Colorado : résultats 2025, stratégie industrielle et impact des tensions géopolitiques (Interview)

Colorado, Abed Chagar, industrie chimique, peinture, résultats 2025, Dar Bouazza, résines, investissement industriel, matières premières, géopolitiqueAbed Chagar, directeur général de Colorado.
Par | Le 16/3/2026 à 16:59
Résultat net en hausse de plus de 44% en 2025 et nouveaux projets à Dar Bouazza, dont le lancement d’une activité de résines appelée à renforcer les marges... Dans cet entretien avec Médias24, Abed Chagar revient sur les performances de Colorado, ses investissements industriels et les tensions sur les matières premières.

Colorado a publié des résultats 2025 solides, marqués notamment par une nette progression de sa rentabilité. L’occasion de s’entretenir avec son directeur général, Abed Chagar, qui revient pour Médias24 sur les performances du groupe, ses ambitions industrielles et la manière dont l’entreprise aborde l’année 2026 dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques.

"Nous avons réalisé une bonne année 2025. Je dis une bonne année, et non une très bonne année, parce que le chiffre d’affaires n’a connu qu’une légère progression, d’environ 3%. En revanche, en termes de résultats d’exploitation, de marge et de résultat net, la performance est excellente. Le résultat net a progressé de plus de 44% par rapport à l’année précédente", commente Abed Chagar.

Médias24 : Quels sont, selon vous, les principaux facteurs qui ont contribué à cette performance ?

Abed ChagarPlusieurs facteurs expliquent cette évolution de chiffre d’affaires. En 2025, le secteur du bâtiment au Maroc a été dynamique, porté par de nombreux chantiers d’infrastructures, en lien avec la CAN et la Coupe du monde. Cette activité s’est traduite par une progression à deux chiffres des ventes de ciment.

En revanche, l’immobilier a connu une année plus atone. Les mises en chantier ont reculé, notamment dans le logement social, après le passage à un nouveau dispositif de subvention directe accordée aux acquéreurs. Ce mécanisme a mis du temps à se déployer et les volumes restent inférieurs à ceux observés auparavant. À cela s’ajoutent les contraintes foncières dans les grandes villes et certaines évolutions dans les procédures notariales, qui peuvent ralentir les transactions.

Or, l’activité de Colorado est davantage liée à l’immobilier qu’aux grands chantiers d’infrastructures, qui consomment surtout du ciment, mais relativement peu de peinture. Malgré ce contexte, le groupe a publié des résultats solides et conformes à ses prévisions.

S’agissant de l’amélioration de nos marges, plusieurs facteurs entrent en jeu. Le premier concerne la baisse du prix des matières premières. L’année 2022 avait été exceptionnelle en termes de hausse des coûts. À partir de 2024, nous avons commencé à observer une détente sur certains intrants, tendance qui s’est poursuivie en 2025. Cela nous a permis d’améliorer nos marges, notamment la marge brute.

Le deuxième facteur qui explique cette performance tient au développement des peintures industrielles. Depuis plusieurs années, nous travaillons à renforcer ce segment, qui constitue aujourd’hui une offre importante dans ce domaine. Progressivement, Colorado devient un opérateur de référence dans la fabrication et la commercialisation de peintures industrielles au Maroc. Il faut rappeler qu’il existe encore très peu d’acteurs industriels sur ce segment dans le pays.

C’est d’ailleurs très différent du marché de la peinture bâtiment, qui est beaucoup plus concurrentiel et fragmenté.

- Colorado prévoit le lancement de deux nouvelles unités de production à Dar Bouazza, dont la mise en service est attendue vers la fin de l'année. Quel impact ces investissements pourraient-ils avoir sur votre activité et vos résultats ?

- Il s’agit en effet d’une extension de nos capacités de production. Nous avons obtenu les autorisations en janvier, et le projet a déjà démarré. Ces unités devraient être pleinement opérationnelles à partir du 1er janvier 2027. Il s’agit notamment d’une unité dédiée à la fabrication des enduits.

Jusqu’à présent, les enduits étaient produits dans les mêmes installations que les autres produits de peinture. Désormais, nous allons disposer d’une usine dédiée, car nous sommes aujourd’hui un acteur important sur ce segment, que ce soit pour les enduits en poudre ou en pâte.

