Sebta et Melilia : un rapport militaire espagnol alerte sur la montée en puissance du Nord marocain
Dans son "Cahier de stratégie" n° 234, le ministère espagnol de la Défense analyse les effets de Tanger Med, de Nador West Med et des nouvelles infrastructures marocaines sur l’équilibre stratégique du détroit. Derrière les considérations portuaires, le document révèle surtout les inquiétudes de Madrid autour du devenir de Sebta et Melilia dans un environnement régional en pleine recomposition.
Alors que le Maroc poursuit le développement accéléré de ses provinces du Nord, certains cercles stratégiques espagnols semblent s’interroger sur les effets de cette montée en puissance. Le dernier Cahier de stratégie n° 234, publié par le ministère espagnol de la Défense, témoigne des préoccupations exprimées à Madrid autour de ce que le document qualifie de "pression marocaine" sur les villes de Sebta et Melilia, dont le statut demeure un sujet sensible entre les deux pays.
Tanger Med et Nador West Med : le basculement de la centralité maritime
Au cœur des préoccupations exprimées dans le rapport figure la montée en puissance du modèle portuaire marocain. Le rapport cite explicitement Tanger Med et le futur méga-projet Nador West Med comme des facteurs de pression pour la "centralité espagnole" dans le détroit. L’armée espagnole pointe ici des retards importants dans la capacité de Madrid à moderniser ses propres connexions, notamment ferroviaires, alors que le Royaume a su imposer une agilité logistique qui attire désormais une part croissante des flux vitaux du commerce mondial "Round the World" avec une "déviation zéro" (p. 210).
L'analyse du document dévoile également des déséquilibres financiers préoccupants, induits par les propres contraintes de l'Espagne. Le rapport admet que les ports espagnols subissent une "inégalité concurrentielle" liée notamment aux taxes carbone de l'UE (système ETS). Les experts militaires reconnaissent que cette pression fiscale peut entraîner un déplacement des investissements au profit du Maroc, où les grandes compagnies maritimes trouvent un environnement financier bien plus attractif.
Ces contraintes structurelles, qui pèsent sur la soutenabilité du système portuaire espagnol, sont aggravées par l'isolement géographique de Sebta et Melilia. Le rapport souligne que, sans arrière-pays (hinterland), Sebta et Melilia sont exposées au risque de n'être que des réceptacles passifs, avec une capacité limitée à générer la valeur ajoutée que produisent les complexes industriels marocains. En qualifiant les ports des deux villes de simples "lignes de vie", l'état-major espagnol reconnaît que le maintien de ces présides devient une charge logistique et financière de plus en plus lourde à long terme.
Là où le rapport espagnol lit une possible "stratégie hybride", le Royaume met en avant une logique de souveraineté économique et de développement régional. En développant des hubs mondiaux à quelques kilomètres de Sebta et Melilia, le Maroc déploie une stratégie portuaire conforme à ses intérêts économiques et à son ambition de plateforme régionale. Cette dynamique réduit mécaniquement le rôle des deux villes comme points de passage privilégiés face à l'émergence d'un Grand Nord marocain devenu le véritable poumon économique du détroit.
Sécurité et souveraineté : le choc des narratifs entre Madrid et Rabat
Au-delà de la compétition économique, c’est sur le terrain de la doctrine sécuritaire que les lectures divergent entre les deux rives. L'approche de l’état-major espagnol révèle une grille de lecture fortement sécuritaire, peinant à intégrer les réalités historiques et l’évolution du rapport de force régional.
Le rapport espagnol s’attarde longuement sur le concept de "zone grise", un terme de plus en plus utilisé à Madrid pour qualifier les zones de tension situées sous le seuil d’un conflit armé conventionnel. En utilisant ce prisme, l'Espagne tend à sécuriser la lecture non seulement de la gestion migratoire du Maroc, mais aussi des dossiers territoriaux sensibles.
Le document revient notamment sur les événements de mai 2021 à Sebta, les qualifiant d'"attaque hybride", une terminologie militaire qui illustre la difficulté persistante de certains milieux espagnols à dépasser une lecture strictement sécuritaire de cette frontière anachronique.
Plus révélateur encore, le document souligne la montée en puissance militaire du Maroc, notant avec préoccupation que le Royaume consacre désormais 3,6% de son PIB à sa défense. Cette modernisation des Forces armées royales (FAR) est perçue à Madrid comme un facteur de risque, alors qu'elle s’inscrit aussi dans la trajectoire d’une puissance régionale soucieuse d’assurer sa sécurité et celle de ses partenaires.
Vers une gestion directe par la présidence du gouvernement espagnol ?
Signe de la sensibilité stratégique du dossier, le rapport suggère de retirer la gestion des ports de Sebta et Melilia du giron de l’organisme public "Puertos del Estado" pour les placer directement sous la tutelle de la présidence du gouvernement espagnol, avec une implication directe des militaires.
Cette recommandation de placer la sécurité nationale au-dessus de la viabilité commerciale montre que, dans la lecture espagnole, Sebta et Melilia ne sont plus seulement des cités prospères, mais des "espaces de souveraineté stratégique" qu’il faut protéger dans un environnement régional en pleine recomposition.
En recommandant un renforcement militaire "sur terre et depuis la mer", Madrid acte la fragilité croissante du statu quo autour de Sebta et Melilia. Entre un Royaume qui investit dans l'avenir et une Espagne qui s’interroge sur l’adaptation de ses dispositifs stratégiques, le centre de gravité de la Méditerranée occidentale a déjà commencé à basculer vers le sud.