La Bourse de Casablanca est-elle en train de revivre 2022 ? Cette année-là, plus éprouvante encore que la période du Covid pour les marchés, reste dans les mémoires.
Aujourd’hui, beaucoup font le parallèle, comparent à 2022 et évoquent le risque de revivre la même situation, marquée à l’époque par la guerre en Ukraine, où la Bourse de Casablanca avait décroché de près de 20%.
Oui, c’était une grosse contre-performance. Voire plus marquante encore quand on se rappelle qu’en 2020, en pleine période Covid, le MASI n’avait reculé que d’environ 7%.
Cette comparaison revient aujourd’hui en raison du facteur exogène évident qu'est la guerre au Moyen-Orient. Une guerre énergétique de premier plan, avec des répercussions que personne ne conteste.
Mais peut-on réellement mettre les deux situations sur le même plan à la BVC ?
Avant de répondre à cette question centrale, il faut savoir, comme nous l’avons déjà évoqué dans plusieurs de nos articles, que la correction du marché boursier marocain a commencé avant la guerre.
Celle-ci a certes déclenché un sentiment de peur et d’aversion au risque, mais au-delà du facteur psychologique, le pétrole entrait déjà en jeu. Car le Maroc est un pays importateur qui couvre près de 90% de ses besoins énergétiques à l’extérieur, et on peut donc facilement imaginer les chaînes et les liens entre les prix de l’énergie, l’inflation, les taux et, au final, le marché boursier.
2022 : un choc de taux non anticipé par le marché
"En 2022, on sortait du Covid avec une reprise forte, mais derrière, il y a eu une explosion de l’inflation au niveau mondial, notamment avec la guerre en Ukraine qui a fait grimper les prix de l’énergie. À partir de là, les banques centrales ont changé de cap et ont commencé à remonter les taux rapidement, y compris au Maroc", résume l'un d'eux.
Non, on n’est pas dans un remake de 2022, même si certains facteurs de risque restent présents
"La hausse des taux, qui n’était pas encore intégrée par les investisseurs, a rendu les actions moins attractives. Les investisseurs ont alors arbitré, dans un contexte de forte incertitude et de baisse généralisée des marchés. Malgré des fondamentaux solides, cela n’a pas suffi à soutenir la Bourse".
"Donc très bien, en 2022, il y avait aussi une guerre autour de l’énergie. Mais est-ce qu’on a aujourd’hui le même cadre macro, avec une inflation très élevée et des taux en forte hausse ? La réponse est non. Le contexte est différent, avec une inflation aujourd’hui maîtrisée et des taux qui ont déjà absorbé l’essentiel du choc".
2026 : des taux déjà intégrés dans les valorisations
Alors, bien que l’impact exact du conflit sur l’inflation et la courbe des taux reste difficile à mesurer, "le marché semble avoir déjà intégré une hausse de 100 points de base des BDT-10 ans, de 3,2% à 4,2%", expliquent les analystes de CFG Research.
Dans ce sens, "les niveaux de valorisation actuels du marché montrent toutefois que les investisseurs ont déjà intégré une hausse potentielle de 100 points de base du rendement des BDT-10 ans à environ 4,2%". Autrement dit, "l’ajustement récent des multiples reflète probablement déjà ces attentes de taux plus élevés". Ainsi, "ce coussin de 100 points de base laisse présager que le risque de baisse des niveaux de valorisations lié à de futures hausses de taux pourrait désormais être limité".
La différence, c’est que le choc des taux a déjà été intégré par le marché, contrairement à 2022 où il avait pris les investisseurs de court
Cette lecture permet justement de remettre en perspective ce qui s’est passé en 2022. "Suite au pic historique d’inflation cette année-là (8,3% contre une moyenne historique de 1,5%), induit par un cours du pétrole avoisinant les 100 dollars et un hiver exceptionnellement froid ayant entravé la production agricole au premier trimestre, la Banque centrale avait différé l’ajustement de son taux directeur, estimant que la politique monétaire nationale avait une efficacité limitée face à des pressions inflationnistes importées".

"Or, ce retard a engendré un décalage significatif entre les attentes du marché et les objectifs de l’État, poussant finalement le Trésor à suspendre temporairement ses émissions obligataires à long terme au profit d’une dette à court terme pour financer ses dépenses d’investissement. Ce pivot tactique a alors déformé la courbe des taux et considérablement amplifié les besoins de financement bruts en 2023, l’État devant relever un double défi : refinancer la dette à court terme de 2022 tout en couvrant de nouveaux besoins de financement".
Ainsi, "les besoins de financement bruts sont passés de 129 milliards de dirhams en 2022 à 255 MMDH en 2023, accentuant la pression haussière sur les taux et portant le taux sans risque à un sommet historique de 4,7%. Au-delà du relèvement du taux directeur à 3,0%, la hausse du taux du Trésor à 10 ans a été principalement alimentée par cette forte progression des besoins de financement".
Aujourd’hui, la situation apparaît différente. Certes, si l’inflation venait à s’intensifier durablement et que ce décalage réapparaissait, un scénario similaire pourrait se reproduire. Toutefois, le déficit budgétaire est actuellement projeté à 55 MMDH, avec des besoins de financement estimés à 144 MMDH. Même dans un scénario de tension sur les prix de l’énergie, avec un baril autour de 100 dollars, les dépenses de compensation pourraient atteindre 40 MMDH, portant les besoins à 174 MMDH, soit des niveaux plus proches de ceux observés récemment.
Dans ce cadre, bien que légèrement supérieurs à ceux de l’année précédente, ces niveaux resteraient alignés avec ceux de 2024, lorsque les rendements à 10 ans avoisinaient les 4%, conformément aux attentes actuelles du marché.

