Le Carnaval de Boujloud, un évènement qui “doit grandir et gagner une renommée internationale” (Assid)

Les habitants de différentes régions du Maroc préservent un ancien rite populaire qui se répète chaque année le deuxième jour de l’Aïd al-Adha, connu sous le nom de "Carnaval de Boujloud" ou d’autres noms variés selon les régions et les dialectes.

Le Carnaval de Boujloud, un évènement qui “doit grandir et gagner une renommée internationale” (Assid)

Le 21 juin 2024 à 18h58

Modifié 21 juin 2024 à 18h58

Les habitants de différentes régions du Maroc préservent un ancien rite populaire qui se répète chaque année le deuxième jour de l’Aïd al-Adha, connu sous le nom de "Carnaval de Boujloud" ou d’autres noms variés selon les régions et les dialectes.

Traditionnellement, Boujloud commence par la préparation des costumes à travers la collecte des peaux de sacrifices dans différents villages environnants, et se poursuit par un lavage et un nettoyage minutieux. Elles sont ensuite cousues avec des fils spéciaux appelés sekni pour assurer leur solidité.

Les jeunes revêtent leurs accoutrements loufoques, défilent dans les rues bondées, dansant et chantant au rythme des tambours et reçoivent des dons des habitants, y compris de l’argent, des œufs et de la viande issue des sacrifices. Ces rites se prolongent dans certaines régions pendant une semaine entière, renforçant ainsi l’esprit social et patrimonial des habitants.

Certains historiens attribuent l’origine de ce rite à une époque antérieure à l’arrivée de l’islam au Maroc, où il était lié au culte des animaux dans les temps anciens. D’autres recherches suggèrent qu’il faut remonter jusqu’à une ancienne légende sur un monstre qui semait la terreur parmi les habitants des campagnes. Enfin, certains associent cette tradition à l’époque de la Siba au XIXe siècle, lorsque les voleurs portaient des peaux de bétail pour masquer leur identité lors de leurs raids.

Le nom de ce rite varie selon les régions : il est connu dans le nord sous le nom de Boulbtayn ; dans les régions de Doukkala et de la Chaouia comme Harma Boulhlayss ; sur la côte atlantique comme Mimoun ou Amaachar, dans l’ouest du pays comme Bouhou et dans l’est comme Souna. Malgré ses nombreuses appellations, son objectif reste le même : revitaliser un ancien patrimoine populaire et apporter des moments de joie et de bonheur aux habitants.

Un courant significatif du mouvement amazigh affirme que le festival est un élément de la culture locale qu’il faut préserver, en fournissant toutes les conditions nécessaires à son maintien face aux transformations liées à la mondialisation et aux risques de discours de dénigrement, attribués selon eux au courant religieux extrémiste.

Des courants religieux considèrent cependant que cet événement encourage la préservation d’un héritage perçu comme insultant, car il est lié à des pratiques païennes préislamiques, et ternit donc l’image d’une région qui abrite les plus grandes écoles coraniques traditionnelles.

"Cette polémique sur le Carnaval de Boujloud n’a pas lieu d’être"

Ahmed Assid, écrivain et président de l’Observatoire amazigh des droits et libertés (OADL), a récemment pris la parole dans une vidéo partagée sur sa page Facebook pour aborder la polémique entourant le Carnaval de Boujloud. Selon lui, ce carnaval est un rituel festif dont l’objectif principal est "la joie collective". Et d’expliquer : "Les gens se rassemblent, fabriquent des masques d’animaux, portent des peaux d’animaux et prononcent des phrases humoristiques qui visent à divertir, à réjouir et à briser la routine de la vie quotidienne".

Ce militant amazigh a souligné l’importance des fêtes, occasions et célébrations dansantes, qui "servent toujours à briser le rythme monotone de la vie et apportent du goût à la vie des gens". Dans le cadre du Carnaval de Boujloud, "l’espace de la ville ou du village change, devenant une scène pour des personnages fantastiques, des masques et des apparences inhabituelles". Ce changement de l’espace public est selon lui "très important" car il permet aux gens de "ressentir la chaleur de la vie sociale", jouant ainsi "un rôle important dans le renforcement des liens entre les gens".

Par ailleurs, Ahmed Assid a rappelé que "les pays avancés protègent ces carnavals et ces fêtes collectives" en leur fournissant les conditions nécessaires pour qu’ils se déroulent dans les meilleures conditions plutôt que de les interdire ou de les restreindre. Le Carnaval de Boujloud, avec ses masques et ses peaux, permet à ceux qui incarnent ces rôles animaliers de "faire une critique sociale et politique". Les paroles prononcées durant le carnaval contiennent "une critique de la société, de la classe politique, des mauvaises coutumes et des traditions, et des points de faiblesse ou de vulnérabilité de la vie sociale".

M. Assid a expliqué que "dans toutes les traditions humaines, dans diverses cultures, des masques d’animaux sont utilisés pour pratiquer une critique sociale et politique sans limite ni tabou". C’est l’un des fondements des rituels festifs de Boujloud, où "l’innocence des animaux permet de faire passer des critiques sévères, parfois humoristiques, de la vie sociale et politique".

Le président de l’OADL s’est ensuite interrogé : "Pourquoi les salafistes, les wahhabites et les Frères musulmans attaquent-ils les traditions marocaines ? Parce qu’ils sont victimes de la jurisprudence traditionnelle et d’une idéologie politique basée principalement sur l’idée que les traditions anciennes d’avant l’islam sont païennes et doivent être abandonnées". Le militant amazigh a estimé que le paganisme ne [pouvait] pas revenir, car l'humanité a évolué. Les gens sont intelligents, civilisés, instruits et cultivés. Ces jeunes qui organisent le carnaval sont des jeunes ayant une culture ; ils sont conscients de leurs objectifs.

M. Assid fait observer que "si le carnaval s’agrandit, il attirera les touristes étrangers et locaux, créant une dynamique économique significative et changeant l’espace public et la ville, apportant également une rentabilité financière". En outre, il affirme que cela témoigne de "l’ancienne richesse historique d’un peuple à travers ces célébrations, car les Marocains ne sont pas un peuple qui vient de naître. L’Etat marocain ne remonte pas à hier, mais s’étend sur des milliers d’années".

Ceux qui disent que ce rite est païen "souffrent d’un trouble psychologique et ont un esprit limité". Voici ce qu’Ahmed Assid leur dit encore : "S’ils veulent vivre avec le peuple marocain, ils doivent comprendre sa culture et connaître sa profondeur. Un citoyen vit son pays physiquement et intellectuellement. Il n’est pas raisonnable de profiter des richesses du Maroc tout en ayant l’esprit à 6.000 km".

M. Assid soutient les efforts des jeunes pour "développer un rituel festif traditionnel ancien en le transformant en un grand carnaval et en animant la ville à plusieurs niveaux". Il appelle les chercheurs en anthropologie à expliquer aux gens "ce que signifie la présence de symboles animaliers dans le Carnaval de Boujloud" et quelle est sa relation avec "la culture des sacrifices dans les anciennes religions antérieures à l’islam".

En conclusion, Ahmed Assid espère que "le carnaval de Boujloud continuera à grandir dans différentes régions du Maroc, pour apporter de la joie et permettre aux gens de ressentir la vie", car "une culture de vie produit des citoyens dynamiques, actifs et productifs, socialement et économiquement, ainsi que dans les institutions de l’Etat".

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