Maroc-République tchèque : vers une alliance stratégique et industrielle de défense
La visite officielle à Rabat de Petr Macinka, vice-premier ministre et chef de la diplomatie tchèque, marque un tournant majeur dans les relations bilatérales.
Si les discussions entre le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et son homologue tchèque, Petr Macinka, le jeudi 26 mars, ont confirmé une réalité, c'est que les relations entre Rabat et Prague ont atteint un degré de maturité élevé. La coopération couvre plusieurs secteurs, mais le volet sécuritaire et militaire s’impose désormais comme l'un des piliers stratégiques de cette entente bilatérale.
L’accord militaire d’octobre 2024, dont la ratification prochaine devrait libérer tout le potentiel, prévoit une accélération sans précédent dans les domaines de la formation, des exercices conjoints et, surtout, de l’industrie de défense.
Un héritage technique consolidé au Sahara
La coopération avec l'industrie de défense tchèque n'est pas une nouveauté pour les Forces armées royales (FAR). Elle s’est bâtie au fil des ans, débutant par l’acquisition d’armes individuelles, notamment des variantes du fusil Kalachnikov en "mode tchèque". Mais le cœur de cette collaboration historique réside dans un matériel devenu emblématique sur le terrain : les bitubes de 14,5 mm et 23 mm.
Comme le souligne notre consultant militaire Abdelhamid Harifi, ces systèmes équipent aujourd'hui la majorité des unités d’infanterie des FAR, en particulier celles déployées au Sahara. "Ce sont ces mitrailleurs lourds que vous voyez montés sur les véhicules tout-terrain des FAR", précise-t-il. L'adoption de cette configuration est le fruit d'une doctrine de combat forgée durant la guerre du Sahara.
En s'appuyant sur le retour d'expérience (RETEX) du conflit, l'état-major a choisi de détourner ces engins de leur fonction initiale. "Essentiellement conçus pour la défense anti-aérienne, nous les avons adoptés pour le combat d'infanterie motorisée", explique l'expert. Cette adaptation tactique a donné des résultats jugés très satisfaisants face aux menaces mobiles, s'avérant d'une redoutable efficacité non seulement contre les véhicules légers, mais aussi contre certains véhicules blindés.
Aujourd'hui, ce partenariat franchit une nouvelle étape technologique. Les nouvelles versions de ces bitubes proposées par les industriels tchèques intègrent désormais des moyens optroniques avancés, améliorant considérablement les capacités de détection et de tir.
Les chars T-72 et le dossier ukrainien
Le partenariat maroco-tchèque a également été au cœur de l'actualité internationale à la suite des interprétations concernant le transfert de chars vers l'Ukraine. Le Maroc avait acquis auprès des Tchèques d’anciens chars T-72, dont la modernisation lourde avait été confiée à une société tchèque spécialisée. Après la réception d’une première tranche d’une cinquantaine d’unités, les livraisons ont été brusquement suspendues.
Harifi explique que, sous la pression directe des États-Unis, la République tchèque a décidé de livrer à l'Ukraine les chars qui étaient initialement destinés au Maroc et qui se trouvaient encore dans les ateliers de modernisation.
"Ce ne sont pas des chars marocains qui ont été envoyés au front, mais des chars qui devaient être livrés au Maroc", précise Harifi. Ce détournement contractuel ne s'est pas fait au détriment des FAR. Un compromis de compensation a été négocié, d'abord directement avec les Américains, puis avec les Tchèques en second plan, permettant au Royaume de bénéficier d'autres moyens de défense pour pallier cette suspension.
Vers une autonomie industrielle : munitions et camions Tatra
L’avenir de cette coopération maroco-tchèque ne se limite pas à l'achat de matériel sur étagère, mais s'oriente vers la colocalisation de la production. Plusieurs axes sont à l'étude :
- Production de munitions : le Maroc, dont les besoins sont massifs, envisage de délocaliser une partie de la production de munitions tchèques (7,62 mm, 12,7 mm, 14,5 mm et 23 mm) sur son sol. Ce projet pourrait également servir de plateforme d’exportation pour les armées africaines opérant en zone désertique.
- Écosystème Tatra : les camions Tatra sont devenus des vecteurs logistiques et de combat centraux pour l'artillerie et la défense aérienne des FAR. L’ouverture d’une unité de production ou d’assemblage locale pour ces véhicules tout-terrain est désormais une perspective sérieuse.
- Modernisation et maintenance : la création d'une unité logistique locale dédiée à l’entretien et à la modernisation du parc de chars T-72 est également sur la table.
Une technologie aux standards de l'OTAN
Enfin, le volet technologique occupe une place de choix. Les industriels tchèques proposent au Maroc des systèmes optroniques et électroniques de pointe, notamment des systèmes de visée et des dispositifs de vision nocturne (NVG) répondant aux standards de l'OTAN.
L'axe Rabat-Prague semble donc promis à une expansion durable, portée par une convergence d'intérêts stratégiques et une confiance technique mutuelle.
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