48 heures sous les balles dans les « barrios » du Venezuela

(AFP)

Le 27 juillet 2021

« On est dans un pays en guerre », affirme, désabusé, le sergent, derrière le blindé de la police alors que les rafales d’armes automatiques tirées par les membres des gangs de Caracas pleuvent, faisant tomber branches et feuillages sur la place Madariaga déserte.

La scène se déroule entre le 7 et le 8 juillet, 48 heures au cours desquelles les forces de l’ordre et la bande criminelle du quartier populaire de la Cota 905, qui contrôlait quatre « barrios » dans le centre-ouest de Caracas, se sont affrontées avant que la police n’investisse la zone avec le déploiement de 2.500 hommes.

Epilogue sans doute provisoire d’un feuilleton de violence qui, cette fois, a officiellement fait 22 morts parmi les « délinquants », quatre parmi les policiers, sans compter des habitants tués ou blessés sans qu’on en connaisse le nombre.

Avec 12.000 morts violentes par an, selon l’ONG Observatoire vénézuélien de la violence, le Venezuela est un des pays les plus dangereux au monde.

Tantôt premier, comme en 2018, tantôt dans le quintet de tête des classements de violence, le pays sud-américain comptabilise 45,6 morts violentes pour 100.000 habitants, soit sept fois la moyenne mondiale.

La faute essentiellement à une criminalité organisée qui prospère grâce au trafic de drogue, l’extorsion et le rapt, mais aussi la corruption et la mauvaise gestion de l’Etat.

Ce phénomène dit des « mégabandes », des gangs de 150, 300 personnes ou plus, a pris de l’ampleur durant la dernière décennie, aggravant une situation qui avait commencé à se dégrader dès les années 1990.

« Nous avons une faune criminelle de délinquance organisée violente. Des structures criminelles urbaines et rurales, des structures idéologiques et non idéologiques, cherchant le contrôle territorial, de la population et de l’économie », explique à l’AFP le criminologue Fermin Marmol.

Ces « megabandes » ont commencé par le kidnapping avec « une criminalité nomade » pour ensuite, avec l’argent des rançons, s’acheter armes et matériel, qui leur ont permis de passer à une « criminalité sédentaire » en asseyant leur contrôle sur des quartiers avec l’extorsion et le trafic de drogue, explique le spécialiste.

Particularité vénézuélienne, à côté de ces gangs existent des « colectivos », collectifs de civils, souvent armés et politiquement favorables au chavisme, le courant politique de l’ex-président Hugo Chavez (1999-2013) et de son successeur Nicolas Maduro.

Officiellement, ils défendent les citoyens contre la criminalité et protègent la « révolution bolivarienne », mais l’opposition et des ONG dénoncent leur mainmise sur certaines zones défavorisées, les accusant d’être des paramilitaires au service du pouvoir.

– Corps ensanglanté –

Ce 7 juillet, des coups de feu éclatent autour de la Cota 905. Sans doute perturbée par la police dans ses activités, la bande demande aux habitants de rester chez eux et menace les forces de l’ordre de représailles en cas d’incursion sur leur territoire.

Ce n’est pas la première fois. Le gang, dont un des chefs est le médiatique « El Koki » visible sur les réseaux sociaux et pour lequel la police offre 500.000 dollars de récompense, a notamment bloqué plusieurs grands axes ces dernières semaines en tirant sur les véhicules, depuis les hauteurs des barrios où les « malandros » (voyous) ont construit tranchées et postes d’observation.

En ce mercredi, ils sèment à nouveau la terreur, tirant sur immeubles, voitures et passants en contre-bas, constatent des journalistes de l’AFP présents pendant ces jours d’affrontements à la Cota 905 et dans d’autres quartiers affectés. Rapidement, la vie s’arrête.

En bas, des jeunes du barrio demandent aux voitures de rebrousser chemin avec un mégaphone.

C’est la partie émergée de l’iceberg. En passant le coin de la rue, invisible depuis les grands axes, une petite armée de jeunes contrôle l’entrée du quartier.