Nous faisons clairement partie des leaders. Les ventes d’enduits sont importantes pour nous et cette catégorie de produits connaît une croissance à deux chiffres chaque année. Il était donc nécessaire d’augmenter nos capacités pour accompagner cette dynamique. Cette nouvelle unité devrait ainsi contribuer à l’augmentation de notre activité à partir de 2027.

Par ailleurs, nous développons également une nouvelle activité industrielle, avec l’investissement réalisé à Dar Bouazza. Cette activité concerne la fabrication de résines et d’émulsions. Ces produits sont d’abord destinés à notre propre consommation dans la fabrication de peintures, mais ils pourront également être commercialisés auprès d’autres acteurs du marché.

Les résines sont utilisées dans de nombreux secteurs, notamment les peintures, les emballages ou encore d’autres applications industrielles. Cette activité devrait également démarrer en 2027. L’impact sur les marges devrait être visible assez rapidement, car produire ces intrants en interne permettra d’améliorer notre rentabilité. Pour donner un ordre de grandeur, chaque point de marge supplémentaire représente pour nous environ 6 millions de dirhams de résultat.

Concernant le chiffre d’affaires, l’impact devrait se matérialiser un peu plus tard, notamment à partir de 2028, lorsque nous commencerons à vendre ces produits à des clients externes.

La première année, nous anticipons un chiffre d’affaires de l’activité compris entre 30 MDH et 50 MDH pour cette activité. Ensuite, la montée en puissance devrait être rapide et nous pensons pouvoir dépasser les 100 MDH dès les années suivantes.

Pour donner un ordre de grandeur, chaque point de marge supplémentaire représente pour nous environ 6 millions de dirhams de résultat

 

- Le secteur de la peinture est souvent décrit comme un marché mature et fortement concurrentiel. Comment Colorado se positionne-t-il face à cette concurrence ?

- Il faut savoir que la structure du marché a beaucoup changé ces dernières années. Au moins trois événements majeurs ont profondément impacté le secteur et les opérateurs.

Le premier a été la crise du Covid-19 en 2020. Elle a fragilisé plusieurs opérateurs et certains n’étaient pas sûrs de pouvoir poursuivre leur activité dans ces conditions.

Le deuxième événement a été la hausse spectaculaire des prix des matières premières en 2022, accompagnée parfois de pénuries. Cela a mis en difficulté plusieurs acteurs, en particulier les petites et moyennes entreprises, qui n’ont pas toujours pu s’approvisionner ou maintenir leur production dans de bonnes conditions.

Le troisième élément important est la disparition de la pratique du "jeton" en 2021. Cette pratique permettait à certains fabricants d’écouler plus facilement des produits de moindre qualité en accordant un jeton plus élevé aux distributeurs ou aux applicateurs. La disparition de ce système a également modifié l’équilibre du marché.

Aujourd’hui, le marché a donc beaucoup changé. Plusieurs acteurs ont disparu ou se sont fortement affaiblis. Par exemple, Prodec a fait faillite. C’était une entreprise importante qui réalisait entre 200 MDH et 300 MDH de chiffre d’affaires.

Désormais, le secteur est principalement partagé entre cinq ou six grands acteurs. Colorado fait partie des opérateurs de référence, même si nous ne sommes pas le leader en termes de volumes. Il existe un acteur qui détient près de 50% de part de marché.

- Et quelle est la part de marché de Colorado ?

- Notre part de marché globale tourne aujourd’hui autour de 18%. En revanche, si l’on se concentre sur le segment des produits de qualité et du marché premium, notre position est différente. Sur ce segment, nous sommes leaders.

C’est très important pour nous, car notre stratégie repose sur la qualité. Nous avons des standards techniques élevés et nous ne pouvons pas commercialiser un produit qui ne correspond pas exactement aux spécifications indiquées dans nos fiches techniques ou aux certifications associées.

Nous nous orientons donc davantage vers des produits à forte valeur ajoutée et à haute qualité.

Par exemple, nous sommes aujourd’hui la seule entreprise au Maroc à proposer des produits HQE (Haute Qualité environnementale). Cette certification est exigée dans certains projets, notamment ceux portés par de grandes institutions ou des projets structurants.

Nous disposons également de plusieurs produits bénéficiant de l’écolabel européen, ce qui constitue un autre gage de qualité environnementale.

Par ailleurs, une grande partie de nos produits respecte des niveaux très faibles d’émission de COV (composés organiques volatils).

