Depuis le début des crues au Maroc, environ 3,8 milliards de m3 d'eau déversés vers la mer
Pluies exceptionnelles, barrages pleins, risques en aval… Invités dans le cadre de l’émission "Le 12/13" de Médias24, deux experts décryptent une situation hydrologique inédite.
Après six à sept années de sécheresse intense, le Maroc connaît un basculement majeur. Si le remplissage des barrages dépasse les espérances, il soulève des questions cruciales sur la sécurité des infrastructures et la gestion des risques en aval.
Dans le cadre de l'émission Le 12/13, diffusée chaque jeudi sur Médias24, Adil Abdelali a réuni deux experts pour analyser une situation hydrologique inédite.
Au 2 février 2026, les réserves globales du pays ont franchi le cap des 10 milliards de m3, un niveau inédit depuis 2018.
Fouad Amraoui, professeur-chercheur à l'Université Hassan II de Casablanca, souligne qu'après des années de pénurie, "on est dans une situation confortable du point de vue des réserves en eau pratiquement partout dans nos bassins hydrauliques". Il ajoute que cette abondance permet d'être "sûr de ne pas avoir de soucis d'eau potable pendant peut-être deux ou trois ans", tout en assurant les besoins de l'irrigation.
L'énigme du sur-remplissage : pourquoi 159% ?
Le barrage Oued El Makhazine a particulièrement cristallisé l'attention médiatique avec un taux de remplissage record de 159%.
Moulay Driss Hasnaoui, chargé de mission à la Direction de l'Hydraulique au sein du ministère de l’Équipement et de l’eau, explique ce paradoxe technique.
Si la capacité de stockage fixe reste de 100%, les 59% supplémentaires correspondent à un volume d'eau en transit provisoire qui devrait sortir par l'évacuateur de crue. Il souligne qu'en réalité, on ne devrait pas parler d'excès permanent, car ce volume est destiné à être évacué de manière automatique ou contrôlée.
Toutefois, la rapidité de ce remplissage est accentuée par un phénomène de sédimentation. Mis en service en 1979 avec une capacité initiale de 780 millions de m3, l'ouvrage souffre aujourd'hui d'un envasement d'environ 100 Mm3. Sa capacité utile réelle est donc tombée à environ 670 Mm3. Cette perte de volume utile, couplée à des perturbations météorologiques exceptionnelles que Fouad Amraoui compare à celles observées en Espagne et au Portugal, explique pourquoi l'infrastructure se retrouve si rapidement sous pression.
La sécurité au cœur de la conception
Face à l'inquiétude légitime du public concernant la résistance des barrages, Moulay Driss Hasnaoui est rassurant. "La situation est sous contrôle. Dès la conception de l'ouvrage, on prend en considération le système d'évacuation".
Il précise que les évacuateurs de crue sont dimensionnés pour supporter une "crue de projet" dont la période de retour est de 10.000 ans, un seuil de sécurité extrêmement élevé qui rend les débordements catastrophiques peu réalistes.
La gestion actuelle repose sur un arbitrage délicat entre stockage et sécurité. Pour éviter une catastrophe majeure, les autorités procèdent parfois à des déversements préventifs. "Le barrage, s'il est submergé par l'eau, c'est une catastrophe majeure... plus qu'un tsunami", prévient Moulay Driss Hasnaoui.
Au Maroc, le souvenir du barrage Sakia El Hamra, endommagé en 2010 et actuellement en reconstruction, impose une vigilance de chaque instant pour protéger les populations et les infrastructures situées en aval.
La problématique des lâchers d'eau et des inondations
Depuis le début des crues, environ 3,8 MMm3 d'eau ont été perdus en mer. Sur ce total, 1,8 MMm3 provient des déversements contrôlés ou automatiques des barrages. S'agit-il de gaspillage ? Les experts ont clarifié que sans ces lâchers, comme ceux effectués au barrage Al Wahda, il serait impossible de contrôler le flux lors des pics de crue.
Fouad Amraoui précise qu'en cas de sur-remplissage non maîtrisé, "même en ouvrant les vannes, l'eau a du mal à être évacuée", ce qui justifie l'anticipation.
Le cas de Ksar El Kébir illustre la complexité de cette gestion. Située à 9 kilomètres en aval de l'oued El Makhazine, la ville est vulnérable en raison d'une urbanisation massive sur d'anciens bras de l'oued et des zones marécageuses.
Fouad Amraoui explique que "la terre est gorgée d'eau" et que les sols argileux ne permettent plus l'infiltration après des pluies de 150 mm en vingt-quatre heures. De plus, la faible pente de l'oued et l'influence des marées au niveau de l'embouchure bloquent l'évacuation naturelle, provoquant des inondations lorsque le débit sortant du barrage dépasse la capacité du lit de l'oued.
L'autoroute de l'eau face au dérèglement climatique
Face à ces pertes d'eau vers l'Océan, l'idée de mobiliser l'autoroute de l'eau Sebou-Bouregreg a été débattue lors de l'émission Le 12/13.
Cependant, Moulay Driss Hasnaoui a tempéré les attentes en expliquant que "le débit de transfert par l’autoroute de l’eau est en réalité très faible" par rapport à la violence des crues. Avec un débit de 15 à 45 m3 par seconde, l'infrastructure peut transférer environ 1 Mm3 par jour, alors qu'une crue peut apporter 100 Mm3 ou davantage dans le même laps de temps.
Fouad Amraoui confirme que "techniquement, ce n'est pas le même ordre de grandeur". L'autoroute de l'eau reste donc un outil de lutte contre la sécheresse et non un rempart contre les inondations.
En conclusion, le professeur-chercheur à l'Université Hassan II de Casablanca insiste sur la nécessité d'intégrer la donne du "dérèglement climatique". Le Maroc doit désormais apprendre à gérer alternativement la pénurie sévère et l'abondance brutale, comme cela a été observé à Tinghir en 2024 ou à Safi récemment.
Le ministère de l'Équipement et de l'eau s'appuie sur la loi 36-15 pour affiner la cartographie des zones à risque, un travail titanesque qui nécessite des moyens techniques colossaux. En attendant, les comités de vigilance et de coordination, sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, assurent une surveillance en temps réel pour limiter les dégâts matériels et, surtout, garantir qu'aucune vie humaine ne soit mise en danger.
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