« Armée », le mot n’est pas trop fort: fusils d’assaut, armes de poing toute neuves, chargeurs transparents et pleins, grenades, jumelles, radios portatives. Une unité de combat.

D’autres hommes armés surveillent depuis des toits ou terrasses des maisons du bidonville.

D’abord agressifs, les jeunes raflent tout aux journalistes de l’AFP, téléphones, enregistreurs, caméras… Après négociations et inspection complète, les appareils sont rendus.

« Nous ne sommes pas des voleurs. Dites-le dehors! On ne veut pas de police ici. Ce n’est pas chez eux. Ils commettent des violences. Ils n’ont rien à faire chez nous », affirme à l’AFP un des leaders, presque amical, mais interdisant toute entrée dans le quartier.

A peine quelques instants plus tard, un corps, dos ensanglanté, gît au milieu du carrefour. Un inconnu tente de voir s’il est vivant en lui donnant des coups de pied… Le cadavre restera là plus de 24 heures avant d’être retiré.

« On ne s’habitue pas » à cette violence, souligne Deny Rodriguez, 44 ans, qui travaille dans le secteur. « On a peur. Tu ne sais pas si tu vas arriver (au travail). »

« Ca nous épuise. Je me réveille en demandant à Dieu que ce soit un jour calme. Tu te couches et tu ne sais pas s’il y aura une balle perdue. Je fais des cauchemars », explique à l’AFP une voisine sous couvert d’anonymat.

– L’art de la guerre –

Peu intimidé par le déluge de feu des gangs, un officier supérieur des forces spéciales analyse calmement la situation. « C’est un bras de fer, on mesure les forces. On a dépassé la violence des favelas du Brésil. Il faut monter pour les virer de là. Il y aura des morts des deux côtés, mais on est les plus forts. On gagnera. »

Il brandit un livre posé sur le tableau de bord de son 4×4: +L’art de la guerre+ de Sun Tzu.

Les violences policières? « Je ne dis pas qu’il n’y a jamais de dommages collatéraux, mais quand on tue un bandit, la famille dit qu’il était étudiant et qu’il avait un master en je ne sais quoi. Les droits humains, c’est pour eux. Eux, ils ont droit de nous tuer, mais pas nous », assène-t-il.

Le 8 juillet, après une nuit émaillée de détonations et balles traçantes, les forces de l’ordre encerclent les quatre quartiers. Les « malandros » continuent à tirer des milliers de balles dans les zones désertes, où les policiers attendent.

La guerre se poursuit à la radio. Un policier et un « malandro » s’invectivent sur la même fréquence. Discussion surréaliste :

– Koki, où es-tu démon?

– Policier maudit, on va te tuer !

– Descends si t’es un homme !

– Monte toi, tu vas voir. Et ta famille !

– Et toi la tienne ?

Des unités des régions voisines ont été mobilisées. Malgré les menaces des bandits sur les réseaux sociaux, les forces de sécurité attaquent et prennent la zone pendant la nuit.

« Ca tirait de partout. C’est la première fois que c’est aussi fort. Je n’avais jamais vu ca! Pourtant j’ai grandi ici », raconte sous couvert d’anonymat une femme, dont le mari est moto-taxi. Avec ses enfants, elle vit dans un « rancho », maison de bidonville faite de planches et de briques creuses surmontées de tôle.

« Les balles traversent le rancho. On s’est tous réfugiés dans une maison en +blocs+ (briques pleines ou béton). On était une cinquantaine: enfants, femmes et quelque hommes. On a attendu toute la nuit que ça se calme et on est sortis. »

Les policiers « disaient: +Hier, vous faisiez les malines ! Aujourd’hui, vous êtes plus humbles, plus soumises+. On leur a dit qu’on voulait juste à manger pour nos enfants », explique la jeune femme.

« C’est la première fois de l’histoire de la Cota que je vois la police ! », rigole-t-elle tandis que des agents saisissent voitures, motos et bidons de gas-oil dans une maison utilisée par le gang.

