La fuite d'un ex-patron du renseignement déclenche une crise au sein du pouvoir algérien (Le Monde)
Dans une enquête publiée le 20 septembre 2025, le journal français Le Monde révèle les coulisses d'une crise profonde secouant le régime algérien, déclenchée par la fuite spectaculaire du général-major Nacer Eldjen, ancien chef de la sécurité intérieure.
Alger et sa périphérie ont été le théâtre, les 18 et 19 septembre, d'un "quadrillage sécuritaire d'une ampleur inconnue depuis la "décennie noire" des années 1990". Ce déploiement massif, incluant barrages, fouilles par des agents en civil et survols d'hélicoptères, était la conséquence de la disparition de Nacer Eldjen, de son vrai nom Abdelkader Haddad, rapporte Le Monde.
Nacer Eldjen, ancien patron de la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) de juillet 2024 à mai, était une figure puissante, réputée proche du président Abdelmadjid Tebboune qu'il avait accompagné lors de sa réélection en septembre 2024. Arrêté après son limogeage, il a été détenu dans les prisons militaires de Blida puis de Béchar, avant d'être assigné à résidence à Alger. Le quotidien français précise que les raisons de sa disgrâce restent floues, mais évoque une hypothèse selon laquelle "il aurait enquêté sur l'affairisme de certaines familles de la nomenklatura".
La fuite, qui se serait produite dans la nuit du mercredi 17 au jeudi 18 septembre, aurait provoqué une "onde de choc au sommet de l'appareil dirigeant". Le Monde cite des sources contradictoires sur la suite des événements : alors que des influenceurs algériens à l'étranger affirment qu'il se serait rendu dimanche après l'intervention d'un médiateur, d'autres sources à Alger jugent cet épilogue "prématuré". Le journal souligne que le silence total des autorités et de la presse algérienne sur l'évasion a laissé place aux "rumeurs les plus fantaisistes", comme une fuite en Espagne.
Des fractures et des soupçons de coup d'État
La nervosité du régime a été trahie par la convocation en urgence du Haut Conseil de sécurité jeudi. La fuite n'a pu se produire, selon Le Monde, "que grâce à des complicités au sein des organes sécuritaires", une "défaillance qui en dit long sur les fractures au sein du régime". Plus grave encore, la gestion de cette crise aurait "attisé les tensions entre le président Tebboune et le chef d'état-major de l'armée, Saïd Chengriha, sur fond de soupçon de coup d'État".
L'enquête du quotidien français replace cet événement dans un contexte d'instabilité récurrente. Elle rappelle que le limogeage d'Eldjen en mai a été précédé par celui de Mehena Djebbar, patron du renseignement extérieur (DDSE), en septembre 2024. Depuis l'arrivée au pouvoir de Abdelmadjid Tebboune en 2019, l'Algérie a connu sept patrons de la DDSE et cinq de la DGSI.
Environ "200 officiers supérieurs – dont une trentaine de généraux – sont aujourd'hui sous les verrous". Paradoxalement, note le journal, certains proscrits reviennent en grâce, comme l'actuel chef de la DGSI, Abdelkader Aït Ouarabi, dit "général Hassan", qui avait connu la prison militaire de 2015 à 2021 avant de remplacer El-Djinn.
Aux origines de l'instabilité : le démembrement du DRS
Selon les analystes, l'érosion des mécanismes d'arbitrage du pouvoir remonte à 2015. Cette année-là, l'ex-président Abdelaziz Bouteflika avait démembré le tout-puissant département du renseignement et de la sécurité (DRS) dirigé par le "général Toufik". Cette restructuration, survenue deux ans après le fiasco de la prise d'otages de Tiguentourine, avait "profondément ébranlé le triptyque" du pouvoir (armée, présidence, DRS) et favorisé la "montée des oligarques", créant un quatrième pôle d'influence marqué par un "affairisme débridé".
Ali Bensaad, professeur à l'université Paris-VIII, analyse qu'"avec la disparition du DRS, c'est aussi sa capacité de régulation qui a disparu". Il en résulte, selon le professeur, une "institution militaire soumise à une instabilité chronique" où se mêlent luttes de factions et "manifestations de mécontentement d'officiers inquiets".
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