Année exceptionnelle ou retour à la norme ? Comprendre la situation climatique au Maroc
Pluies abondantes, froid inhabituel et intempéries marquées : après plusieurs années de sécheresse, le Maroc connaît une séquence climatique qui interroge. Année exceptionnelle, retour à la norme ou effet du réchauffement global ? Entretien avec le climatologue Mohammed Said Karrouk.
Pluies abondantes, épisodes de froid inhabituels, vents violents et fortes houles sur le littoral. La situation climatique observée ces derniers mois au Maroc tranche avec les années de sécheresse successives qui ont marqué la dernière décennie. Cette configuration relance une question largement partagée par l’opinion publique : assiste-t-on à un simple épisode exceptionnel ou à une manifestation directe du réchauffement climatique, voire à un "décalage des saisons" ?
Contacté par Médias24, le climatologue et professeur universitaire Mohammed Said Karrouk apporte un éclairage scientifique pour distinguer les perceptions immédiates des réalités climatologiques de fond.
Une alternance sécheresse-pluie propre au climat marocain
Première mise au point essentielle : le retour de l’eau n’a rien d’anormal dans l’histoire climatique du Maroc.
"La structure du climat marocain est fondamentalement sèche, la sécheresse en est la règle, en raison notamment de la présence de l’anticyclone subtropical des Açores", explique le climatologue. Mais cette sécheresse a toujours été ponctuée de phases de rupture marquées par un retour parfois abondant des précipitations.
Cette alternance constitue un rythme ancien, rendu possible par la configuration géographique du pays et ses chaînes montagneuses – du Rif à l’Atlas jusqu’à l’Anti-Atlas – qui favorisent les précipitations lorsqu’une circulation atmosphérique favorable s’installe. "C’est ce rythme climatique qui a permis, historiquement, le développement de la civilisation marocaine", rappelle le professeur Karrouk.
Autrement dit, une année humide, même marquée, ne suffit pas à elle seule à invalider la tendance structurelle à la sécheresse.
Une année marquée par une accumulation de phénomènes rares
Ce qui distingue toutefois la période actuelle, c’est la conjonction simultanée de plusieurs mécanismes climatiques peu fréquents. Le climatologue évoque en premier lieu l’influence de la phase La Niña dans le Pacifique, qui tend à affaiblir l’anticyclone des Açores. Cet affaiblissement facilite la progression vers le sud de masses d’air froid d’origine polaire, cette fois venues du Canada et du Labrador, et non uniquement de Scandinavie.
À cela s’ajoute un autre phénomène déterminant : les rivières atmosphériques. Ces corridors de vapeur d’eau, alimentés par des masses d’air tropical chaud et humide, ont été canalisés par le jet stream jusqu’à l’Atlantique Nord-Est, puis vers l’Europe de l’Ouest et l’Afrique du Nord. Leur rencontre avec l’air froid polaire a généré des dépressions profondes au large du Maroc, provoquant des pluies intenses, des chutes de neige en altitude, de fortes rafales de vent et une houle significative sur les côtes.
"Nous sommes face à une situation où le froid, l’humidité tropicale et le renforcement du jet stream se sont produits simultanément. Ce type de configuration n’est pas la règle, mais il est physiquement possible", précise le climatologue.
Faut-il parler d’un décalage des saisons ?
Le débat public évoque fréquemment un "décalage des saisons". Sur ce point, Mohammed Said Karrouk appelle à la prudence. Sur le plan thermique, l’épisode de froid observé cet hiver est effectivement inhabituel. Mais il ne remet pas en cause la tendance de fond : des hivers globalement plus doux et une saison chaude de plus en plus longue.
"Le décalage n’est pas saisonnier au sens strict. Ce que l’on observe, c’est une augmentation globale des températures et une modification du cycle de l’eau", explique-t-il. Les saisons, en tant que repères climatiques, demeurent. En revanche, la distribution des précipitations change, tant dans le temps que dans l’espace.
