Le déclenchement des frappes israélo-américaines sur l’Iran a immédiatement provoqué un choc énergétique majeur. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20% de l’offre mondiale de pétrole, est fortement perturbé, tandis que le Brent a rapidement dépassé les 100$/baril, soit un niveau largement au-dessus de l’hypothèse de 65$ retenue dans la loi de finances 2026.
Dans ce contexte, la question qui se pose aujourd’hui est directe : quels impacts pour l’économie marocaine et pour notre marché financier ? D’autant que le Maroc importe près de 90% de ses besoins énergétiques, ce qui se traduit mécaniquement par un renchérissement de la facture énergétique et des pressions sur les équilibres macroéconomiques.
Or, répondre à cette question suppose d’aller au-delà du constat immédiat. L’ampleur du choc dépend avant tout de sa durée et de son intensité. C’est dans cette logique que s’inscrit l’étude réalisée par les analystes de Saham Capital Bourse, qui proposent une lecture en scénarios permettant d’évaluer les différentes trajectoires possibles pour l’économie marocaine et les marchés.
À volume constant, chaque hausse de 10$/baril au-delà de l’hypothèse budgétaire se traduit par un surcoût estimé à près de 15 MMDH pour l’économie nationale. Dans le contexte actuel, avec un Brent évoluant au-delà de 100$/baril, soit un écart de plus de 35$ par rapport à l’hypothèse retenue dans la loi de finances 2026, la pression sur la facture énergétique apparaît déjà significative.
À volume constant, chaque hausse de 10$/baril au-delà de l’hypothèse budgétaire se traduit par un surcoût estimé à près de 15 MMDH pour l’économie nationale
Voici les trois scénarios d'évolutions du conflit et leurs implications :

Scénario 1 : un choc transitoire et rapidement absorbé
Dans ce premier scénario, les tensions géopolitiques se résorbent rapidement, avec un cessez-le-feu intervenant dans un horizon de 2 à 4 semaines et une réouverture du détroit d’Ormuz. Dans ce contexte, le prix du Brent reviendrait progressivement dans une fourchette de 70 à 80$/baril, effaçant l’essentiel de la prime de risque observée au début du conflit.
Sur le plan macroéconomique, les impacts resteraient globalement contenus. La croissance évoluerait dans une fourchette proche des projections initiales, autour de 4,6% à 5%, tandis que l’inflation demeurerait maîtrisée entre 1,5% et 2,5%.
Le déficit budgétaire resterait aligné avec la trajectoire de la loi de finances, autour de 3% du PIB, sans dépassement significatif de l’enveloppe de compensation.
Du côté des finances publiques, l’impact budgétaire serait limité. La hausse temporaire des prix de l’énergie ne justifierait pas l’activation de mécanismes exceptionnels, tandis qu’un effet ponctuellement positif pourrait être observé sur les recettes fiscales, via la TVA appliquée aux produits pétroliers. Le service de la dette extérieure resterait peu affecté, malgré une légère dépréciation du dirham sur une courte période.
Sur le plan extérieur, le choc sur la facture énergétique serait transitoire, avec un surcoût estimé entre 8 et 15 MMDH. Les autres composantes de la balance des paiements resteraient globalement stables : les exportations de phosphates pourraient bénéficier d’un effet légèrement positif, le déficit courant demeurerait proche de 2% du PIB, et les réserves de change resteraient autour de 460 MMDH, soit environ 5,5 mois d’importations.
Les marchés financiers enregistreraient, dans un premier temps, un ajustement technique. Les taux obligataires pourraient connaître une tension temporaire de l’ordre de +20 à +35 points de base, tandis que le dirham se déprécierait légèrement face au dollar, entre -1,5% et -2,5%. Sur le marché actions, le MASI pourrait corriger d’environ 10% sous l’effet de la montée de l’aversion au risque, avant de rebondir rapidement avec la normalisation des prix de l’énergie.
Scénario 2 : un choc prolongé qui commence à peser sur les équilibres
C’est dans cette configuration que les effets deviennent réellement tangibles. Le conflit s’installe dans la durée, entre six et douze mois, avec des perturbations persistantes du détroit d’Ormuz. Le marché pétrolier intègre ce déséquilibre, avec un Brent qui se stabilise dans une fourchette de 90 à 110$/baril.
À ce niveau de prix, le choc énergétique cesse d’être ponctuel pour devenir structurel. La facture énergétique du Maroc s’alourdirait significativement, avec un surcoût estimé entre 40 et 50 MMDH sur l’année, ce qui commencerait à se traduire par une dégradation progressive des équilibres extérieurs.
