La recette d'Ahmed Reda Chami pour plus d'industrie et de productivité
Ahmed Reda Chami était notre invité lors de la 2ème édition de la Journée nationale de l’industrie tenue le 16 octobre dernier. Dans cet entretien, le désormais ex-président du CESE, nommé entretemps ambassadeur auprès de l'UE, s’est penché sur la souveraineté, la nouvelle ère industrielle et les défis que rencontre le royaume pour s’ancrer davantage comme pays à forte valeur industrielle. Interview.
Ex-ministre de l'Industrie et président du CESE, au moment de la réalisation de cet échange, le 16 octobre dernier, Ahmed Reda Chami a partagé son point de vue avec Médias24 sur les leviers pour aller vers la souveraineté industrielle et les mesures à mettre en place pour renforcer l’industrie.
Le désormais ex-président du CESE s’est prêté au jeu des questions-réponses sur le plateau de Médias24, délocalisé à Benguerir lors de la 2e édition de la Journée nationale de l'industrie. Interview.
A noter qu'entretemps, Ahmed Reda Chami a été nommé ambassadeur du Maroc à l'UE.
Médias24. Aujourd'hui nous parlons de la nouvelle ère industrielle pour le Maroc avec comme mot-clé la souveraineté. Comment pouvons-nous l’atteindre ?
Ahmed Reda Chami: En fait, le mot souveraineté a une forte charge émotionnelle, économique et stratégique. Nous n’atteindrons pas la souveraineté industrielle du jour au lendemain. C'est un processus qui a été enclenché il y a pratiquement une vingtaine d'années et les différents gouvernements qui se sont succédés ont travaillé, chacun de leur côté, avec des plans stratégiques, industriels. Chaque gouvernement apporte sa brique, c'est un travail de longue haleine pour atteindre la souveraineté. Il faut qu'on parvienne à faire les choses les plus stratégiques pour nous, les plus vitales. Et on y arrivera.
Quand on regarde les résultats, l'industrie, c'est aujourd'hui six fois plus d'exportation qu'il y a 25 ans
Quand on regarde les résultats, l'industrie, c'est aujourd'hui six fois plus d'exportation qu'il y a 25 ans. Nous sommes devenus la plus grande base automobile en Afrique. On exporte en Europe plus de voitures que les Chinois. Dans le secteur de l'aéronautique, et de l'industrie pharmaceutique, nous commençons à exporter dans certains pays d'Afrique. Il y a encore beaucoup de choses à accomplir.
- Vous dites qu'on ne peut pas tout faire, et concernant la souveraineté, il faut aller vers des sujets vitaux pour nous. Selon vous, quels sont-ils ?
- Tout ce qui est médical, armée, défense, c'est important. L'agroalimentaire, il faut que les gens mangent, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas aller vers les autres secteurs. Est-ce vital d'avoir ses propres voitures ? La réponse est peut-être non, on peut les importer. Mais c'est bien d’avoir ses propres voitures, puisque ça génère de l'emploi. C'est bien d'avoir des gens qui ont fait de grandes études pour les postes managériaux, mais c'est bien aussi d'avoir des techniciens, des techniciens spécialisés, même des gens qui ne sont pas des techniciens. L'industrie a cette capacité d'absorber ces gens-là, même ceux de faible qualification.
- Avec l'ère de l'intelligence artificielle, l'industrie 4.0 ou même 5.0, est-ce qu'on va toujours avoir cette industrie qui absorbe même la faible qualification ? Est-ce qu'il ne faut pas penser que pour le futur il faudrait faire en sorte que nous ayons un capital humain avec un minimum de qualification pour suivre ces mutations ?
- Bien sûr, si on pouvait avoir tout le monde bien formé, c'est l'idéal. Ces 20 dernières années, nous avions des problèmes d'adéquation, de formation, et d’emploi. Nous avions des gens qui étaient sortis de l'école, rappelez-vous, des NEET (personnes sans emploi ne poursuivant pas d'études et ne suivant pas de formation, ndlr). Nous avons des gens qui sont venus de la campagne, qui n'étaient pas formés. Heureusement que l'industrie a pu les absorber en partie, parce que là, on voit le taux de chômage repartir.