Réchauffement climatique et nouvelle distribution des pluies
Le retour actuel des pluies répond donc à une double lecture. Il s’inscrit à la fois dans le rythme naturel du climat marocain et dans un contexte de réchauffement global qui amplifie les extrêmes. "Le réchauffement climatique renforce aussi bien les sécheresses que les épisodes pluvieux. Une atmosphère plus chaude contient davantage de vapeur d’eau", souligne le climatologue.
À cela s’ajoute l’effet différé du réchauffement océanique. L’année 2023 a été marquée par des températures océaniques exceptionnellement élevées. Or, l’océan possède une forte inertie thermique. "Il garde la mémoire de cette énergie, et ses effets se prolongent sur plusieurs années", explique Mohammed Said Karrouk, ce qui contribue à intensifier les phénomènes météorologiques observés aujourd’hui, y compris au Maroc.
La question de savoir si ce type de configuration climatique pourrait se reproduire dans les prochaines années reste ouverte. Si les perturbations, les incursions d’air froid et les rivières atmosphériques continueront d’exister, leur simultanéité demeure statistiquement difficile à anticiper.
"Théoriquement, ces événements peuvent se reproduire ensemble. Mais nous ne disposons pas encore d’assez de données pour en déterminer la fréquence future", tempère le climatologue. D’autant plus que l’évolution de La Niña, attendue vers des conditions neutres à partir de la fin de l’année, pourrait modifier à nouveau l’équilibre atmosphérique.
Une certitude demeure néanmoins : la sécheresse restera la caractéristique dominante du climat marocain, même si elle continuera d’être ponctuée par des retours de l’eau parfois spectaculaires. "C’est l’équilibre actuel du climat planétaire. Tant qu’il se maintient, le Maroc conservera ce régime, fait d’aridité structurelle et de ruptures pluvieuses", conclut Mohammed Said Karrouk.
LIRE AUSSI
De la pluviométrie aux intempéries : quand le retour de l’eau expose à de nouveaux risques
à lire aussi
Article : L’affaire Balogun : quand la géopolitique transactionnelle ébranle l’édifice juridique de la FIFA
L'épisode de la levée de la suspension du joueur américain Folarin Balogun révèle la vulnérabilité des institutions sportives internationales face aux interventions politiques directes, redéfinissant ainsi les rapports de force au sein du football mondial.
Article : Des vols spéciaux supplémentaires à destination de Boston et New York pour soutenir les Lions de l'Atlas
Face à la forte demande suscitée par les vols spéciaux lancés entre Casablanca et Boston pour permettre aux supporters marocains d’accompagner les Lions de l’Atlas en quarts de finale de la Coupe du monde 2026, Royal Air Maroc renforce son programme avec l’ajout de vols spéciaux supplémentaires vers Boston et New York.
Article : CIH Bank prépare la construction de son futur siège à Casablanca Finance City
La banque a lancé un appel à manifestation d’intérêt pour sélectionner les équipes chargées de concevoir un immeuble de grande hauteur d’environ 25.720 m², avec un concours doté de quatre prix d’un million de dirhams chacun.
Article : Onze mètres, deux hommes et une formule mathématique : la science cachée des penalties
Souvent qualifiée de "loterie" par les perdants et de "destin" par les vainqueurs, la séance de tirs au but est en réalité l'un des exercices les plus étudiés par la science du sport. Entre théorie des jeux, biomécanique et guerre psychologique, plongée dans les rouages d'un face-à-face millimétré.
Article : Blanchiment : appartements, sociétés, comptes bancaires… la chasse au patrimoine criminel au révélateur (2/2)
Après avoir décrypté la méthode des juges pour traquer l'argent sale, Médias24 s'intéresse au patrimoine qu'ils décident de confisquer. Trafic de drogue, traite des êtres humains, fraude ou corruption... dans les affaires de blanchiment de capitaux, les décisions de justice montrent que les biens confisqués reflètent souvent l'économie criminelle qui les a financés.
Article : Botola : Benjdida atteint les 20 buts, une première depuis 1990
Meilleur réalisateur du championnat avec deux penalties seulement, l’attaquant du MAS a inscrit la moitié des buts du nouveau champion du Maroc, loin devant Baba Ilou et Dahmani.