ENTRETIEN. Latifa Akharbach : “L’inclusion médiatique des jeunes est une urgence démocratique”
Et le régulateur de l'audiovisuel, que pense-t-il des derniers événements de la GenZ et quels enseignements y voit-il? Un entretien avec sa présidente, Latifa Akherbach.
Face à une jeunesse connectée, critique et en quête de sens, les médias marocains doivent changer de regard. La présidente de la HACA, Latifa Akharbach, appelle à une véritable inclusion médiatique des jeunes, estimant que leur absence du débat public nourrit la défiance et peut fragiliser la démocratie.
Médias24: En tant que régulateur, vous avez certainement suivi les récents événements ainsi que leur traitement dans les médias. Quels enseignements médiatiques tirer des manifestations de la GenZ?
Latifa Akherbach: Parmi les enseignements les plus importants que nous devons tous tirer des manifestations en cours dans notre pays est qu’il y a une grande demande d’écoute des jeunes par les médias professionnels, notamment audiovisuels et numériques.
L’invisibilisation ou du moins la sous-représentation médiatique de la perspective des jeunes sur différentes questions n’est plus acceptée.
Même si elle n’est pas consciente ni voulue sciemment, cette sous-représentation est porteuse de risques pour la cohésion sociale et l’appropriation par nos jeunes des grands chantiers de développement que connait notre pays sous le leadership de Sa Majesté le Roi. Il nous faut, chacun dans son périmètre d’intervention, accorder une importance particulière à l’inclusion médiatique des jeunes.
Il y a un réel déficit en matière de participation des jeunes aux émissions d’information et aux programmes de débat.
Le suivi des programmes ainsi que les relevés des temps de parole réalisés régulièrement par la HACA montrent qu’au-delà des différentes émissions dédiées au jeune public, il y a un réel déficit en matière de participation des jeunes aux émissions d’information et aux programmes de débat.
Or, contrairement à une idée préconçue et à certains constats hâtifs, les manifestations qui se déroulent dans notre pays ont montré que les jeunes Marocains portent un intérêt certain à la chose publique.
S’il s’exprime selon des codes différents de ceux de l’action politique traditionnelle, et s’il est plus ancré dans l’espace public virtuel, leur engagement n’en est pas moins réel.
Leur opinion compte
Digital natives, hyperactifs sur les réseaux sociaux et prolixes sur une multitude de sujets, ces jeunes n’en réclament pas moins davantage d’espaces de libre expression pour faire entendre leurs voix. Ils nous ont fait comprendre que sur des questions d’intérêt général telles que l’amélioration des services publics, la lutte contre la corruption, le droit au travail et autres problématiques liées au progrès social et démocratique de notre pays, leur opinion matters.
Les impératifs du débat public dans les médias audiovisuels
Du point de vue de la HACA, l’inclusion médiatique ne saurait être pleinement réalisée sans un engagement accru de nos médias en faveur de la vitalité du débat public, et ce, sur la base de deux principes majeurs : la diversité intergénérationnelle et l’équité territoriale.
La participation des jeunes des régions reculées aux grands débats publics et leur accès aux médias nationaux constituent une exigence incontournable. Malgré tous les efforts déployés par les radios et télévisions nationales publiques et privées, la réalité du "Maroc à deux vitesse“, contre laquelle Sa Majesté le Roi a mis en garde, demeure tangible.
Le Conseil Supérieur de la Communication Audiovisuelle est conscient de l’importance de l’équité territoriale en matière de couverture radiophonique et télévisuelle. Il veille en permanence à faciliter l’accès des citoyens des zones éloignées en attribuant de nouvelles fréquences hertziennes et en répondant aux requêtes des citoyens en la matière.
Mais la question du renforcement de l’offre de contenus locaux et de proximité reste posée. Les vulnérabilités économiques des radios privées par exemple les ont poussées parfois à réduire leur offre de programmes régionaux entraînant ainsi moins de mise en lumière des réalités territoriales et moins de résonance donnée aux voix locales.
-Vous le dites vous-même: c'est un chantier qui n'est pas simple. Quelles solutions voyez-vous pour améliorer l’ouverture des médias audiovisuels sur les jeunes ?
-C’est un chantier à plusieurs dimensions et qui implique plusieurs acteurs. Cela participe d’une vision et d’une politique publique intégrée.
À titre d’exemple, il faut rappeler que les pouvoirs publics ont la responsabilité d’accompagner plus efficacement et plus diligemment la transition numérique des médias audiovisuels nationaux publics et privés pour qu’ils puissent construire une véritable capacité d’offre programmatique adaptée aux pratiques et aux attentes médiatiques des jeunes en termes de formats, de thématiques, de proximité culturelle, etc.
Il nous faut repenser notre manière d’écouter, d’informer les jeunes et de leur donner la parole
Ce n’est pas seulement une question de moyens, mais avant tout une question de vision. Comme partout dans le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, nos jeunes de la génération Z n’ont jamais été des consommateurs passifs. La culture du téléspectateur appartient au passé. Les jeunes sont acteurs et non spectateurs dans l’espace numérique transfrontière où ils baignent en permanence.
Il nous faut repenser notre manière d’écouter, d’informer les jeunes et de leur donner la parole. Les médias publics dont c’est l’une des missions fondamentales, doivent avoir les moyens et la marge d’autonomie nécessaires et suffisants pour être reconnus par les jeunes comme des médias utiles et de confiance.
-Ce que vous dites, c'est qu'il faut un changement profond. Que va y gagner le pays? Quels sont les enjeux de l’inclusion médiatique des jeunes?
-Il est avéré que le débat inclusif dans les médias n’est pas seulement une exigence démocratique, mais aussi un levier essentiel de cohésion sociale.
A travers l’accès à l’information et au débat, les médias professionnels s’érigent en espace d’apprentissage démocratique et de formation de la conscience politique. Régulés dans le respect de leur liberté éditoriale, ils participent à l’édification d’une citoyenneté responsable et créative. Mais cet objectif ne peut être atteint que si ces médias réussissent à construire un lien de confiance avec leurs publics et notamment avec les jeunes. Cela est tributaire bien sûr de leur marge de liberté éditoriale mais aussi de leur professionnalisme et du respect des principes de la responsabilité sociale et déontologique inhérente au métier d’informer.
L'information renforce le sentiment d'appartenance
L’information sur les jeunes et par les jeunes doit être promue dans les offres de nos médias audiovisuels. La socialisation par les médias ne peut se baser majoritairement sur le divertissement. L’information renforce le sentiment d’appartenance. Le débat inclusif dans les médias est une exigence démocratique et un moyen de contribuer au renforcement de la cohésion sociale.
-Lorsque vous parlez d'enjeux et d'information, on pense tout de suite aux prochaines élections législatives de 2026.
-On sait tous que le taux de participation est l’un des enjeux cruciaux des élections de l’année prochaine. Or, l’inclusion médiatique – qui soit dit en passant, ne se réalise pas via des campagnes épisodiques mais se construit dans la durée et par la crédibilité- est un des leviers les plus importants pour le renforcement de la participation citoyenne.
Fort de ses institutions, de sa stabilité, de ses acquis réels, de son développement en marche, le Maroc d’aujourd’hui et celui de demain, a besoin de médias capables de contribuer de manière responsable et experte à nourrir la culture du débat citoyen et à renforcer la vocation d’une citoyenneté active et éclairée.
Le projet de société marocaine forte et moderne ne peut se consolider qu’au prix d’un investissement stratégique : offrir à la jeunesse sa place légitime dans tous les espaces où se forge la confiance sociale et démocratique.
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