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SOCIETE

L'influence cachée des femmes rurales au Maroc : Lisa Bossenbroek décode leur rôle

La sociologue et chercheuse, Lisa Bossenbroek, décrypte les angles morts des politiques publiques et appelle à reconnaître et développer davantage le rôle central des femmes rurales dans l’économie marocaine.

L'influence cachée des femmes rurales au Maroc : Lisa Bossenbroek décode leur rôle
Photo de othmane ferrah sur Unsplash
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Le 21 avril 2025 à 14h00 | Modifié 21 avril 2025 à 13h01

Alors que le Haut-Commissariat au Plan (HCP) met régulièrement en lumière les réalités socio-économiques des femmes rurales à travers ses enquêtes, certains aspects essentiels demeurent insuffisamment reflétés. C’est le constat que dresse Lisa Bossenbroek, sociologue, chercheuse spécialisée dans les dynamiques rurales et de genre, forte de son expertise sur le terrain. Elle appelle à une lecture plus fine, enracinée dans les réalités vécues, pour mieux penser les politiques d’autonomisation.

Un quotidien qui échappe aux statistiques

Selon elle, “l’étude du HCP met en avant des chiffres très importants qui permettent de mettre en visibilité les contributions multiples des femmes rurales dans l’économie et au maintien des espaces ruraux. Parmi les 6,7 millions de femmes et jeunes filles des campagnes, environ 4 millions sont en âge de travailler (de 15 à 64 ans), ce qui représente environ 61,5%. Pourtant, seules 18,4% sont effectivement actives”.

“D’autres chiffres nous indiquent que 70,5% des femmes en milieu rural ont des emplois non rémunérés. Quant aux femmes qui travaillent, 8 sur 10 travaillent sans contrat”, souligne-t-elle. C’est pourquoi, Lisa Bossenbroek estime que “ces chiffres reflètent des réalités rurales qui sont importantes à quantifier, mais induisent aussi l’idée selon laquelle les femmes ‘participeraient insuffisamment’ aux marchés du travail et à l’économie”.

Or, le problème, selon cette sociologue, chercheuse au CRESC (Centre de Recherche et d’Études sur les sociétés Contemporaines) de Rabat et associée au Laboratoire de Recherche LADSIS de l’Université Hassan II de Casablanca, réside dans “l’invisibilité des femmes rurales qui ont d’ailleurs toujours participé activement aux différentes activités agricoles”.

“Ce travail est souvent non rémunéré, qu’il s’agisse de travail de soin, de travail agricole, de tâches domestiques ou de la prise en charge des enfants, et qui est généralement réalisé à l’intérieur ou à proximité des foyers, il demeure donc largement invisible, y compris dans les évaluations de la contribution des femmes à l’économie rurale, voire à l’économie nationale”, souligne-t-elle.

Mais pour la chercheuse, ces activités sont essentielles, car “elles permettent aux familles de subsister, aux exploitations agricoles de se maintenir et se développer alors même qu’elles ne sont pas reconnues dans les indicateurs économiques classiques, comme dans le PIB, la quantification de leur contribution monétaire dans les revenus, etc.”.

À travers ses observations de terrain, Lisa Bossenbroek rappelle l’importance de prendre en compte la diversité et la richesse des expériences locales. “Grâce à un travail de terrain mené depuis plus d’une décennie auprès de femmes rurales dans différentes régions du Maroc, j’ai pu, avec notre équipe de recherche, appréhender de plus près leur contribution à l’activité économique et au bon fonctionnement des exploitations agricoles. Je me souviens notamment du témoignage d’une agricultrice de la région du Saïss, rencontrée il y a quelques années, qui m’a profondément marquée. Son récit offrait un contraste saisissant avec la perception souvent réductrice du travail des femmes rurales. Chaque jour, me disait-elle, elle préparait les repas pour les ouvriers agricoles, s’occupait des quatre vaches de la famille, tout en assurant l’ensemble des tâches ménagères. Elle exprimait cela avec une grande lucidité, consciente que ce qu’elle fait constitue le moteur de l’exploitation”.

Les femmes rurales assument aussi des responsabilités financières majeures. Comme le souligne Lisa Bossenbroek, “une autre réalité, souvent absente des statistiques, est l’importance du travail rémunéré, bien que souvent précaire et informel, dans la survie des familles de nombreuses femmes rurales. Cela concerne par exemple les ouvrières agricoles, qui assument la charge du foyer, le mari étant de jure ou de facto absent. Leur salaire devient alors essentiel, non seulement pour subvenir aux besoins quotidiens, mais aussi pour offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Elles deviennent les cheffes de famille de facto. Or, ces situations échappent parfois aux dispositifs d’aide destinés aux familles vulnérables, qui reposent encore largement sur l’hypothèse que le chef de famille est le mari”.

