“Farakchia”, viande, Ramadan : Ryad Mezzour défend la “vérité des prix”
Dans "Le 12/13" de Médias24, Ryad Mezzour revient sur sa sortie au Parlement contre les “farakchia”, distingue intermédiation utile et spéculation indigne, et défend une approche fondée sur la concurrence, la surveillance des marges et l’action sur l’offre, notamment sur la viande, à l’entrée du mois de ramadan.
Médias24 : Récemment, vous avez eu une prise de parole très remarquée au Parlement, qui a fait le tour des réseaux sociaux. Vous parliez des spéculateurs, intermédiaires, “farakchia”, pour reprendre vos termes… Je vous propose de revoir cette séquence. Vous étiez énervé ce jour-là ?
Ryad Mezzour : J’étais furieux. Et je vous explique pourquoi. Parce qu’on était en pleine inondation au niveau de Ksar El Kébir. Franchement, tous les organes de l’État, sous la conduite de Sa Majesté, étaient mobilisés pour répondre, sauver des vies, apporter toute l’assistance nécessaire. Et je recevais une interpellation de la part d’un député qui me disait : “Vous laissez faire les spéculateurs sur place.”
Et effectivement, il y avait plein de vidéos qui disaient que les prix des transports avaient augmenté, que des gens vendaient le pain à 3 dirhams… Or il y a eu une réponse : vous avez vu les autorités installer des boulangeries, le transport mis en place gratuitement… Il y a eu une réponse, une vraie réponse.
Et je trouvais ça indécent. Je trouvais ça indécent, à un moment de crise où il y a une union nationale, une mobilisation nationale pour répondre à une catastrophe naturelle, de poser le sujet de manière aussi politique et aussi polémique. Donc j’étais furieux, et je suis désolé d’avoir montré cette fureur.
- En le regardant, vous estimez que c’était quand même mesuré…
- Oui. Je ne l’ai pas regardé depuis, mais je trouve qu’en le regardant, c’était plutôt mesuré. Parce que vu ce que je ressentais à l’intérieur, c’était beaucoup plus violent que ça.
- En laissant de côté le contexte des inondations, il y a tout de même un vrai problème d’intermédiaires et de spéculateurs aujourd’hui au Maroc…
- Il ne faut pas confondre les deux. L’intermédiation de distribution : il y a des marges d’intermédiation qui sont saines, et il y a des intermédiaires qui sont nécessaires. Il y a une intermédiation qui mérite d’être améliorée — en qualité —, d’être encadrée, d’être réglementée. Mais réglementer et encadrer, c’est pour un objectif : on ne le fait pas pour le plaisir. Il y a une intermédiation dont les performances méritent d’être améliorées. Et puis il y a une intermédiation complètement indigne.
Quand on est dans une économie de marché, on a des outils : des outils liés à la veille concurrentielle, des outils de veille à la qualité, et des outils d’orientation du marché par l’offre et la demande. Et ce sont les outils que nous utilisons.
- Vous avez dû intervenir sur l’offre ?
- Oui, nous avons eu des moments particuliers. Nous avons dû intervenir sur l’offre. L’exemple typique, souvent cité dans ce débat, c’est la viande. Nous avons dû intervenir parce que nous connaissions des conditions climatiques particulières — et même sociales — qui ont fait que nous avions sous-estimé l’offre.
Pas “probablement” : ça s’est avéré dans le deuxième recensement, l’offre a été sous-estimée. Nous avions mis en place des outils, avec les éléments à notre disposition, pour que le marché s’oriente de manière favorable aux ménages marocains.
- Et le dispositif a fonctionné ?
- L’opération a fonctionné de manière correcte la première année : elle a surpris tout le monde. Elle n’a pas laissé le temps à certains opérateurs véreux d’anticiper, de prendre des mesures qui faussent la concurrence et impactent lourdement le pouvoir d’achat des Marocains.
La deuxième année, on s’est dit : mêmes causes, mêmes effets, on reproduit le schéma, puisqu’on avait les mêmes éléments (climat, recensement, prix). On a reproduit le mécanisme — mais cette fois-ci, il a été complètement détourné de ses fins, voire même anticipé par certains opérateurs qui n’ont pas joué le jeu. Ceux que j’ai appelés “commerçants de crise”. Et je trouve ça complètement indigne.
- Comment faire pour que ça ne se reproduise pas ?
- D’abord, nous travaillons pour que les choses ne se reproduisent pas : c’est la première chose, la plus importante.
- Pour beaucoup, il faut sévir contre les opérateurs véreux et les spéculateurs…
- Je veux bien. Mais on est dans un pays de droit. Personne ne vous interdit d’acheter une tasse à 10 dirhams et de la vendre à 100, si quelqu’un accepte de l’acheter. On ne va pas prendre quelqu’un et le mettre quelque part “dans un cachot”. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas d’outils, ni qu’on est démuni.