Aujourd’hui, nous proposons même des gammes de peintures sans odeur. Évidemment, ces produits sont plus chers. Ils s’adressent à une clientèle plus exigeante, qui recherche à la fois la qualité et le confort d’usage. Ce segment reste relativement limité par rapport au marché global, mais sur ce créneau, nous disposons d’une part de marché importante.

Nous sommes également leaders sur plusieurs segments de peintures de spécialité : les peintures d’étanchéité, les enduits contre l’humidité ou encore les peintures antibactériennes. Ces produits disposent de certifications et d’homologations spécifiques. Dans ces segments techniques, Colorado occupe aujourd’hui une position de leader.

- Concrètement, comment Colorado se positionne-t-il face à ses concurrents sur le marché ?

- Face à la concurrence, notre approche est assez claire. Nous essayons d’être présents sur l’ensemble des segments du marché, mais il y a certaines logiques concurrentielles dans lesquelles nous ne souhaitons pas entrer.

Par exemple, lorsque certains acteurs choisissent de se positionner uniquement sur la stratégie du prix le plus bas, nous ne pouvons pas suivre cette logique. Dans ces cas-là, nous préférons tout simplement leur laisser ce segment du marché. D’ailleurs, plusieurs opérateurs se positionnent aujourd’hui sur ce créneau des produits à très bas prix.

Cela peut concerner différents types de produits, que ce soit des peintures pour le bâtiment, pour la carrosserie ou d’autres usages.

De notre côté, nous cherchons plutôt à nous distinguer par la qualité des produits, mais aussi par le service et par le sérieux de notre relation avec les clients. C’est un positionnement qui est aujourd’hui reconnu sur le marché.

Nos clients savent que nous respectons nos engagements et que nous tenons toujours nos promesses, que ce soit en matière de qualité, de délais ou d’accompagnement. Et cela reste un élément essentiel dans notre relation avec eux.

- L’export constitue depuis plusieurs années un axe de développement important pour Colorado. Vous êtes présent en Afrique, au Moyen-Orient et même en Europe. Comment l’activité export a-t-elle évolué en 2025 ?

- L’export est un axe stratégique pour Colorado depuis longtemps. Nous avons commencé à nous développer à l’international en 2008.

En 2007, nous étions devenus leader sur le marché marocain et nous avons alors décidé d’engager une stratégie d’expansion à l’international. À partir du 1er janvier 2008, nous avons créé une direction export dédiée. Depuis cette date, l’activité export a globalement connu une progression régulière, souvent avec des taux de croissance à deux chiffres.

Cependant, sur les deux dernières années, la situation a été différente. En 2024, nous avons enregistré une baisse de l’activité export, et cette tendance s’est poursuivie en 2025.

Au total, le chiffre d’affaires global de Colorado a progressé d’environ 3%. Mais si l’on exclut l’export et que l’on regarde uniquement le marché local, la croissance dépasse 5%

La baisse provient essentiellement du recul de notre activité sur le marché algérien, qui était pendant plusieurs années notre premier marché à l’international.

Malheureusement, depuis le 1er janvier 2024, les autorités algériennes ont pratiquement interdit l’entrée de produits marocains. Cela a eu un impact direct sur notre activité et nous avons perdu plusieurs millions de dirhams de chiffre d’affaires sur ce marché.

Par ailleurs, nous avons également connu un ralentissement dans certains marchés d’Afrique de l’Ouest.

Cela s’explique notamment par le calendrier électoral dans plusieurs pays. Les périodes électorales entraînent souvent un ralentissement de l’activité économique. Avant les élections, les projets sont suspendus ou retardés. Après les élections, il faut généralement un certain temps pour que les nouvelles équipes mettent en place leurs politiques et que l’activité économique redémarre pleinement.

Dans certains marchés d’Afrique de l’Ouest, cette situation a donc pesé sur notre activité.

En parallèle, nous avons commencé à nous développer dans de nouveaux marchés. Nous sommes entrés pour la première fois dans des pays comme la République centrafricaine ou le Ghana, où nous n’avions jamais vendu auparavant.

Nous avons également repris notre présence au Togo. C’est un marché sur lequel nous étions présents il y a plusieurs années, mais où nous avions arrêté nos activités pendant cinq à six ans. Nous y revenons aujourd’hui.

Ces développements nous permettent d’aborder 2026 et les années à venir avec optimisme.

- Même si les tensions géopolitiques, notamment autour de l’Iran, commencent à perturber les marchés des matières premières et les chaînes d’approvisionnement...

- Nous restons confiants pour la suite, car nous disposons de solides compétences, ainsi que de ressources industrielles et financières importantes.

