Birmanie: les petites mains du jade prises en étau entre la junte et ses opposants

(AFP)

Le 5 novembre 2021

Menacées par la junte mais aussi par ses opposants, les petites mains qui extraient et écoulent le jade sont prises entre deux feux depuis le coup d’État en Birmanie, tandis que la précieuse pierre continue de faire la fortune des généraux.

Après le putsch de février contre Aung San Suu Kyi, les combats se sont intensifiés dans la région d’Hpakant (nord), berceau du jade. L’enjeu pour les militaires qui affrontent les rebelles de l’Armée pour l’indépendance kachin est de garder un maximum de contrôle sur les mines de la région.

Ces affrontements ont compliqué le travail déjà très difficile des mineurs et déséquilibré la lucrative industrie.

La Birmanie est le premier producteur mondial de jade, un commerce qui génère des milliards de dollars par an. Une très faible partie de cette manne financière finit dans les caisses de l’Etat, la plupart des pierres étant passées en contrebande en Chine.

Avant d’arriver, légalement ou illégalement, chez le puissant voisin, beaucoup transitent par Mandalay (centre).

Des milliers de producteurs et de négociants venaient autrefois sur le marché de la ville. Dès qu’une nuance vert-émeraude ou mauve apparaissait dans un bloc, les prix s’envolaient.

Les allées, fermées plusieurs mois à cause de la situation sanitaire et politique, ont rouvert mi-octobre.

Seuls quelques dizaines de vendeurs sont de retour, la mine sombre.

– Chute des prix –

« On ne fait pas beaucoup de profit », raconte à l’AFP Myo Min Zaw.

Pékin a fermé ses portes avec la Birmanie à cause de la pandémie et de combats sporadiques à la frontière sino-birmane entre la junte et ses opposants.

Du coup, les nombreux acheteurs chinois présents à Mandalay profitent de l’instabilité pour faire baisser les prix.

« Une pierre qui s’échangeait autour des 550 dollars ne se vend plus que la moitié », soupire Myo Min Zaw.

Une fois qu’ils ont fait passer le jade de l’autre côté de la frontière, les Chinois engrangent de juteux profits.

« Les prix en Chine ont récemment augmenté car l’offre est réduite et la demande élevée », le géant asiatique restant avide de la pierre, symbole de prospérité, commente Hanna Hindstrom de l’ONG Global Witness.

Non seulement les petits négociants birmans de Mandalay ne profitent pas de cette manne, mais ils sont aussi pris en étau entre la junte et ses adversaires.

– Menaces –

Les forces de sécurité patrouillent souvent dans la ville, théâtre de fréquentes manifestations pro-démocratie depuis le putsch et les vendeurs ont peur des militaires qui « tirent parfois des coups de semonce » et « nous insultent ».

Les négociants sont aussi menacés par les opposants à la junte qui les accusent d’entretenir un commerce très profitable au régime militaire.

« Si vous continuez à faire vos affaires (…) vos vies sont en danger », a averti Generation Z Power, un groupe de dissidents locaux, sur les réseaux sociaux.

Deux attentats à la bombe ont eu lieu ces derniers jours près du marché, provoquant la panique. Un policier a été tué, jeudi, lors du second, d’après les médias locaux.

Generation Z Power a promis de perpétrer de nouvelles attaques si les vendeurs continuent d’écouler la pierre.

Ces derniers ont peur de rouvrir mais les autorités leur ordonnent de le faire d’ici ce vendredi, faute de quoi leur commerce sera « temporairement saisi ».

« On est totalement coincé », soupire un négociant.

– « Corruption endémique » –

Depuis le coup d’Etat, la résistance birmane tente de frapper la junte au portefeuille.

Et le commerce du jade est une source de revenus fondamentale pour l’armée qu’elle a su conserver même pendant la parenthèse démocratique de 2011 à 2021.

« La corruption endémique s’est étendue jusqu’au sommet de la chaîne de commandement, jusqu’à la famille de Min Aung Hlaing », actuel chef de la junte, relève Global Witness dans un rapport publié en juin.

Depuis le coup d’Etat, ce commerce risque de devenir une source de financement « encore plus importante » pour les généraux, selon l’ONG.

Le gouvernement d’Aung San Suu Kyi avait tenté -en vain- d’assainir le secteur en arrêtant de délivrer des licences d’exploitation des mines.

Aujourd’hui, libre aux militaires de les distribuer à nouveau à leurs entreprises et à leurs alliés en échange d’un soutien politique et financier.

Les revenus du jade « vont continuer à financer leur brutale répression », s’inquiète Global Witness. Plus de 1.200 civils ont été tués ces neuf derniers mois.

Le 5 novembre 2021

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