Un événement. Les agrégateurs agricoles pourront vendre librement leurs fruits et légumes sans passer par les marchés de gros
Plus de dix ans après son instauration, l’agrégation agricole n’a pas encore donné satisfaction. Pour améliorer la représentation de ce modèle d’organisation des exploitants dans le secteur agricole et réduire l’impact des intermédiaires sur le prix des fruits et légumes, le gouvernement a adopté un projet de décret qui permet à l’agrégateur de commercialiser ses produits sans passer par le marché de gros.
Sur le papier, l’agrégation agricole présente plusieurs avantages. Cependant, plus de dix ans après sa mise en place dans le cadre du Plan Maroc Vert, ce modèle d’organisation des agriculteurs n’a pas encore atteint les résultats escomptés. Afin de lui donner un nouvel élan, le gouvernement a décidé de revoir sa stratégie.
Le Maroc connaît l’agrégation depuis une trentaine d’années lorsqu’elle avait été lancée d’une manière structurée par deux géants de l’gro alimentaire: Cosumar et Danone, chacun de son côté. L’exercice consiste en la collecte de sucre ou de lait par ces opérateurs auprès d’un nombre élevé de producteurs qui peut atteindre 100.000 ou 250.000. Les opérateurs et les producteurs sont liés par contrat. Les deuxièmes sont assurés de vendre leur production aux premiers. De plus, ils bénéficient d’énormément d’avantages tels que les conseils, les bonnes pratiques, les nouvelles techniques, voire une amélioration des races ou des variétés ou des préfinancements.
C’est dire le caractère vertueux de cette pratique. Aujourd’hui, une partie des relations avec ces deux géants est digitalisée et le petit producteur a sa propre carte à puce. Hormis ces deux secteurs, le sucre et le lait, l’agrégation concerne aujourd’hui tous les autres secteurs agricoles des fruits et légumes à des échelles diverses. C’est ce qui nous intéresse ici. L’exemple le plus connu est celui de la tomate du Souss Massa.
Réuni jeudi 20 juin à Rabat, le Conseil de gouvernement a adopté le projet de décret n°2.23.920 portant application de la loi n° 37.21. Présenté par le ministre de l’Agriculture, Mohamed Sadiki, ce projet édicte des mesures particulières relatives à la commercialisation directe des fruits et légumes produits dans le cadre de l’agrégation agricole.
Cette décision plaide pour une libéralisation de la vente des fruits et légumes. Elle représente également un coup dur pour les intermédiaires, dont la spéculation entraîne une hausse des prix. Concrètement, le projet établit les modalités d’octroi, de renouvellement et de retrait de l’autorisation permettant à l’agrégateur de commercialiser directement les fruits et légumes produits dans le cadre de projets d’agrégation agricole, sans obligation de passer par les marchés de gros.
Le projet de décret prévoit également la création d’un comité technique auprès de l’autorité gouvernementale chargée de l'Agriculture, chargé de formuler un avis sur les demandes d’octroi et de renouvellement de cette autorisation. Un second comité sera également créé au niveau régional, rattaché au directeur de la Direction régionale de l’Agriculture, dont la région abrite une unité de valorisation concernée par un projet d’agrégation agricole.
Sa mission sera de veiller au respect des conditions d’octroi de cette autorisation et des clauses du cahier des charges établi à cet effet. Le modèle de développement intégré de la filière tomate primeur dans la région de Souss-Massa Draa, centré autour d’un pôle primeur intégré (intrants, conseil, conditionnement, logistique), se distingue comme l’une des agrégations agricoles les plus productives du pays.
Contacté par Médias24, Abdelaziz Maanaoui, président de l’Association des producteurs de Chtouka (ACPA), se réjouit de la décision prise par le gouvernement. "C’est une initiative très positive pour diminuer l’influence des intermédiaires. Cela favorise un lien direct entre le producteur ou le consommateur, voire avec les grandes surfaces et les supermarchés. De plus, cela encourage l'ouverture de points de vente au niveau des agrégations".
"Cette initiative encouragera également les agriculteurs à s’intégrer dans les agrégations agricoles. Cependant, des efforts de sensibilisation sont nécessaires pour les inciter à adhérer à ce système", ajoute-t-il. En effet, le manque de vulgarisation du modèle constitue l’un des freins à sa popularité auprès des agriculteurs.
Améliorer la productivité et l’approvisionnement
En misant sur l’agrégation agricole, la stratégie du Plan Maroc Vert ambitionnait d’améliorer une productivité agricole "confrontée à un déficit chronique d’investissement en raison de la problématique foncière liée à l'exiguïté des exploitations agricoles exacerbée par un très faible niveau d’organisation des agriculteurs", explique l’Agence de développement agricole (ADA).
De plus, les unités agro-industrielles font face à l’irrégularité d’approvisionnement en matières premières tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Cette situation est due principalement au manque d’intégration avec l’amont agricole. Pour pallier ces problématiques, le modèle de l’agrégation agricole a pour mission :
- L’organisation de la production agricole à travers notamment l’encadrement technique des agriculteurs, la mutualisation des moyens de production et l’accès aux intrants ;
- La facilitation de l’accès au financement et/ou aux systèmes d’assurance ;
- L’amélioration des conditions de mise en marché des produits agricoles ;
Afin d’atteindre ces objectifs, le modèle d’agrégation agricole bénéficie d’un accompagnement de l’Etat, puisque les projets d’agrégation agricole bénéficient de deux types de subvention :
- Une subvention forfaitaire d’encouragement à l’agrégation agricole ;
- Une subvention à taux préférentiels pour les investissements réalisés en matière d’acquisition du matériel agricole et/ou d’équipement en système d’irrigation localisée ou de complément.
Des résultats en deçà des attentes
Toutefois, les objectifs fixés par le Plan Maroc Vert n’ont pas été atteints. Selon un rapport de la Cour des comptes, ce modèle d’organisation de l’agriculture prévoyait la réalisation de 286 projets pour un investissement total de 46,4 MDH, avec un objectif d’agréger 377.365 agriculteurs à l’horizon 2020.
Sur l’ensemble des projets prévus par les Plans agricoles régionaux (PAR) seulement 63 ont été réalisés. A noter que ces projets ont permis d’agréger une superficie de 182.853 ha et un effectif cheptel de 126.238 têtes au profit de 56.473 agrégés, soit respectivement 23%, 8% et 15% des objectifs fixés.
De surcroît, la Cour des comptes a constaté l’absence de mécanismes de suivi des indicateurs de performance des projets d’agrégation, notamment la production, les rendements, la production transformée et commercialisée, ainsi que leurs parts dans les indicateurs globaux. Et pour cause, l’évaluation du système d’agrégation est partielle.
"L'évaluation se fait seulement à travers des enquêtes, auprès des différentes parties prenantes, que mène l’Agence de développement Agricole (ADA) en collaboration avec les Directions régionales d’Agriculture (DRA), et qui n'ont concerné que 2% des agrégés dont le nombre global est de 56.473 agriculteurs", précise la même source. Autrement dit, la récente décision du gouvernement tombe à point nommé pour relancer un modèle prometteur mais dont l’application se heurtent à de multiples obstacles.
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