Ainsi, "la récurrence de ce scénario en 2026 est hautement improbable". Par conséquent, "les rendements ne devraient pas retrouver leurs sommets de 2023, et le pic de 4,7% du BDT-10 ans devrait rester une exception historique plutôt qu’une trajectoire durable. Cela reste toutefois conditionné à la capacité de l’État à sécuriser son financement extérieur comme prévu et à éviter un recours excessif à la dette à court terme".
Par ailleurs, les fortes précipitations enregistrées au premier trimestre 2026, après plusieurs années de sécheresse, devraient améliorer la production agricole, avec une valeur ajoutée attendue en hausse de 14,4%, contribuant ainsi à atténuer les pressions inflationnistes.
Enfin, "bien que les réformes budgétaires aient permis de ramener le déficit vers son objectif de 3% du PIB, des chocs externes pourraient encore entraîner un décalage temporaire. En cas de hausse des dépenses de subvention, le déficit pourrait ainsi se creuser momentanément à 4% du PIB, avant de s’atténuer avec la baisse éventuelle des prix de l’énergie. Néanmoins, les efforts de discipline budgétaire devraient limiter toute hausse prononcée des taux et conforter les anticipations actuelles du marché".

Des fondamentaux économiques qui tiennent
La dynamique du marché dépend aussi de la croissance des bénéfices, elle-même liée aux perspectives macroéconomiques. À ce niveau, le cadre reste globalement solide. La croissance du PIB est attendue en accélération à 5,6% en 2026, portée par l’investissement public, le rebond agricole et la bonne tenue des secteurs exportateurs.
"Même en cas de tensions sur les matières premières, certains facteurs peuvent jouer un rôle d’amortisseur, notamment la hausse des prix des phosphates, qui pourrait compenser en partie le renchérissement de la facture énergétique. Par ailleurs, le tourisme reste sur une base élevée, ce qui limite l’impact d’un éventuel ralentissement".
"Dans l’ensemble, les équilibres externes apparaissent maîtrisés, soutenus par les recettes touristiques, les exportations et les transferts des MRE, ce qui réduit le risque de tensions sur la liquidité".
Même dans un scénario de choc plus marqué, avec un ralentissement de la croissance, l’économie reviendrait vers sa moyenne historique, sans rupture brutale. Dans cette configuration, l’impact sur les bénéfices des entreprises resterait globalement contenu.
Autrement dit, malgré des pressions possibles sur les coûts et les marges, les modèles économiques des sociétés cotées permettent d’absorber une partie du choc. Le risque d’une dégradation marquée des résultats apparaît donc limité, même si une révision des prévisions pourrait accentuer la correction du marché en cas de scénario plus défavorable.
Une correction qui ne s’explique pas uniquement par le contexte externe
À y regarder de plus près, la correction actuelle dépasse le simple cadre géopolitique. "Le contexte externe joue, bien sûr, mais il n’explique pas à lui seul l’ampleur du mouvement. Une partie de la réponse se trouve dans le fonctionnement même du marché. On est sur un marché dominé par les institutionnels : personnes morales et OPCVM représentent près de 66% des volumes, mais avec en parallèle une montée des particuliers autour de 21%, souvent plus réactifs et court terme. Dans un marché peu profond et sans mécanismes de couverture, ce mix fait que le moindre flux amplifie immédiatement les mouvements", conclut un analyste de la place.
In fine, "le risque n’est pas totalement écarté. Une remontée durable des pressions inflationnistes pourrait fragiliser les équilibres macroéconomiques, notamment à travers un creusement des déficits et un alourdissement de la facture énergétique".
Dans un tel contexte, "la liquidité du marché pourrait se resserrer davantage, sous l’effet combiné d’une éventuelle dépréciation du dirham et de tensions sur les financements, ce qui exercerait une pression supplémentaire sur les taux souverains".
Par ailleurs, une persistance de l’inflation pourrait conduire la Banque centrale à durcir sa politique monétaire, avec des répercussions sur l’ensemble de la courbe des taux.
Enfin, "la hausse des dépenses de compensation et du coût de la dette pourrait accentuer les contraintes budgétaires, d’autant que les marges de réduction de l’investissement public restent limitées".
D’autant plus que le mouvement haussier des taux avait été enclenché dès fin 2025, dans un contexte de resserrement de la liquidité, bien avant l’apparition des tensions géopolitiques actuelles.
Source: medias24.com

