Le secteur de la chimie occupe une place majeure dans l’appareil industriel marocain. Il pèse près de 30% de la production industrielle nationale, génère un chiffre d’affaires de 190 MMDH, et assure plus de 220.000 emplois directs et indirects.
Il s’impose ainsi comme le premier secteur industriel du pays en termes de production, avec un rôle central dans plusieurs chaînes de valeur, de l’automobile aux matériaux, en passant par de nombreuses activités de transformation.
Cette place s’explique aussi par la nature même du secteur. La chimie reste une industrie technique, capitalistique et fortement liée aux enjeux de sécurité, de stockage, de transport, de conformité et de contrôle.
Or, à mesure que l’industrie évolue et que les ambitions du Maroc montent en gamme, une question se pose de plus en plus nettement : quelles sont aujourd’hui les principales contraintes qui pèsent sur le secteur de la chimie ?
Dans ce contexte, Abed Chagar, président de la Fédération de la chimie et de la parachimie, souligne que les contraintes du secteur ne sont pas à chercher du côté de la fiscalité. Selon lui, les réformes engagées ces dernières années, notamment en matière d’impôt sur les sociétés et de TVA, ont été globalement positives et bien accueillies par les opérateurs. Autrement dit, pour la fédération, le cadre fiscal ne constitue pas aujourd’hui le principal point de blocage.
Abed Chagar pointe avant tout un problème de réglementation, qu’il juge de plus en plus en décalage avec les réalités actuelles de l’industrie. Plusieurs textes encadrant le secteur sont, selon lui, devenus obsolètes, alors même qu’ils continuent de s’appliquer.
Le vrai point de blocage : un cadre réglementaire jugé obsolète, notamment autour des établissements classés
"Notre problème, dans la chimie, est avant tout un problème de réglementation. C’est cela, le vrai sujet. Malheureusement, plusieurs textes qui encadrent encore aujourd’hui le secteur sont devenus caducs, et pourtant ce sont toujours eux qui le régissent. Nous n’avons cessé de le dire et de le répéter", estime Abed Chagar.
"Il existe en particulier une loi que nous avons toujours défendue comme prioritaire à réformer. Elle ne concerne d’ailleurs pas uniquement la chimie, mais l’investissement industriel de manière plus large : c’est la loi sur les établissements classés. Concrètement, lorsque vous voulez lancer une activité industrielle, celle-ci est classée selon une catégorie, et à chaque catégorie correspondent des exigences, notamment en matière de stockage, de distances ou de conditions d’implantation".
La loi actuellement en vigueur au Maroc date de 1914. Elle a été signée par Lyautey, ce qui montre à quel point elle est ancienne
Depuis, elle n’a connu que des ajustements très limités, essentiellement pour ajouter certains produits concernés par son champ d’application. Pendant ce temps, d’autres pays ont fait évoluer leur réglementation. En France, par exemple, cette loi a été revue à plusieurs reprises pour être simplifiée, assouplie et rendue plus cohérente avec l’évolution des réalités industrielles.
"C’est justement pour cela qu’au niveau de la Fédération, avec l’appui du ministère de l’Industrie, nous avons lancé il y a quatre ans une étude de fond sur cette question. Nous avons d’abord procédé à un recensement de toute la réglementation liée à cette loi, une réglementation que nous avons trouvée dispersée, parfois incohérente et peu lisible. Ensuite, nous l’avons benchmarkée avec plusieurs références, notamment la France, la région de Bruxelles, le Québec et la Tunisie", ajoute-t-il.
"Nous sommes allés plus loin encore, puisque nous avons préparé une proposition de réforme et saisi le ministère de l’Industrie, qui a soutenu cette démarche. Nous avons également porté ce sujet au niveau de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). Mais ce que nous demandons est clair : il ne s’agit pas simplement de retoucher le texte actuel, ligne par ligne. Nous plaidons pour une véritable refonte, une reconception de la loi depuis le début, sur la base de l’étude que nous avons réalisée et transmise au ministère de l’Équipement, qui est le département concerné par ce texte. Or, malgré les courriers adressés, ni nous ni la CGEM, qui nous a appuyés dans ce dossier, n’avons reçu de réponse".
"Au-delà de cette réforme, nous souhaitons aussi la mise en place d’une commission de synergie réunissant les ministères concernés, notamment l’Industrie, qui est notre ministère de tutelle, afin de mettre à plat l’ensemble des lois qui régissent le secteur et de travailler à leur amélioration. L’enjeu, au fond, n’est pas limité à la chimie".
Pourquoi cette réglementation est devenue un frein concret à l’investissement
Le Maroc cherche aujourd’hui à attirer davantage d’investissements industriels. "Pourtant, dans la pratique, certains investisseurs ne vont même pas jusqu’à consulter les autorités concernées. Ils regardent d’abord le cadre réglementaire applicable, constatent sa complexité, et renoncent en amont. À partir de là, on bloque déjà une partie des investissements potentiels".
"Et ce constat vaut aussi pour les industriels déjà présents. Lorsqu’une entreprise chimique veut investir ou développer ses capacités, elle se heurte très souvent à des exigences issues de cette loi, que nous jugeons, dans plusieurs cas, démesurées", explique Abed Chagar.
"Je donne souvent un exemple très simple. D’après ce cadre, il n’est pas possible de stocker plus de 30 m³ par solvant, alors qu’en France, les seuils ont évolué depuis longtemps et atteignent des niveaux bien plus élevés, c'est déjà passé à 2.000 m3".
"Avec une lecture stricte d’une telle règle, on aboutit à des situations absurdes : une blanchisserie, par exemple, ne pourrait normalement pas exister, pas plus qu’une station-service. Cela montre bien que le problème n’est pas le principe d’un encadrement, mais le décalage entre certaines règles et les réalités actuelles".
Au-delà de la chimie, un enjeu de politique industrielle et d’attractivité
"Nous espérons que les parties concernées accepteront de travailler avec nous sur ce sujet. Nous sommes à leur disposition, justement pour faire avancer ce chantier et débloquer une situation qui freine aujourd’hui le secteur".
"Il faut rappeler que la chimie au Maroc s’appuie sur des entreprises installées de longue date, qui maîtrisent leur métier et disposent d’une véritable expertise. Colorado, par exemple, a soixante-quatre ans d’existence. D’autres acteurs historiques du secteur, comme la Société nationale d'électrolyse et de pétrochimie (SNEP) ou la Société chérifienne des engrais (SCE), sont également bien implantés et portent un savoir-faire industriel réel".
"On ne fait pas de chimie sans recherche ni développement. Toute entreprise chimique sérieuse doit disposer de laboratoires, de capacités de conception et d’un effort continu en R&D. Autrement dit, on parle d’un secteur qui investit, qui innove et qui s’inscrit dans la durée".
Les investissements engagés par les industriels en témoignent. Colorado, à lui seul, représente un investissement de 150 MDH. La SNEP vient de finaliser un investissement de 600 MDH, tandis que la SCE a engagé, de son côté, 450 MDH. Ce sont des montants importants, qui illustrent l’effort d’investissement consenti par les opérateurs du secteur.
"Dès lors, on peut se demander ce que le secteur pourrait accomplir avec une réglementation plus accueillante et plus adaptée. Et l’enjeu ne concerne pas uniquement la chimie. Avec un cadre plus cohérent, c’est plus largement l’investissement industriel qui pourrait être facilité, avec, à la clé, davantage de création de richesse pour l’économie nationale", conclut-il.