Des normes sociales encore pesantes

“L’accès à des opportunités économiques ne peut pleinement fonctionner si les normes sociales, les inégalités de genre ou encore les conditions de vie ne sont pas aussi prises en compte. Par exemple, quand une femme intègre le marché du travail, elle ne se libère pas forcément de ses tâches domestiques ou éducatives ; elle cumule alors un double fardeau qui limite son épanouissement. Il devient donc essentiel de remettre en question l’idée que ces tâches sont “naturellement” féminines”, souligne Lisa Brossenbroek.

Pour cette sociologue, les changements sont en cours, portés par des femmes rurales elles-mêmes. “Ces normes socio-culturelles évoluent, même si ce changement demeure lent, non linéaire et parfois contradictoire. À travers leurs actions, elles redessinent progressivement les frontières de ce qui est considéré comme acceptable ou légitime”.

Quant aux gains potentiels évoqués par le HCP (entre 2,2 % et 3 % du PIB), Lisa Brossenbroek estime qu’ils ne pourront se concrétiser sans une vision globale du développement rural. Selon elle, “il est essentiel que le rural marocain ne soit pas pensé qu’à travers sa composante agricole. On ne peut pas penser à l’amélioration des revenus, au travail et à l’autonomisation des femmes rurales sans l’amélioration des conditions de vie dans les zones vulnérables voire enclavées, comme les régions montagneuses ou les oasis”.

Lisa Bossenbroek cite des initiatives locales exemplaires, souvent ignorées, mais qui mériteraient d’être étendues. “Par exemple, dans un village à côté de Tinghir, une jeune femme d’une trentaine d’années a été initiée au rugby en tant que sport scolaire au collège. Elle a ensuite disputé plusieurs matchs, avant de devenir entraîneuse de la jeune équipe féminine de rugby de sa ville d’origine”.

Autre exemple : “une jeune agricultrice à Boudnib qui cherche à diversifier son exploitation en plantant des oliviers, et ce, alors que toute la région mise sur des palmiers-dattiers. Elle est également membre d’une coopérative de femmes oasiennes qui expérimentent la production et la vente de quinoa au Maroc. En parallèle, elle s’est lancée avec son frère dans une activité touristique consistant à organiser des séjours personnalisés dans leur région d’origine. Ces expériences brisent à la fois des barrières économiques et sociales. Il est essentiel de les rendre visibles, de les valoriser et de les soutenir concrètement”.

Pour des politiques participatives et intersectorielles

Lisa Bossenbroek appelle à une refonte en profondeur des politiques publiques. “Nos politiques publiques, telles que le Plan Maroc vert, Génération Green ou encore l’INDH, ont amorcé des efforts notables en faveur de l’inclusion économique des femmes rurales”, constate-t-elle.

Toutefois, elle estime que “des avancées restent nécessaires pour assurer une intégration plus juste et une reconnaissance effective du travail des femmes rurales dans l’économie nationale”.

“Il s’agit avant tout de renforcer les dispositifs de soutien aux différentes formes d’activités exercées par les femmes, tout en tenant compte de leur hétérogénéité, en termes de statuts socio-économiques, d’accès aux infrastructures et aux droits, d’âge, d’aspirations professionnelles et de besoins spécifiques”, poursuit-elle.

Lisa Brossenbroek estime que “cela nécessite une attention accrue aux réalités de terrain, en particulier à ce que les femmes font réellement au-delà des cadres et catégories définis par les politiques publiques”. C’est pourquoi, “une approche participative, impliquant directement les femmes rurales dans la co-conception des politiques qui les concernent, est essentielle pour répondre à leurs besoins de manière pertinente et durable”.

Par ailleurs, pour la chercheuse, “l’efficacité de ces politiques dépend fortement de leur articulation intersectorielle, c’est-à-dire de leur capacité à établir des liens concrets et cohérents entre les secteurs de l’agriculture, des infrastructures, de la santé, de l’éducation, ainsi que de l’adaptation aux changements climatiques, ainsi que de leur ancrage dans les dynamiques locales”.

“Prenons l’exemple des femmes membres de coopératives de valorisation et de commercialisation de produits du terroir : dans une ère de digitalisation des échanges, elles se retrouvent souvent en difficulté pour maintenir ou développer leurs activités, faute de maîtrise des outils du commerce électronique. Cette situation est d’autant plus critique lorsque ces femmes sont analphabètes ou engagées dans des programmes d’alphabétisation qui ne répondent pas à leurs besoins concrets”, conclut-elle.

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