Maintenant, l'avenir, c'est l'industrie 4.0, c'est tout ce qui est robotique, digital. Il faut qu'on se positionne, donc il faut qu'on forme de plus en plus de personnes dans ces domaines d'avenir.
L'avenir, c'est l'industrie 4.0, c'est tout ce qui est robotique, digital
Et la bonne nouvelle, c'est qu'on peut, parce que nous avons une population jeune, beaucoup peuvent être reconvertis pour aller dans des secteurs, faire du coding, ou vers certains secteurs à haute valeur ajoutée.
Nous avons augmenté en capital d’investissement. Nous avons fait de la croissance parce qu’on avait plus de personnes qui sont arrivées sur le marché de l’emploi, avec un petit peu de productivité. Pour qu'on puisse croître plus fortement, pour qu'on sorte de ces pays à revenus intermédiaires, les recettes sont connues, il faut qu'on arrive à augmenter la productivité de l’entreprise marocaine. Quand je parle de la productivité de l'employé ou du salarié, ça passe par la formation, par exemple, donc le capital humain. Quand je parle de l'entreprise, je parle d'innovation.
- La productivité a été au cœur de rapports récents qui l’ont présentée comme un levier important pour parvenir à cette transformation et pour créer plus de croissance dans le pays. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?
- Je défends ce point bien avant ces rapports. Nous avons remarqué que l'État investit plus de 30-35% par an du PIB. Nous ne pouvons pas aller plus loin que ça. On peut améliorer la qualité de l'investissement, et donc, avoir beaucoup plus de privés qui investissent. Pour moi, il faut que le privé ne soit pas frileux. Il l’est peut-être parce qu'il y a encore trop de barrières administratives, peut-être qu'il n'a pas confiance.
Malheureusement, concernant la force de travail, nous avons un taux d'emploi qui est l'un des plus bas au monde parce que la femme ne participe pas. Et donc, qu'est-ce qu'on fait pour ramener la femme sur les lieux de travail ? Et dernier point, il faut miser sur la productivité totale des facteurs. Donc, il faut qu'on forme les gens. La formation continue est importante. La formation de dirigeants est nécessaire.
Il faut que le privé ne soit pas frileux. Il l’est peut-être parce qu'il y a encore trop de barrières administratives, peut-être qu'il n'a pas confiance
On a parlé des 20 dernières années, ce qui a été fait. Donc, on avance. Maintenant, pour abonder dans votre sens, on n'avance pas assez vite. N’est-ce-pas ? Nous sommes un pays millénaire, il y a des habitudes qui sont installées. Nous avons ce passif du passé qui est là. Il y a des gens qui ont pris beaucoup de mauvaises habitudes. Et donc, il faut secouer le cocotier. Il ne faut pas l'oublier qu’il y a beaucoup de lobbies dans ce pays qui défendent leurs intérêts. Je peux le comprendre mais il faut qu'il y ait un contre-pouvoir. Maintenant, il faut se tourner vers l'avenir.
- Si vous aviez une ou deux mesures que vous pensez indispensables, à mettre en place immédiatement, pour améliorer la productivité et aller vers cette nouvelle ère industrielle à laquelle le Maroc aspire ? Quelles seraient-elles ?
- Je pense qu'il y a une chose que je ferai : J'annulerai et je supprimerai toutes les autorisations qui ne sont pas liées à des secteurs vitaux. Je remplacerai cela par des cahiers de charges qu'on vérifie a posteriori et on laisse les gens travailler. Il faut libérer l'activité.
Deuxièmement nous avons besoin d'un choc de compétitivité. Ensuite, il y a la montée en gamme, en réalisant des choses plus complexes dans l’industrie. Le problème, c'est que les industriels ne vont pas tenter puisque pour eux c'est trop risqué. Il a son business déjà, il gagne bien sa vie, il ne va pas risquer.
Et donc, il faut ce qu'on appelle des financements pour que ce coût de la découverte soit réduit au maximum pour l'industriel.
Il faudrait qu'on fasse beaucoup plus d'efforts au niveau de la gouvernance, de la coordination entre les différents secteurs, de la convergence des stratégies.
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