider qui seront ses rivaux et qui dirigera les partis d'opposition. C'est ainsi qu'il veut remporter la prochaine élection".
Imamoglu derrière les barreaux, des observateurs affirment que l'attention du président s'est reportée sur Özel, considéré comme le probable candidat du parti en cas de scrutin.
Mais ce dernier est également visé par une série de poursuites judiciaires, auxquelles il a jusqu'ici échappé grâce à son immunité parlementaire.
"Les autocrates contemporains veulent préserver la façade de la démocratie, donc ils ne suppriment pas les élections. Mais qu'importent les urnes si vous pouvez choisir vos propres adversaires et emprisonner ceux qui pourraient vous battre", relève Gönul Töl de l'Institut du Moyen-Orient, basé à Washington.
Lors de l'élection présidentielle de 2023, quand Kiliçdaroglu a été défait par Erdogan, une source gouvernementale confiait à l’AFP que ce politicien peu charismatique était assurément le rival préféré de l’AKP.