Lutte contre les fake news : Latifa Akharbach appelle à une réponse publique coordonnée
Face à la montée de la désinformation, la présidente de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA), Latifa Akharbach, a appelé à une action publique coordonnée pour renforcer la régulation, la responsabilité des plateformes numériques et la crédibilité des médias professionnels.
Intervenant lors de la journée de débat organisée par le ministère de la Communication sur la lutte contre les fake news, Mme Latifa Akharbach, présidente de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA), a livré une analyse approfondie des désordres informationnels qui fragilisent aujourd’hui les écosystèmes médiatiques, au Maroc comme à l’échelle internationale.
Les fake news, un symptôme plus qu’une cause
D’emblée, Mme Akharbach a tenu à dépasser l’approche réductrice souvent associée aux fake news.
Selon elle, la prolifération des fausses informations ne constitue pas la cause première du mal informationnel, mais plutôt la manifestation visible de dysfonctionnements structurels profonds.
La désinformation doit ainsi être comprise comme une atteinte directe au droit des citoyens à une information fiable, pluraliste et de qualité, droit consacré par la Constitution marocaine et par les normes internationales relatives à la liberté d’expression.
Une désinformation multiforme qui touche des sujets sensibles
Poursuivant son analyse, la présidente de la HACA a dressé un tableau des pratiques actuelles de désinformation, marquées par leur diversité et leur sophistication croissantes.
Elle a rappelé la circulation de fausses alertes et de récits complotistes durant la pandémie de Covid-19.
Elle a évoqué le faux bulletin de vote diffusé lors des élections de 2021, ainsi que la multiplication de faux communiqués officiels.
Elle est également revenue sur la vague de montages trompeurs, de rumeurs et de deep fakes observée après le séisme d’El Haouz.
À cela s’ajoutent les rumeurs économiques malveillantes et la réutilisation massive de faits divers détournés de leur contexte.
Dans ce panorama, Mme Akharbach a mis en exergue la guerre informationnelle de long terme visant le Maroc, notamment à travers l’instrumentalisation de la question du Sahara.
Cette stratégie s’appuie sur des procédés variés : cartes falsifiées, fausses statistiques, images décontextualisées, vidéos manipulées et narratifs émotionnels amplifiés par des réseaux numériques automatisés.
Le numérique, amplificateur des désordres informationnels
Mme Akharbach a souligné que, si la désinformation n’est pas un phénomène nouveau, la numérisation de l’espace public en a profondément changé l’échelle et l’impact.
Le numérique a considérablement réduit les coûts de production des contenus trompeurs.
Il a également abaissé le seuil critique de réception, en transformant les modes d’accès à l’information.
Cette évolution s’accompagne d’un déplacement majeur du centre de gravité de l’information.
Celui-ci est passé des médias professionnels régulés vers des plateformes numériques globales, guidées par des logiques algorithmiques et commerciales.
Des usages médiatiques en pleine mutation au Maroc
Pour étayer son propos, la présidente de la HACA s’est appuyée sur des données récentes.
Selon l’enquête 2024 de l’ANRT, 66,3 % des citoyens marocains s’informent par la télévision, tandis que 26,9 % utilisent les réseaux sociaux comme source principale d’information.
La presse électronique ne concerne que 4,7 % des usages, et la presse écrite et la radio environ 1 %.
Ces chiffres sont corroborés par le Digital News Report 2025 du Reuters Institute, qui indique que près de 78 % des internautes marocains s’informent désormais en ligne.
Cette évolution, a-t-elle averti, s’opère au détriment des garanties éditoriales offertes par le journalisme professionnel, telles que la vérification des faits et la mise en contexte.
Le pouvoir croissant et opaque des plateformes
Mme Akharbach a également alerté sur le rôle central désormais joué par les plateformes numériques dans l’arbitrage de l’information.
Par le biais de leurs algorithmes, ces acteurs privés exercent un pouvoir éditorial de fait, sans obligation suffisante de transparence ou de responsabilité.
Une situation jugée préoccupante, dans la mesure où l’information est un bien public essentiel, qui devrait relever prioritairement de l’intérêt général.
Elle a rappelé que cette problématique prend une dimension encore plus sensible en période électorale, les plateformes disposant alors d’un accès direct aux électeurs et à l’opinion publique.
L’intelligence artificielle, nouveau facteur de risque
Abordant les technologies émergentes, la présidente de la HACA a mis en garde contre les usages croissants de l’intelligence artificielle.
En l’absence de cadres juridiques adaptés et de principes de gouvernance contraignants, l’IA constitue un facteur d’amplification de la désinformation.
Son intégration rapide dans les rédactions, sans formation adéquate ni garde-fous, contribue également à la détérioration de la confiance dans l’information.
Pour une action publique coordonnée
Face à ces défis, Mme Akharbach a insisté sur la nécessité de dépasser les réponses ponctuelles.
Si la rectification ou la suppression de contenus peuvent s’avérer utiles à court terme, elles restent insuffisantes pour traiter durablement les désordres informationnels.
Elle a plaidé pour une responsabilité partagée et une action publique coordonnée, inscrite dans de véritables politiques publiques.
L’objectif, a-t-elle précisé, est de construire une résilience informationnelle durable, reposant sur :
- le respect des libertés fondamentales,
- le renforcement du professionnalisme médiatique et régulatoire,
- l’éducation à l’information et au numérique,
- et la maîtrise des technologies.
Le rôle central des médias professionnels
En conclusion, Mme Akharbach a rappelé que les médias professionnels demeurent un acteur clé de la lutte contre la désinformation.
Leur capacité à jouer ce rôle dépend toutefois de la résolution de fragilités persistantes, qu’elles soient économiques, professionnelles ou éthiques.
Elle a enfin énuméré plusieurs chantiers prioritaires :
- le soutien effectif au journalisme professionnel dans le respect de son indépendance,
- la formation de journalistes capables d’affronter les risques numériques et l’IA,
- l’actualisation des cadres de régulation,
- une organisation plus équitable du marché publicitaire,
- et la généralisation de l’éducation à l’information et au numérique.
Autant de défis, a-t-elle conclu, qui appellent des réponses urgentes et courageuses afin de doter le Maroc d’une véritable résilience informationnelle, au service de la cohésion nationale et du fonctionnement démocratique.
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