« Chassés comme des lapins »: en Colombie, la peur des ex-FARC d’être assassinés

Le 23 novembre 2021 à 14h08

Modifié 23 novembre 2021 à 14h08

Une vie « d’angoisse »: cinq ans après la signature des accords de paix ayant mis fin à la guerre en Colombie, d’anciens combattants de la guérilla marxiste vivent reclus, par peur des assassinats, dans les montagnes où ils ont longtemps combattu dans le sud-ouest du pays.

En 2017, dans l’euphorie des accords de paix signés un an plus tôt entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), quelque 300 ex-guérilleros se rassemblent, dans une ambiance festive, sur un petit domaine rural de la municipalité de Miranda, pour officiellement déposer et rendre leurs armes.

Mais depuis lors, ce petit contingent est la cible d’une vague d’assassinats ciblés, forçant la plupart d’entre eux à fuir ce qui aurait dû être un village de « réincorporation » et du retour à la normalité.

Dans leurs petites maisons préfabriquées, quelque 35 ex-combattants sont toujours là, disant n’avoir nulle part où aller. Ils entendent souvent, dans la montagne où fleurissent les cultures illégales de coca et marijuana, des coups de feu tirés par les groupes armés qui sont venus remplir le vide laissé par les FARC.

Pour l’ex-guérilla communiste, la paix s’avère au final particulièrement létale. Ce sont plus de 290 ex-guérilleros qui ont été tués depuis la signature du pacte, soit une moyenne de 59 par an. Seuls 9% des auteurs de ces meurtres ont été condamnés par la justice colombienne.

Entre 2006 et 2009, au plus fort de la guerre, les rebelles comptaient en moyenne chaque année près de 640 pertes dans leurs rangs, selon le groupe de réflexion indépendant CERAC.

– Démembrés –

« C’est une vengeance pour le passé », lâche Luz Dary Guarnizo. « La même douleur qui a été causée à tant de personnes s’est transformée en haine », a déclaré à l’AFP cette paysanne de 52 ans.

Le 27 décembre 2020, son mari, Manuel Alonso, un ancien combattant du M-19 et des FARC, a été retrouvé démembré…

« Je me sens impuissante. L’accord était que nos vies allaient être protégées (…) Ils ont pris sa vie », dit la veuve d’une voix brisée.

Connu sous le pseudonyme de Romel, l’ex-rebelle est sorti de prison en 2018 grâce à l’accord de paix. Depuis il se consacrait à l’ébénisterie et à la sérigraphie, raconte sa veuve, dans son atelier aujourd’hui abandonné.

Sur l’une de ses dernières photos, l’homme aux cheveux gris et à l’épaisse moustache apparaît souriant au sommet d’une colline, un sécateur à la main.

Certains des ex-combattants déblaient des routes, réparent des écoles ou plantent des arbres, dans le but de montrer leur bonne volonté à la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), le tribunal créé par l’accord qui propose des peines alternatives à la prison pour ceux qui avouent leurs crimes et qui sont prêts indemniser leurs victimes.

Romel a été accusé d’être impliqué dans au moins 18 enlèvements, certains dans cette même région. « Je ne sais pas qui l’a tué mais je sais pourquoi ils l’ont tué », déplore Luz Dary, évoquant à demi-mot une évidente vengeance.

– « Objectif militaire » –

« Beaucoup d’entre nous, hommes et femmes, signataires des accords de paix, qui vivons et travaillons dans ces territoires, avons été désignés cibles militaires », dénonce Sandra Morales, ex-combattante de 40 ans, connue pendant la guerre sous le nom de Camila Cienfuegos.

En tant qu’entrepreneurs agricoles cherchant à remplacer les cultures illicites de marijuana et de coca, les signataires de l’accord sont une nuisance pour les groupes armés qui contrôlent les revenus du trafic de drogue.

Mme Morales, qui faisait partie de la délégation qui a négocié l’accord à La Havane, est accompagnée en permanence d’une douzaine de gardes du corps –pour la plupart d’anciens guérilleros– et de deux fourgons blindés.

Ignacio Loaiza était l’un des membres de sa garde rapprochée, il a été abattu en mai alors qu’il circulait seul. « C’était très dur », se souvient Mme Morales.

Sur son ordinateur, des dizaines de photos de « camarades » ayant subi le même sort. « Pendant la guerre, il y a eu des moments très difficiles mais nous étions armés et nous savions qu’il s’agissait d’une confrontation entre deux forces. Aujourd’hui, c’est très cruel, ils nous chassent comme des lapins, comme des canards », fustige l’ex-leader rebelle.

– Dissidents –

De nouveaux groupes commandés par d’anciens membres des FARC ayant repris les armes, des gangs paramilitaires et l’ELN guévariste (Armée de libération nationale), la dernière guérilla reconnue dans le pays, se battent pour le contrôle du très troublé Cauca, quatrième département colombien producteur de drogue. C’est dans cette région qu’ont lieu la plupart des meurtres des ex-FARC.

« Cela est dû (…) à une absence de l’Etat. Non seulement des forces de sécurité, mais aussi l’absence de routes, de système d’éducation et de justice », analyse Leonardo Gonzalez, chercheur au groupe de réflexion indépendant Indepaz.

Les histoires de mort se succèdent. Comme pendant le conflit, ce sont les veuves qui les racontent.

Fernando Ramos, un ancien guérillero indigène, a été tué dans la municipalité de Caldono, également dans le Cauca.

« Ils l’ont emmené de son lieu de travail en usant de la ruse (…) ils l’attendaient pour lui tendre une embuscade », témoigne Nancy Medina, son ex-compagne et mère de son fils de trois ans.

L’autorité indigène a identifié les coupables comme des membres de la dissidence dite de Dagoberto Ramos, toujours en fuite.

Son mari mort, « ils peuvent exercer des représailles contre notre famille », redoute la veuve.

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