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Espagne : s'il maintient sa ligne, le parti d'extrême droite VOX change de ton sur le Maroc

À Estepona, le 15 mai, Santiago Abascal a surpris en affirmant que Rabat n’était pas, en soi, un ennemi, tout en réclamant des "barrières hautes" et un rapport de force sur les frontières. Une inflexion calculée, dans un contexte où les relations économiques, sécuritaires et migratoires entre les deux rives pèsent désormais sur les stratégies électorales à Madrid.

Espagne : s'il maintient sa ligne, le parti d'extrême droite VOX change de ton sur le Maroc
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Le 20 mai 2026 à 15h26 | Modifié 20 mai 2026 à 16h00

Il va sans dire que la question migratoire, la défense des frontières espagnoles et la soi-disant "souveraineté" de l'Espagne sur Sebta et Melilia constituent l’un des piliers du discours politique du parti VOX. De façon régulière, la formation d'extrême droite ibère dénonce en effet une prétendue "pression migratoire" qu'exercerait le Maroc à l'encontre de son voisin du Nord, et accuse les gouvernements successifs à Madrid de faire preuve de faiblesse face au Royaume.

Dans ce contexte, les déclarations du président de VOX, Santiago Abascal, le vendredi 15 mai 2026 à Estepona (province de Malaga) n'ont pas manqué de retenir l’attention. Face à la presse, l'intéressé a certes, comme à l'accoutumée, affirmé que la relation de l'Espagne avec Rabat devait reposer sur des "barrières hautes" ["vallas altas" en castillan] et sur une position espagnole "de force".

Mais dans un même temps, Santiago Abascal a pris soin d’ajouter que le Maroc n’était pas, en soi, un pays ennemi de l’Espagne. Une formule suffisamment inhabituelle, dans la bouche du chef du parti d'extrême droite, pour soulever une question : VOX aurait-il donc viré sa cuti ?

"Si l’on analyse en profondeur les propos de Santiago Abascal, on constate qu’au fond, il n’a pas changé de position : il continue de défendre l’hispanité de Sebta et Melilia et appelle toujours à des frontières renforcées avec le Maroc. Son discours reste donc fondamentalement le même, mais il l’a adouci avec de nouvelles formules à des fins électorales", explique le Dr Nabil Driouch, politologue spécialiste de l’Espagne et des relations maroco-espagnoles, joint par Médias24.

Une stratégie de normalisation politique

Il faut dire aussi que cette modulation rhétorique intervient dans un contexte politique particulier pour l’extrême droite espagnole.

Lors des élections législatives de juillet 2023, VOX a obtenu 3.033.744 voix, soit 12,39% des suffrages, et 33 sièges au Congrès des députés. Bien que le parti ait enregistré un recul par rapport au scrutin de 2019, il reste la troisième force politique du pays et un partenaire incontournable du Parti populaire (PP) dans plusieurs régions espagnoles.

Mais une partie de la droite espagnole est consciente que la conquête ou la conservation du pouvoir, dans plusieurs territoires et potentiellement au niveau national, peut dépendre des accords entre le PP et VOX. Un état de fait qui pousse progressivement l’extrême droite à travailler son image institutionnelle et à atténuer certaines positions jugées trop radicales ou diplomatiquement coûteuses.

Selon Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), cette évolution s’inscrit avant tout dans une logique de repositionnement stratégique.

"Il existe chez VOX une volonté de normalisation comparable à celle observée chez d’autres partis de droite radicale européens. Le discours d’Abascal s’inscrit davantage dans une logique d’opportunisme électoral que dans une transformation idéologique profonde", estime-t-il.

Le contexte géopolitique joue également un rôle central. Les relations entre Rabat et Madrid dépassent aujourd’hui largement la seule question migratoire. Coopération sécuritaire, échanges énergétiques, intérêts commerciaux : le Maroc est devenu un partenaire stratégique majeur pour l’Espagne, premier partenaire commercial de Madrid en Afrique, avec plus de 22,5 milliards d’euros d’échanges bilatéraux annuels et plus de 350 entreprises espagnoles présentes ou actives dans le Royaume.

Une ligne dure toujours présente

Pour autant, cet adoucissement rhétorique ne doit pas être confondu avec une conversion soudaine de VOX au pragmatisme à l’égard du Maroc. Une partie importante des cadres et de l’électorat demeure attachée à une ligne dure sur les questions migratoires et territoriales. Sebta et Melilia continuent notamment de constituer des marqueurs idéologiques centraux pour une large partie de la base militante du parti.

Cette ligne s’est d’ailleurs illustrée récemment au Parlement espagnol. Le 17 mars 2026, VOX a défendu, en commission parlementaire, une proposition non législative consacrée à la défense de la souveraineté espagnole sur Sebta et Melilia. Le député Jorge Campos y a affirmé que cette souveraineté était "en jeu", en mettant en cause l’"obstination" du Maroc à revendiquer les deux villes et en réclamant davantage de moyens pour les forces de sécurité espagnoles.

L'intervention de Santiago Abascal à Estepona tend donc plutôt à montrer que le parti tente de parler à deux publics à la fois : sa base, qu’il continue de rassurer par un discours de fermeté sur les frontières et la souveraineté, et un électorat plus large, qu’il cherche à ne pas effrayer à mesure que l’hypothèse d’une participation au pouvoir devient moins théorique.

"Le chef du parti est conscient de la présence d'une importante communauté marocaine en Andalousie qui vote pour le PP. Par conséquent, tout discours intransigeant à l'égard du Maroc pourrait lui faire perdre des voix. Il sait également qu’une partie des Marocains vote pour le PP, et que certains d’entre eux votent même pour VOX", ajoute, par ailleurs, Nabil Driouch.

Dès lors, VOX semble comprendre qu’un discours pensé uniquement pour l’opposition permanente ne suffit plus lorsque l’on prétend devenir, demain, un partenaire de gouvernement. Un phénomène qui dépasse d’ailleurs le seul cas espagnol. Partout en Europe, plusieurs formations de droite radicale cherchent désormais à "normaliser" leur image afin de renforcer leur crédibilité institutionnelle. À cet égard, on peut notamment citer les exemples du Rassemblement national, en France, ou encore de Giorgia Meloni, en Italie.

Dans une région traversée par les enjeux migratoires, sécuritaires et énergétiques, même les discours les plus radicaux semblent désormais rattrapés par les contraintes du réalisme politique.

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