Finale CAN 2025 : lecture juridique d’une décision disciplinaire contestable
Les sanctions après la finale Maroc-Sénégal révèlent des incohérences juridiques en matière de proportionnalité et d’égalité de traitement. Détails.
La décision rendue par le Jury disciplinaire de la Confédération africaine de football (CAF), à la suite des incidents survenus lors de la finale de la CAN2025 entre le Maroc et le Sénégal, soulève de sérieuses interrogations juridiques.
Loin de rétablir l’équilibre et de sanctionner les manquements les plus graves au regard des textes applicables, cette décision apparaît juridiquement déséquilibrée. Elle se révèle défavorable à la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et excessivement indulgente envers la Fédération sénégalaise de football (FSF).
Ce déséquilibre tranche avec les exigences du Code disciplinaire de la CAF, du Règlement de la CAN et des standards dégagés par le droit disciplinaire de la FIFA.
Sur le plan des principes, le droit disciplinaire sportif repose, selon plusieurs experts en droit du sport, sur trois axes essentiels : la proportionnalité des sanctions ; leur individualisation réelle et la cohérence entre la gravité objective des faits et la réponse disciplinaire.
Or, l’analyse de la décision rendue par la CAF met en lumière une rupture manifeste de cet équilibre, au détriment de la partie marocaine.
Des sanctions moins lourdes pour des faits plus graves
Certains des faits les plus graves observés lors de cette finale concernent en premier lieu le comportement des joueurs et de l’encadrement sénégalais à l’égard de l’arbitre. Les images et le déroulement du match en témoignent clairement. Sachant que le Code disciplinaire de la CAF, à l’instar de celui de la FIFA, qualifie explicitement comme infractions graves les comportements consistant à contester de manière agressive les décisions arbitrales.
Malgré cela, les sanctions infligées aux joueurs sénégalais apparaissent étonnamment clémentes. Or, la multiplication des incidents, leur intensité et leur impact sur le déroulement du match auraient dû conduire à des sanctions plus lourdes, conformément aux dispositions relatives à l’atteinte à l’intégrité du jeu et à l’autorité arbitrale.
Cette appréciation devient encore plus discutable lorsqu’on la confronte à des précédents disciplinaires de la CAF, y compris dans des affaires objectivement plus graves. En 2010, à la suite de l’agression de l’arbitre lors du match Petro Luanda contre le Raja Club Athletic, impliquant des crachats et des violences physiques avérées, la CAF avait infligé à feu Zakaria Zerouali une suspension d’un an assortie d’une amende de 10.000 dollars. Mohssine Moutaouali avait écopé de six mois de suspension et d’une amende de 5.000 dollars.
Pourtant, malgré la gravité supérieure de ces faits, les sanctions financières étaient sensiblement inférieures à celles prononcées aujourd’hui.
Dans le cas du match Maroc-Sénégal, l’arbitre a pourtant subi une pression collective intense et a été publiquement accusé de corruption. Or, l’un des auteurs de cette accusation, le joueur sénégalais Iliman Cheikh Baroy Ndiaye, n’a écopé que d’une suspension de deux matchs, une sanction qui paraît particulièrement clémente au regard de l’atteinte portée à l’intégrité morale de l’arbitre et à la crédibilité de la compétition.
Le fameux précédent WAC-EST
La même logique comparative s’impose à la lumière de l’affaire WAC-ES Tunis en 2019. À l’époque, la CAF avait déclaré le Wydad Athletic Club perdant pour abandon de match. Elle avait également infligé des amendes au club. Cette décision traduisait une application stricte des règlements dès lors que le déroulement normal du match et l’autorité des instances étaient remis en cause.
En comparaison, l’absence de qualification formelle d’abandon ou de sanction sportive plus lourde dans le cas de la finale Maroc-Sénégal renforce le sentiment d’un traitement disciplinaire atténué, malgré la gravité institutionnelle des faits reprochés.
L’instigateur épargné
La sanction infligée à Pape Thiaw appelle également une lecture critique. En sa qualité de sélectionneur, Pape Thiaw a incité ses joueurs à quitter le terrain lors d’une finale continentale.
Il les a ainsi conduits à adopter un comportement antisportif, contraire aux principes de fair-play, de loyauté et de respect des règles du jeu. Cet acte ne relève ni d’une simple contestation ni d’un excès verbal. Il constitue une incitation directe à interrompre le déroulement normal d’un match, soit l’une des atteintes les plus graves à l’éthique sportive.
Cette gravité apparaît encore plus nettement lorsqu’on compare cette sanction à d’autres décisions disciplinaires de la CAF.
En janvier 2024, Adel Amrouche, sélectionneur de la Tanzanie, avait été suspendu pour huit matchs pour des déclarations publiques tenues hors compétition, accusant la FRMF d’influencer la CAF. Dans ce cas, aucune action n’avait été menée sur le terrain et aucun match n’avait été perturbé.
