Données géologiques, financement, transfert technologique : les trois verrous du minier marocain
Le secteur minier marocain est à la croisée des chemins. Avec un sous-sol riche, une attractivité reconnue et un positionnement géographique stratégique, le Royaume dispose de solides atouts pour devenir un acteur de premier plan au service de son industrialisation. Mais comment transformer ce potentiel en valeur ajoutée locale ? Décryptage des leviers à actionner.
L’essentiel :
- Par la richesse de son sous-sol, le Maroc figure parmi les pays miniers les plus attractifs, mais des verrous structurels freinent encore sa montée en puissance.
- Le développement d'un projet minier s'étale sur 15 à 20 ans, dans un secteur où le financement local reste limité et le risque d'investissement élevé.
- La donnée géologique et l'intelligence artificielle s'imposent comme les nouveaux leviers de compétitivité du secteur.
- La convergence entre l'amont minier et l'aval industriel reste à construire, en particulier dans le cuivre, le cobalt, le plomb et le zinc.
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Les détails :
Plus que jamais, le secteur minier est appelé à passer à la vitesse supérieure pour servir de socle à l'émergence souhaitée de notre tissu industriel, notamment dans les domaines liés à la transition énergétique.
Parmi ces secteurs, l'industrie des batteries devrait prendre un nouvel élan avec la mise en service, en août 2026, de la première gigafactory d'Afrique, celle de Gotion à Kénitra. Dans un premier temps, cet écosystème devra recourir à l'importation des matières premières.
Bien que plusieurs projets aient déjà été mis en place pour rapprocher la production minière des segments industriels, la pérennité et la compétitivité de ces filières exigent un véritable développement de notre secteur minier, afin de réduire autant que possible notre dépendance aux importations.
Dans nos précédents articles, nous avons montré, en toute objectivité, que le sous-sol marocain recèle un potentiel d'au moins neuf métaux critiques additionnels.
Mais, au-delà de ce potentiel, un ensemble de leviers s'avèrent aujourd'hui indispensables pour hisser le secteur au niveau d'ambition recherché.
Temps long et capitaux rares, l'équation difficile du minier
Du premier indice minier à l'ouverture effective d'une mine, le développement d'un projet peut s'étaler sur 15 à 20 ans. À cette contrainte temporelle s'ajoute un financement local actuellement limité, dans un secteur où le risque est élevé.
Si les grandes entreprises parviennent à mobiliser les capacités financières nécessaires, les petites et moyennes structures, elles, progressent à un rythme bien plus lent. Faute de moyens, elles se retrouvent souvent contraintes soit de chercher un partenaire financier étranger pour accélérer leurs travaux, soit de céder leurs ressources à des prix nettement sous-évalués.
Ce type de partenariats a néanmoins permis des découvertes notables, dont les plus récentes concernent le chrome et le titane, deux métaux jusque-là jamais produits au Maroc.
Le cas de la société britannique Emmerson, actuellement en instance devant le CIRDI, illustre les limites de ce modèle. L'entreprise, qui réclame aujourd'hui une indemnisation d’un milliard de dollars, n'est pas à l'origine de la découverte de la potasse, puisque le permis avait initialement été développé puis cédé par une société marocaine.
Cet exemple met en lumière une réalité préoccupante. L’expertise marocaine est incontestable, mais, faute de financement adapté, une opportunité minière peut aisément basculer entre les mains d'un opérateur étranger, privant le pays d'une partie de la valeur créée.
Données et IA, les deux clés de la compétitivité minière
Ce qui peut réduire le risque d'investissement dans le secteur minier, c'est avant tout la donnée et son exploitation optimale. Dans son dernier rapport, l'Institut Fraser a classé le Maroc au 15ᵉ rang mondial en matière d'attractivité minière, tout en pointant des préoccupations persistantes concernant la qualité et la disponibilité des bases de données géologiques.
La donnée minière et géologique était jusqu'ici jugée opaque et peu accessible. Avec le lancement du cadastre numérique, le ministère de la Transition énergétique a tourné une page importante en levant une partie significative de cette entrave.
Cette première version ne constitue toutefois qu'un point de départ. Elle devra être consolidée pour faire du cadastre marocain l'un des systèmes les plus transparents et les plus incitatifs au monde. Le savoir-faire national et la diversité du sous-sol sont au rendez-vous, ne manquent que la constance et la détermination dans la mise en œuvre.