– « Crapauds » et « vaccins » –

Les forces de l’ordre ont en effet abandonné depuis longtemps des pans entiers du territoire aux gangs.

En 2013, les autorités avaient notamment instauré des « zones de paix »: la police n’entrait pas et, en échange, les bandes devaient cesser leurs activités.

C’était « une idée romantique », mais une « énorme » erreur qui a permis aux criminels de se développer en absence de contre-pouvoir, selon le criminologue Fermin Marmol.

Les gangs ont ainsi commencé à faire la loi au sens strict, selon M. Marmol: « Ils instauraient les normes, l’heure limite des fêtes, les heures de visites des gens extérieurs au quartier. Ils réglaient les problèmes de voisinage etc. »

Et aussi, à l’image d’un Pablo Escobar qui payait l’école, la nourriture ou des soins médicaux aux familles en Colombie, ils ont commencé à « aider les communautés, à leur offrir des choses que l’Etat ne leur donne pas… cela fait qu’il y a parfois une certaine sympathie », rappelle Ronna Risquez de l’ONG Monitor Victimas.

Si les bandes exercent un pouvoir de fer sur leurs zones d’influence, exécutant les « crapauds » (informateurs), punissant ceux qui ne paient pas le « vaccin » (impôt de protection) ou ceux qui se mettent sur leur route, ils ont tendance à ne pas harceler les populations dont ils sont souvent issus. Frère, cousin, ami d’enfance, chacun a souvent un lien plus ou moins proche avec le gang.

« Je ne suis ni contre ceux d’en haut (bandits) ni contre ceux d’en bas (police). Les problèmes commencent quand la police veut venir », résume un voisin.

Une série de chiffres donne le tournis. Le Venezuela figure parmi les 20 pays par où passe le plus grand transit de drogue, parmi les 15 Etats les plus corrompus, l’impunité y dépasse 90%.

« Il y a au moins 18.000 structures de crime, dont 6.000 qui se consacrent aux délits non violents (fraude, vol, arnaque, recel) et 12.000 aux activités violentes », indique M. Marmol.

Quelques jours avant l’opération à la Cota, la police a vainement attaqué un gang de Tejerias, ville située à 50 km au sud-ouest de Caracas.

Les méthodes du gang de El Conejo (lapin) sont les mêmes que celles de la Cota. « Les bandits avaient une meilleure vue (position). Ca a tiré pendant des heures », explique Salvador Milde, 18 ans, employé d’une boulangerie. « Ce qui fait peur maintenant, c’est le silence ! »

Il est difficile d’estimer les revenus générés par le crime, mais cela se chiffre en « dizaines de millions de dollars », indique un policier. « Avec ça, ils achètent armes et voitures de luxe, équipent leur maisons » parfois avec des jacuzzi ou des discothèques.

La criminalité gangrène l’économie avec des investisseurs réticents devant le risque et un tourisme en berne qui n’attire que peu d’étrangers malgré les plages ou des chutes d’eau spectaculaires, dit M. Marmol.

Pour l’heure, les autorités se montrent satisfaites d’avoir délogé la bande de la Cota 905, accusant même l’opposition d’être de mèche avec les gangsters. Peu crédible.

M. Marmol insiste: « Si on ne travaille que le côté policier, ce sera un cercle vicieux. Quand la police se retire, une structure criminelle prend le relais ». Il estime que les services publics doivent s’installer dans ces zones de non-droit où l’Etat est complètement absent.

En attendant, les habitants de la Cota comme des autres barrios doivent courber l’échine, entre le marteau et l’enclume, entre les balles qui volent.

« Il y a des tirs deux fois par semaine », affirme Jesus Rey 40 ans, réparateur. « Avoir un appartement ailleurs, c’est difficile et cher. Ca ne me plaît pas vraiment de vivre ici, mais je me suis habitué. C’est ce que la vie m’a donné. »

Le 27 juillet 2021

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