Le déficit courant pourrait ainsi s’élargir vers une fourchette de 2,5% à 3,5% du PIB, sous l’effet combiné de la hausse des importations énergétiques et du renchérissement des intrants industriels, notamment dans la filière des phosphates.
Sur le plan budgétaire, les marges de manœuvre se resserrent. La hausse des prix du butane et des produits de base entraînerait un surcoût de compensation compris entre 5,5 et 7,5 MMDH, auquel pourraient s’ajouter des tensions sur certaines importations alimentaires. En parallèle, la dynamique des recettes fiscales resterait globalement soutenue par les prix élevés, ce qui permettrait d’amortir partiellement le choc. Au total, le déficit budgétaire pourrait se dégrader de 0,2 à 0,6 point de PIB par rapport à la trajectoire initiale.
Ce scénario se traduit également par un changement d’environnement monétaire et financier. La persistance de l’inflation importée pourrait conduire Bank Al-Maghrib à ajuster son taux directeur à la hausse, dans une fourchette de +25 à +50 points de base, tandis que la courbe des taux souverains se déplacerait à la hausse de manière plus marquée, entre +60 et +120 points de base.
Sur le marché des changes, la pression serait plus durable. Le dirham pourrait se déprécier de 3% à 6% face à l’euro et de 5% à 8% face au dollar sur un horizon de douze mois, sous l’effet de l’appréciation du billet vert et de la détérioration du compte courant.
Dans ce contexte, le marché actions évoluerait dans un environnement plus volatil. La hausse des primes de risque et le repositionnement des investisseurs vers des valeurs défensives pourraient entraîner une correction du MASI comprise entre -10% et -15%, ce qui montre un ajustement progressif des valorisations à un nouveau régime de prix de l’énergie.
Scénario 3 : un choc systémique qui met à l’épreuve la résilience macro-financière
Dans ce dernier scénario, le conflit s’enlise au-delà de douze mois et prend une dimension régionale, avec une perturbation durable, voire une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz. Le choc énergétique devient alors global, avec un Brent évoluant autour de 120 à 130$/baril, dans un contexte de tensions généralisées sur les marchés des matières premières.
À ce niveau, les effets ne se limitent plus à un ajustement progressif : ils deviennent systémiques. La facture énergétique pourrait générer un surcoût annuel compris entre 70 et 90 MMDH, exerçant une pression significative sur les équilibres extérieurs. Le déficit courant pourrait ainsi se creuser jusqu’à environ 4,5% du PIB, dans un environnement marqué par un ralentissement de la demande mondiale et une hausse généralisée des coûts d’importation.
Sur le plan macroéconomique, la croissance serait sensiblement affectée, revenant autour de 3%, tandis que l’inflation pourrait atteindre des niveaux proches de 5% à 6% sous l’effet du choc énergétique.
Les finances publiques resteraient sous pression, malgré certains effets compensateurs. Le coût de la compensation augmenterait sensiblement, tandis que les besoins de financement s’accroîtraient dans un contexte de hausse des taux. Le déficit budgétaire pourrait ainsi se dégrader de près d’un point de PIB, même si une partie du choc serait absorbée par la dynamique des recettes fiscales et les revenus liés au secteur phosphatier.
Du côté des équilibres externes, les réserves de change pourraient reculer vers 420 MMDH, soit environ 4,5 mois d’importations, sous l’effet combiné de la dégradation du compte courant et du ralentissement des investissements étrangers.
Dans cet environnement, la politique monétaire serait confrontée à un arbitrage complexe entre lutte contre l’inflation et soutien à l’activité. Une hausse du taux directeur pourrait être envisagée, tout en restant graduelle afin d’éviter un durcissement excessif des conditions financières.
Les marchés financiers évolueraient dans une logique de stress. Les taux souverains pourraient enregistrer une hausse marquée, tandis que le dirham se déprécierait plus fortement, entre -8% et -12% face au dollar. Sur le marché actions, le MASI pourrait subir une correction comprise entre -15% et -20%, reflétant un mouvement global de désengagement des actifs risqués au profit de valeurs refuges.
Dans ce scénario, le choc dépasse le cadre conjoncturel pour devenir un véritable test de résilience pour l’économie marocaine, confrontée à une combinaison de pressions externes, budgétaires et financières.
Guerre au Moyen-Orient. Les fragilités de l’économie marocaine face au choc
