Comment le retrait d’Akhannouch brouille les cartes de la campagne électorale
Le retrait surprise de Aziz Akhannouch de la course aux prochaines législatives rebat les cartes du jeu politique, mais il a surtout privé certains de ses adversaires de leur cible privilégiée. Ce retrait force les partis de l’opposition, notamment le PJD, comme les alliés de la majorité, à revoir leur stratégie largement construite autour de sa personne, sans garantir pour autant un répit au RNI.
Ce retrait du parti et donc des prochaines élections législatives a pris tout le monde de court, surtout ses adversaires politiques, qui ont bâti une importante partie de leur discours électoral, si ce n'est la totalité, sur les accusations de clientélisme et de conflit d’intérêt.
Selon nos sources, au moins trois partis revoient leur copie. Différents indices et informations recueillis par nos soins montrent que les partis de l’opposition comme de la majorité marquent une pause afin de réévaluer leur stratégie de campagne. Les objectifs restent les mêmes : critiquer le gouvernement ou s'en dissocier.
Que fera Benkirane après avoir perdu son meilleur ennemi ?
Après la débâcle de 2021, le PJD a refait appel à Benkirane afin de mener une tentative de retour au-devant de la scène politique. Au menu, la même recette qui a fait sa réussite pendant ses premiers mandats à la tête du parti.
Il multiplie des sorties médiatiques fréquentes où il choisit de s’attaquer frontalement à son principal adversaire, tout en tenant un discours généraliste et ultra-simpliste, souvent populiste, et en laissant les sujets techniques à Driss Azami, président du conseil national, ou Abdellah Bouanou, président du groupe PJD à la chambre des représentants. Des trois, c'est Driss Azami qui a le discours le plus structuré, précis et argumenté.
Les accusations de conflits d'intérêts et les reproches de proximité avec les milieux d'affaires étaient du pain béni pour Benkirane et celui-ci ne s’est pas fait prier pour multiplier les attaques sur ces deux registres, à l’encontre de celui qui a grandement participé à le faire évincer de la tête du gouvernement en 2016 et qui est arrivé premier aux élections de 2021.
Le retrait d'Akhannouch de la présidence du RNI et de facto de la course pour la primature lors des prochaines élections coupe, donc, court à cette stratégie et prive Abdelilah Benkirane de ce qui pouvait être considéré comme son meilleur atout de campagne : un adversaire de taille, reconnaissable, leader du gouvernement sortant, lui qui aime transformer les campagnes électorales en ring politique.
Avec un enjeu moindre, le PPS s'est également calé sur la stratégie du PJD en s'attaquant frontalement et à de nombreuses reprises au gouvernement et à son chef sur les mêmes thèmes.
Les deux devront trouver un nouveau cheval de bataille pour convaincre les électeurs.
Baraka changera-t-il de tactique ?
Du côté des partis de la coalition gouvernementale, cela fait déjà plusieurs mois qu’ils ont entamé leur "pré-campagne" et que les dissensions ont commencé à apparaître. Alors que le PAM et le RNI revendiquent être les mieux placés pour mener "le gouvernement du mondial", l’Istiqlal, lui, joue la carte d’une supposée légitimité pour mener le dossier de l’autonomie du Sahara.
Le parti de la balance se démarquait de plus en plus du chef du gouvernement et du RNI. Le 11 janvier, lors d’un événement organisé à l’occasion de la commémoration de la présentation du manifeste de l’indépendance, il déclarait : "On ne peut pas accepter un modèle économique qui fait de l’argent la boussole de la société, qui priorise l’avidité et le gain rapide sur les intérêts du citoyen".
Avant d’ajouter : "Il n’y a pas d’avenir pour la culture de la rente et de l’avidité dans notre pays. On ne peut accepter les pratiques de spéculation, de clientélisme et de Fraqchia". Ce dernier terme de darija signifie à la base des pratiques de banditisme et de vol de bétail dans le monde rural. Mais dans le contexte politique actuel, il renvoie surtout à l’affaire des subventions à l’importation de bétail dont a été responsable le ministère de l'Agriculture (RNI) et dont Nizar Baraka et son collègue istiqlalien Ryad Mezzour ont été parmi les principaux dénonciateurs. C’est donc une attaque frontale qui s’inscrit dans cette politique de désolidarisation vis-à-vis du RNI.
C’était le 11 janvier, c’est-à-dire le jour même où le président du RNI annonçait à son bureau politique qu’il ne rempilera pas pour un nouveau mandat. Depuis, il n’y a pas eu de nouvelle sortie médiatique notable de Baraka pour qu’on puisse juger de sa nouvelle stratégie. Probablement que l’Istiqlal marque une pause, le temps qu’il réévalue sa stratégie.
L’arrivée de Chaouki à la tête du RNI suffira-t-elle à faire taire les critiques ?
Même si Mohamed Chaouki, unique candidat à la présidence du RNI, a été chef du groupe du parti à la Chambre des représentants, il reste peu connu du grand public. Il a surtout la réputation de faire partie du cercle proche d’Akhannouch, ce qui laisse la fenêtre de tir entre-ouverte pour les adversaires du parti.
Lors d’un meeting du PPS, le 31 janvier à Séfrou, son secrétaire général Nabil Benabdallah n’a rien changé à son discours. Il s’en est largement pris au gouvernement, lui aussi a parlé de Fraqchia et de la nécessité de moralisation de la vie publique.
Quant à Mohamed Ouzine, secrétaire général du MP, dans une déclaration au quotidien Al-Quds Al-Arabi, il a considéré que le retrait d’Akhannouch relevait plus d’une tentative d’éviter d’avoir à rendre des comptes.
Dans le même sens, il est possible que ce changement à la tête du RNI soit également interprété comme l'anticipation d’une probable défaite. Ce qui peut être à l’avantage du PAM, arrivé second lors de celles de 2021.
Le parti du tracteur aime en effet véhiculer l’idée du statut de favori pour les prochaines échéances de 2026. En effet, la stratégie de recrutement des notables en dépend beaucoup, car ces derniers ont la fâcheuse habitude d’aller dans le sens du vent.
Après l’annonce du retrait d’Akhannouch, le PAM avait reporté son conseil national initialement prévu le 24 janvier au 31 du même mois, c’est-à-dire après la date de clôture des candidatures pour la présidence du RNI qui était fixée au 28. Suite à ce conseil national, Fatima-Zahra Mansouri déclarait à Médias24 refuser "toute rupture opportuniste" ou "toute prise de distance artificielle".
Au final, même les cartes du RNI ont été brouillées pour cette campagne qui sera la première de Chaouki à cette échelle. Chaouki qui devra se faire un nom le plus rapidement possible.
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