On fait le travail, on le fait correctement. Les gens ont compris certaines choses. Ils ont des points de faiblesse — parce qu’ils ont fait mal aux Marocains — et nous ne laisserons pas faire des choses comme ça.
On peut appuyer sur ces points de faiblesse pour que les choses n’évoluent plus de manière négative. C’est déjà essentiel : quand on est dans une situation difficile et qu’on voit que ça se stabilise, c’est un premier pas rassurant. Quand on voit que ça continue, c’est compliqué.
- Vous parlez de stabiliser au “vrai prix”. Qu’entendez-vous par là ?
- Il existe un écart entre le prix attendu par le consommateur — souvent basé sur des références historiques — et le coût réel des produits.
Quand on évoque une viande à 70 dirhams, il faut tenir compte du coût des intrants et de l’évolution des charges. Avec l’amélioration des pâturages et le retour des pluies, la situation devrait progressivement se normaliser.
Mais il y a encore un mois, le prix réel de la viande se situait globalement dans les niveaux observés sur les marchés. Les marges restaient conformes aux circuits classiques de distribution. Et ce point fait l’objet d’un suivi quotidien".
- Ce n’est pas le ressenti d’une partie des consommateurs…
- Je comprends, mais nous réalisons un suivi quotidien dans plus de 50 points à travers le pays, selon une méthode structurée, portant sur une cinquantaine de produits. Nous analysons les marges d’intermédiation à chaque étape de la chaîne.
Prenons l’exemple du boucher. Historiquement, la marge entre l’abattoir et l’étal se situait autour de 8 dirhams. Elle est aujourd’hui proche de 15 DH, soit presque le double. Cela peut sembler élevé. Mais les charges ont augmenté : la viande est conservée plus longtemps en raison d’une consommation plus lente, ce qui génère davantage de pertes. Par ailleurs, il y avait des “by-products” auparavant, moins encadrés, qu’il ne peut plus faire.
Donc oui, 15 dirhams peuvent sembler exagérés par rapport aux 8 historiques, mais on n’est pas loin de la vérité des prix. Et c’est important de dire la vérité. Dire “on va revenir à 75 dirhams”, je ne le dirai pas aujourd’hui.
- Vous êtes ministre de l’Industrie et du commerce, mais vous semblez plus à l’aise sur l’industrie que sur le commerce. Le commerce, est-ce un secteur sur lequel on a moins de prise ?
- Vous avez raison : c’est beaucoup plus complexe qu’un projet industriel. Tout est commerce dans le pays : chaque transaction, c’est du commerce, c’est notre vie de tous les jours. On n’a pas la main dessus aussi facilement que sur un projet industriel : on met une machine, on amène des compétences, on met des intrants et ça sort — c’est plus simple.
Le commerce, ce sont des transactions entre des millions de personnes, plusieurs fois par jour. Imaginez la complexité.
- Dans ces conditions, l’État est-il limité pour protéger le consommateur ?
- On agit avec les leviers qu’on a, en respectant la loi et la réglementation. On n’utilisera pas d’autres méthodes que celles données par la loi.
Mais dire qu’on n’a pas d’outils pour protéger le consommateur : que nenni. Nous en avons, et nous les utilisons tous. Et il est important d’être honnête et de ne pas aller dans le populisme gratuit : c’est aussi mon devoir de dire la vérité des prix. C’est facile de dire : “ce n’est pas normal que la viande ne soit pas à 75 dirhams”. Oui, mais aujourd’hui le coût a évolué, ça coûte plus cher. Donc on fait des choix, on travaille pour que le système soit le plus optimal possible, pour plus de justice dans la transaction. Mais on est aussi dans la liberté des prix, dans l’économie de marché : rien ne m’interdit de vous vendre un stylo mille fois sa valeur si vous acceptez de l’acheter.
Notre rôle, c’est d’assurer la meilleure concurrence possible — censée donner le meilleur prix — et d’éviter que des gens ne préemptent le marché, ne le mettent en danger, ne s’entendent pour fragiliser le consommateur. Et quand il manque de l’offre, comme sur la viande, on amplifie l’offre pour réduire les prix.
Nous mobilisons les outils disponibles pour protéger le pouvoir d’achat du consommateur marocain. Il est vrai que, par rapport aux repères historiques, certains prix restent perçus comme élevés. Des ajustements sont encore nécessaires.
Il y a encore des choses à régler. On n’est pas parfait : c’est un travail permanent, une surveillance permanente, une évolution permanente. Mais sur la plupart des aspects, ce sont les “vrais prix”.
- Le mois de ramadan ne fait que commencer. Vous allez suivre l’évolution des prix ?
- Oui. C’est un mois extrêmement sensible — et extrêmement propice aux opérateurs véreux. C’est pour ça que nous accordons une attention particulière à certains produits, particulièrement durant ce mois sacré.
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