Du sida aux libertés individuelles, les vérités tranchantes de Hakima Himmich
À l’occasion de la sortie de son autobiographie "Hakima Himmich : Une femme d’action et de conviction", la professeure Hakima Himmich était l’invitée de l’émission "12/13" sur Médias24. Celle qui fut la première à briser le tabou du Sida au Maroc revient sur ses combats contre l’obscurantisme, le déni d’État et le démantèlement de l’hôpital public.
Lorsqu’on demande à Hakima Himmich pourquoi elle publie ses mémoires maintenant, la réponse fuse, teintée d’un pragmatisme lucide : "Vu mon âge, si j’avais attendu davantage, je n’aurais peut-être plus eu l’énergie. L’écriture est un travail exigeant".
Mais, au-delà de la chronologie personnelle, cet ouvrage coécrit avec Latifa Imane est un acte de transmission. Pour celle qui a traversé les années de plomb et les mutations de l’ère Mohammed VI, il s’agit de rappeler que les droits acquis sont fragiles, qu’il s’agisse de la santé ou des libertés individuelles.
Une formation parisienne sous le signe de l’engagement
Issue d'une famille déchirée entre l’Istiqlal et le Parti de la Choura, Hakima Himmich a forgé son identité politique loin des clivages familiaux, dans le bouillonnement du Paris des années 1970. "Je suis allée un peu plus à gauche que l’Istiqlal", s’amuse-t-elle, évoquant ses années au PLS (ancêtre du PPS) et à l’UNEM.
Cette conscience politique a irrigué sa carrière médicale. Inspirée par l’audace de Touria Chaoui, l’aviatrice pionnière, ou la modernité de la Princesse Lalla Aïcha, elle devient la première femme marocaine médecin interne des hôpitaux de Paris. De retour au pays en 1981, elle ne se contente pas de soigner : elle observe, analyse et finit par affronter la réalité du Sida, provoqué par un virus alors inconnu et terrifiant.
Le premier cas diagnostiqué par la professeure en 1981 à Casablanca est un traumatisme fondateur. Contaminé par transfusion, le patient décède dans un climat de stigmatisation féroce. "Sa famille ne voulait absolument pas que le diagnostic soit connu, mais un journaliste s’est permis de sortir son nom."
C’est le début d’un bras de fer avec l’État. Driss Basri, alors puissant ministre de l’Intérieur, refuse catégoriquement l’idée même de parler de cette maladie au Maroc. "C’était un 'niet' absolu", se souvient-elle.
La création de l’Association de lutte contre le Sida (ALCS) ne devra son salut qu’au courage du wali de Casablanca, Ahmed Motii, qui outrepasse les consignes de Rabat. Le combat changera d'échelle en 2005 grâce au Roi Mohammed VI, qui serrera la main d'un malade et brisera définitivement les barrières de la peur et du déni administratif. Entre-temps, la chaîne 2M aura accompagné en permanence ce combat.
Justice et libertés : les combats d'une citoyenne
Le parcours de Hakima Himmich est jalonné de prises de position audacieuses sur des sujets de société. Elle revient sur deux épisodes marquants qui illustrent son refus de l’arbitraire :
- L'affaire des "Satanistes": En 2003, alors que des jeunes musiciens de métal sont poursuivis pour "ébranlement de la foi musulmane", elle monte au créneau. "On a osé leur faire un procès parce qu’ils ne connaissaient pas Fatna Bent Lhoucine !", s’indigne-t-elle.
- La campagne d’assainissement de 1995 : Sous couvert de lutte contre la corruption, cette campagne avait frappé des innocents. Hakima Himmich a témoigné pour défendre des confrères, comme le pharmacien Mohamed Mouncef Benabderrazik, accusé à tort d'avoir importé des gamma-globulines contaminées. "C'était scientifiquement impossible, mais l'ambiance était à la terreur. Personne n'osait dire que le ministre de l'Intérieur avait tort. Nous l'avons fait".
Science et confiance : les leçons de la Covid
Sur le plan sanitaire, Hakima Himmich salue la gestion marocaine de la Covid-19, tout en mettant en garde contre la montée de la méfiance envers la parole publique.
Évoquant les polémiques sur l'hydroxychloroquine, elle se désolidarise des "pseudo-experts" comme Didier Raoult : "Si on m’avait demandé mon avis à l’époque, on n’aurait pas suivi ce traitement au Maroc".
Pour elle, la confiance est le pilier de toute politique de santé. Elle exhorte les citoyens à ne pas céder à la panique face aux nouveaux virus (Hantavirus, etc.), affirmant que le système de veille marocain est aujourd’hui plus robuste que jamais.
Hakima Himmich : Une femme d’action et de conviction n’est pas qu’un livre de souvenirs. C’est le manifeste d’une femme qui a toujours préféré l’inconfort de la vérité à la complaisance du silence. Un témoignage essentiel pour comprendre le Maroc d’hier et celui de demain.
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