De même, lors de la CAN 2023 en Côte d’Ivoire, à la suite d’une altercation survenue après le match Maroc-Congo, le sélectionneur marocain, Walid Regragui, avait écopé d’une suspension de quatre matchs, dont deux avec sursis, pour des faits intervenus après le coup de sifflet final.
À la lumière de ces précédents, la suspension de cinq matchs infligée à Pape Thiaw apparaît insuffisante et mal calibrée. Elle concerne pourtant un entraîneur ayant activement provoqué une rupture du jeu lors d’une finale. Cette attitude engage sa responsabilité personnelle, celle de son équipe et celle de sa fédération. Elle porte également atteinte à l’image même de la compétition.
Envahir la zone VAR vs envahir le terrain avec violences : deux poids, deux mesures
La sanction liée à l’envahissement de la zone VAR par des joueurs et membres de l’encadrement marocain soulève également des interrogations.
Les protestations marocaines s’inscrivaient dans un contexte perçu comme préjudiciable. Elles ne traduisaient pas une volonté d’entraver matériellement le processus VAR. Assimiler toute contestation, même vive, à une entrave grave revient à nier le droit des équipes à exprimer leur désaccord dans les limites du jeu et à appliquer les textes de manière excessivement rigide. De plus, l’équipe sénégalaise en a fait de même au cours du même match.
Les sanctions individuelles infligées aux joueurs marocains accentuent encore ce déséquilibre. La suspension de trois matchs infligée à Ismaël Saibari, assortie d’une amende individuelle de 100.000 dollars (la même que celle infligée à Pape Thiaw), apparaît particulièrement sévère au regard des sanctions infligées à des joueurs sénégalais pour des faits bien plus graves (sans amende).
Cette différence de traitement pose une question centrale en droit disciplinaire : celle de la proportionnalité. Le Code disciplinaire de la CAF, comme celui de la FIFA, impose une cohérence dans l’échelle des peines. En l’espèce, cette cohérence fait défaut.
Les règles sont claires
La CAF a rendu une décision donnant le sentiment d’un traitement asymétrique du dossier. Les sanctions infligées au Maroc paraissent excessives au regard des faits reprochés. Celles prononcées à l’encontre du Sénégal semblent insuffisantes face à la gravité des comportements observés. Cette décision, juridiquement fragile sur plusieurs points, ouvre la voie à une contestation sérieuse devant le Tribunal arbitral du sport, tant sur le terrain de la proportionnalité que sur celui de l’égalité de traitement et du respect des principes fondamentaux du droit disciplinaire sportif.
Cette analyse s’inscrit dans une lignée jurisprudentielle bien établie. Connue sous le nom de jurisprudence Rojas, l’affaire impliquant le gardien chilien Roberto Rojas lors du match Chili-Brésil disputé en 1989 a consacré un principe disciplinaire majeur : le retrait volontaire d’une équipe du terrain, en l’absence de justification valable, constitue un abandon de rencontre.
Le Chili avait été déclaré perdant par forfait et exclu des qualifications pour la Coupe du monde 1994. Cette affaire demeure un précédent structurant du droit disciplinaire du football et illustre la fermeté des instances internationales face aux tentatives de contestation par la rupture volontaire du jeu.
Le cadre réglementaire de la CAF encadre strictement toute interruption volontaire d’une rencontre. L’article 64, combiné à l’article 82 du règlement de la compétition, prévoit qu’une équipe qui se retire, refuse de poursuivre un match ou quitte le terrain avant son terme réglementaire sans l’autorisation de l’arbitre est automatiquement considérée comme perdante et exclue de la compétition, sauf cas de force majeure admis par les instances compétentes.

Les Lois du jeu de l’IFAB (International Football Association Board) adoptent une approche similaire. La Loi 12, relative aux fautes et incorrections, sanctionne le fait de quitter délibérément le terrain sans autorisation de l’arbitre par un avertissement. Cette infraction est appréciée plus sévèrement lorsqu’elle intervient en réaction à une décision arbitrale. C’est évidemment pire lorsque toute l’équipe se retire.
Les voies de recours
Dans un précédent article publié dans nos colonnes, l’avocat inscrit au barreau de Casablanca, Me Mourad El Ajouti, avait détaillé les étapes de la procédure de contestation et les voies de recours ouvertes en matière disciplinaire. Selon lui, en cas de décision défavorable ou jugée insuffisante, la première étape consiste à saisir le jury d’appel de la CAF, généralement dans un délai de trois jours. Si le litige n’est pas définitivement tranché au niveau de la Confédération, l’ultime recours demeure le Tribunal arbitral du sport (TAS), siégeant à Lausanne. Cette instance indépendante statue en droit et rend une décision définitive, opposable à l’ensemble des parties.
En l’espèce, le Maroc a déjà reçu une première décision défavorable et a exercé le recours prévu à ce stade de la procédure. L’attention se porte désormais sur la décision du jury d’appel de la CAF. En cas de confirmation de la sanction ou de décision jugée insuffisante ou injuste, la voie du TAS restera ouverte.
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