Cela dit, nous ne pouvons pas ignorer ce qui se passe aujourd’hui sur le plan international. Les tensions géopolitiques actuelles ont déjà commencé à perturber les marchés.

La guerre en Ukraine avait déjà bouleversé de nombreux paramètres économiques, notamment sur les matières premières. Aujourd’hui, nous observons un phénomène similaire avec les tensions actuelles au Moyen-Orient.

Au départ, beaucoup pensaient que ces événements seraient de courte durée. Mais il existe un risque réel que cette situation s’installe dans la durée. Et cela commence déjà à avoir un impact direct sur notre activité.

Nous recevons de nombreuses notifications d’augmentation de prix sur certaines matières premières, ainsi que des annonces de pénuries ou de ruptures d’approvisionnement.

Cette situation crée un climat d’instabilité qui rend les prévisions plus difficiles. Nous restons donc très vigilants.

Nous suivons ces évolutions de près, que ce soit au niveau de Colorado, mais aussi dans le cadre de la Fédération de la chimie et de la parachimie, ou encore de l’ASMEX, où je suis également actif. C’est un sujet que nous analysons désormais presque quotidiennement.

Notre priorité est d’abord de sécuriser nos approvisionnements et de nous assurer que nous disposons des intrants nécessaires pour maintenir notre activité. Dans certains cas, nous sommes même amenés à accepter les prix proposés par les fournisseurs simplement pour garantir la continuité de la production.

Une autre contrainte concerne la politique de prix. Il est toujours difficile d’augmenter les prix de vente. Nous l’avons fait par le passé lorsque cela était nécessaire, mais tous les acteurs du marché ne suivent pas toujours cette logique.

Certains concurrents annoncent des hausses de prix, mais ne les appliquent finalement pas. Cela crée un écart sur le marché et peut rendre nos produits relativement plus chers.

Nous essayons donc d’éviter d’élargir cet écart autant que possible. L’augmentation des prix reste pour nous une décision de dernier recours. Cette situation ne concerne d’ailleurs pas seulement le secteur de la peinture ; elle touche aujourd’hui l’ensemble de l’industrie.

Par ailleurs, certains de nos fournisseurs se situent au Moyen-Orient, notamment aux Émirats. Aujourd’hui, certains flux logistiques sont perturbés, et il faut s’adapter à ces nouvelles contraintes.

Malgré tout, nous restons confiants. Nous espérons pouvoir maintenir nos prévisions d’ici la fin de l’année. Nous avons déjà traversé des périodes difficiles, comme la crise du Covid ou le début de la guerre en Ukraine, et nous avons su nous adapter.

Nous continuerons à agir avec prudence et à gérer la situation avec beaucoup de vigilance.

- Face à ces incertitudes, avez-vous renforcé vos approvisionnements ou constitué davantage de stocks ?

En réalité, la gestion de stocks importants est déjà une pratique normale pour les industriels au Maroc.

La plupart des entreprises maintiennent en permanence entre trois et cinq mois de stocks. Cela s’explique par la structure même de nos approvisionnements. La majorité des matières premières utilisées par l’industrie marocaine provient de l’étranger – d’Europe, de Chine ou des États-Unis – et arrive principalement par voie maritime.

Pour éviter les ruptures liées aux délais de transport ou aux fluctuations du fret, les industriels marocains doivent donc maintenir des stocks importants.

C’est à la fois un avantage et un inconvénient. C’est un avantage, parce que cela permet de continuer à produire même en cas de perturbation temporaire des chaînes logistiques. Mais c’est aussi un inconvénient, car maintenir des stocks importants immobilise des ressources financières.

En Europe, par exemple, beaucoup d’entreprises fonctionnent avec seulement deux semaines de stock, ce qui est plus avantageux sur le plan financier. En revanche, lorsqu’une crise survient, comme celle que nous observons aujourd’hui, ces entreprises peuvent très rapidement se retrouver en rupture d’approvisionnement.

Au Maroc, grâce aux stocks existants, les entreprises devraient pouvoir continuer à fonctionner normalement pendant encore plusieurs mois, probablement jusqu’au mois de mai.

Le véritable risque concerne plutôt les commandes qui doivent être livrées plus tard dans l’année, notamment en mai ou en juin. Sur ces approvisionnements futurs, nous recevons parfois des annonces d’augmentation de prix ou même des cas de force majeure. C’est donc un point que nous suivons de très près.

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