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En Colombie, bataille pour la terre entre indigènes et afro-descendants

(AFP)

AFP

Le 9 septembre 2022

La ferme est délabrée, les champs de canne à sucre sont en partie calcinées, du bétail broute nonchalamment les plantations à l’abandon.

Dans les fertiles vallées du Cauca (sud-ouest de la Colombie), des indigènes de la tribu Nasa occupent de force des propriétés agricoles, prétendant en finir avec la monoculture de la principale région sucrière du pays.

Leurs irruptions par dizaines dans les champs provoque vives tensions et affrontements avec les travailleurs de l’industrie de la canne à sucre, souvent des populations noires installées là depuis plus d’un siècle, qui se retrouvent chassées de leurs terres et de leurs emplois.

C’est un nouveau conflit qui semble sur le point d’éclater dans cette fertile vallée de Corinto, en contrebas de la cordillère, où chacun revendique la terre de ses « ancêtres ».

« De quel droit peuvent-ils (les Nasas) affirmer que ces terres leurs appartiennent? Nos ancêtres ont vécu ici toute leur vie », se plaint auprès de l’AFP un des leaders de la communauté noire locale.

Les Nasa veulent « construire leurs maisons par-dessus les nôtres », accuse-t-il, dénonçant la « violence » des nouveaux occupants.

Près de 2.500 afro-descendants, « petits et moyens producteurs de canne à sucre », vivent à Severo Mulato, village qui jouxte plusieurs domaines agricoles aujourd’hui occupés.

C’est cette même culture que n’acceptent pas les Nasa, qui d’après eux assèche les sols et n’enrichit que les barons de l’industrie sucrière à Cali.

– « Pierres et bâtons » –

Depuis l’élection cet été de Gustavo Petro, premier président de gauche de l’histoire du pays, des indigènes ont multiplié les occupations et confiscations de terres par la force dans le Cauca, déjà l’un des départements les plus touchés par la violence des groupes armés et le narcotrafic.

Dans cette seule région, on dénombre 30 occupations de propriétés agricoles, dont neuf ce dernier mois, selon la police.

Très populaire parmi les peuples autochtones, le président Petro a promis une ambitieuse « réforme agraire » pour redistribuer la terre dans un pays où la propriété foncière se concentre entre les mains de quelques privilégiés.

L’accès à la terre est au cœur du conflit qui ensanglante la Colombie depuis près de six décennies. Dans les années 1960, ce fut l’une des principaux carburants de la lutte armée lancée par plusieurs guérillas paysannes.

Les décennies suivantes, les paramilitaires d’extrême-droite ont dépossédé par la violence des milliers de familles paysannes de leurs terres au profit de grands propriétaires terriens et d’éleveurs de bétails.

L’occupation des terres par les indigènes s’étend désormais à sept des 32 départements. Face à l’augmentation du phénomène, le gouvernement a condamné et prévenu que la police interviendrait.

Les Nasa « coupent tout et n’importe quoi, ils construisent des cabanes, brûlent » la canne, raconte le chef afro-descendant, tout en désignant de sa machette la canne à sucre calcinée. Les indigènes, assure-t-il, ont détruit cinq hectares de terres cultivées.

Après l’abolition de l’esclavage en 1851, les populations noires achetèrent des terres en échange de leur travail. Aujourd’hui, la plupart de leurs descendants cultivent la canne à sucre pour la vendre aux grandes exploitations de la région.

« Quand nous avons fait face (aux indigènes), nous avons dû nous battre avec des pierres car nous n’avons pas d’autres armes. Des pierres et des bâtons ».

– « Récupérer » la vallée –

Il y a encore un an, le campement de Severo Mulato jouxtait une usine sucrière. Quelques 400 familles indigènes « sans terres », descendues de la montagne, ont alors occupé les lieux.

Dans les maisons abandonnées, envahies par les moustiques, vivotent désormais femmes et enfants Nasa autour de feux de bois, se nourrissant notamment grâce à de modestes potagers.

« Nous avons mis nos vies en danger pour réclamer notre droit à un morceau de terre », plaide le chef du groupe, visage masqué par peur de la « persécution judiciaire ».

La colonisation et les grands propriétaires terriens nous ont fait « partir vers la montagne » où les terres ne sont pas cultivables.

Avec une population en hausse, les indigènes ont dû détruire la forêt pour cultiver de quoi se nourrir, au détriment de la faune et de la flore locale, assure-t-il.

C’est pourquoi ils ont décidé de « récupérer » la vallée et de détruire la canne à sucre, pour planter à la place des bananes, du riz et du maïs.

Les réserves indigènes couvrent actuellement presque 20% de la région du Cauca. Les indigènes affirment que leurs terres ont pour l’essentiel une « vocation forestière », ce qui les laisserait sans terre cultivable.

Aujourd’hui, les indigènes sont établis sur près de 1.500 hectares et accusent les barons du sucre de financer et manipuler en sous-main la protestation des travailleurs noirs.

Des troncs d’arbres et des tranchées empêchent l’avancée de la police qui tente de les déloger. Les villages des ouvriers afro-colombiens sont à deux pas. La vallée est en train de devenir une poudrière.

Le syndicat des exploitants de canne à sucre dénonce la perte de « près de 6.000 emplois ». L’industrie a permis le « développement de ces communautés », veut croire Juan Carlos Agudelo, porte-voix de ces travailleurs qui réclament leur « droit au travail ».

La pauvreté dans le Cauca dépasse pourtant de loin la moyenne nationale (58% contre 39,5%).

« Des communautés n’ont pas d’école, elles n’ont pas de logement, pas d’eau courante. Où est le développement? », questionne le coordinateur des occupations, cagoulé et talkie-walkie à la main.

Le 9 septembre 2022

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