Les résultats des explorations antérieures, notamment ceux issus des travaux conduits par les entreprises minières, gagneraient à être versés au cadastre et mis à la disposition des explorateurs, même à titre payant. Cela permettrait de faire gagner au secteur un temps et un capital considérables.
Cette mise en commun des données peut, à elle seule, ouvrir la voie à des découvertes majeures. L'exemple de Boumadine en est l'illustration. Ce périmètre, déjà exploré par le passé, a livré à Aya Gold & Silver un gisement de premier plan, simplement parce que l'entreprise a accepté de chercher là où d'autres avaient renoncé.
Du côté des entreprises de développement minier, et notamment des opérateurs marocains, disposer de la donnée est important, mais savoir l'exploiter l'est encore davantage. L'essor récent de l'intelligence artificielle ouvre à cet égard des perspectives prometteuses, en permettant d'optimiser à la fois les délais et les coûts du développement minier.
Un exemple récent en témoigne. Aterian, minière junior britannique cotée à Londres, a noué un partenariat avec la startup française Lithosquare, qui vient de lever 25 millions de dollars pour accélérer la découverte de métaux critiques grâce à l'intelligence artificielle. Une levée de fonds qui confirme l'intérêt croissant pour cet outil, désormais perçu comme un levier d'optimisation et de réduction du risque d'investissement minier, sans pour autant rendre obsolète l'efficacité des méthodes d'exploration classiques.
Mine et industrie, une convergence à construire
L'une des principales lacunes du secteur minier marocain réside dans l'absence d'une véritable convergence entre l'amont minier et l'aval industriel. L'exemple du cuivre est, à ce titre, le plus éloquent. Le Maroc compte plusieurs mines de cuivre, mais leur production est intégralement écoulée sous forme de concentré, un produit qui ne peut être utilisé tel quel par l'industrie.
Le groupe Managem développe à cet égard un projet de fonderie de cuivre. Mais derrière ce type de projet, le principal poste de coût n'est ni le bâti ni les machines, c'est le transfert de technologie. Pour qu'un produit issu de cette transformation puisse être commercialisé auprès des industriels, il doit en effet être certifié, toute défaillance étant rédhibitoire pour les utilisateurs en aval.
Le même verrou technologique explique pourquoi le Maroc, malgré des ressources confirmées en terres rares, peine à les valoriser. L'extraction de ces métaux est un processus complexe et coûteux, en particulier dans sa partie aval, qui consiste à isoler une quinzaine d'éléments aux comportements chimiques quasi identiques. Une opération qui n'a rien à voir avec les filières de traitement minier classiques.
Ces savoir-faire, protégés par des brevets, restent verrouillés entre les mains d'un nombre très restreint d'acteurs, au premier rang desquels la Chine, premier producteur mondial de terres rares, et les États-Unis. Sans accès à ces technologies, le Maroc se retrouverait cantonné au rôle d'exportateur de concentrés bruts, condamné à laisser filer l'essentiel de la valeur ajoutée.
Autre levier sous-exploité, celui de la récupération des métaux contenus dans les déchets électroniques, les véhicules hors d'usage, les infrastructures démantelées et les rebuts industriels. Objet d'une étude récente du Conseil économique, social et environnemental (CESE), leur développement présenterait un quadruple intérêt : réduire la dépendance aux importations, lisser la volatilité des cours, créer des emplois qualifiés et inscrire le secteur dans une logique d'économie circulaire.
Mais là encore, le passage à l'acte se heurte à la question du transfert technologique. Le savoir-faire en matière de recyclage des métaux est concentré dans quelques pays, avec, une fois de plus, la Chine comme leader mondial de l'innovation dans ce domaine.
Malgré ces contraintes structurelles, le secteur minier marocain a su tirer profit de la conjoncture mondiale favorable aux métaux critiques. Il a capté un volume significatif d'investissements étrangers et confirmé sa place parmi les premiers producteurs africains. Le Maroc est aujourd'hui premier producteur africain d'argent, de barytine et de bentonite, troisième producteur africain de cobalt, derrière la République démocratique du Congo et Madagascar, et figure également dans le top 5 africain pour le cuivre, le plomb et le zinc.
Le secteur est désormais en attente d'une réforme structurante, qui ouvrirait la voie à une nouvelle phase de développement. Mais les défis identifiés ne pourront être relevés isolément. Ils appellent à une concertation élargie entre l'ensemble des acteurs, débouchant sur une feuille de route claire, à même de tracer les contours du Maroc minier de demain.
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