Cyber-escroquerie forcée au Myanmar : une forme de criminalité qui constitue une menace mondiale
Le triste exemple de ce qui se passe au Myanmar nous rappelle que les premières alertes datent de 2021, mais l’extension de cette forme de criminalité est fulgurante. De récentes opérations d’Interpol révèlent une expansion de la cyber-escroquerie forcée, de l’Asie à l’Amérique latine en passant par l’Afrique. Une mondialisation indésirable qui fait déjà des victimes marocaines.
Des dizaines de Marocains séquestrés au Myanmar. L'information semble invraisemblable. Cela dit, ces Marocains se sont bien retrouvés victimes de réseaux criminels spécialisés dans la traite d’êtres humains qui s’activent dans les zones frontalières du Myanmar.
Ils sont tombés entre les mains “d'une organisation criminelle qui profite des cyber-escroqueries et du trafic d’êtres humains, causant ainsi des souffrances à grande échelle. Ces réseaux criminels, engagés dans une campagne de terreur contre la population du Myanmar, touchent désormais les populations du monde entier”, déclare à Médias24 la porte-parole du mouvement activiste “Justice for Myanmar”, Yadanar Maung.
Également contactée par Médias24, l’équipe de “Cyber Scam Monitor” qui se focalise sur l’Asie du Sud-Est, indique avoir pris connaissance de la situation des Marocains détenus au Myanmar, sans avoir été contactée par eux directement.
Alertée par un proche d’une victime marocaine, Cyber Scam Monitor n’a pas pu obtenir la localisation exacte des ressortissants marocains séquestrés.
“Malheureusement, pour de nombreuses personnes, la seule façon de se sortir de l’arnaque est de payer la rançon. Certaines personnes peuvent se retirer si leur gouvernement exerce des pressions sur le gouvernement du Myanmar, mais cela reste un défi. La zone où sont détenus les Marocains est sous le contrôle de groupes armés alignés sur la junte militaire et, en réalité, largement administrée par ces groupes armés”, indique-t-on de même source.
La vitesse à laquelle s’étend cette forme de criminalité nécessite une coopération et une réponse internationale commune. C’est ce que démontrent les différents rapports d’organisations internationales. Ceux-ci rejoignent les constats de Justice for Myanmar qui se bat pour mettre en exergue les différentes formes de criminalité au Myanmar, notamment celles liées à la cyber-escroquerie forcée dont sont victimes des Marocains.
Si l’on entend à peine parler de ce phénomène, il n’est pourtant pas si nouveau. Il a été exacerbé par la pandémie et les situations précaires qui en ont découlé, facilitant la tâche aux criminels pour appâter des personnes dans le besoin.
En 2023, deux ans après les premières alertes, les organisations internationales ont commencé à s’activer davantage. Le haut-commissariat aux Droits de l’Homme (HCDH) a élaboré un rapport sur les “opérations d’arnaques et le trafic en ligne dans la criminalité forcée en Asie du Sud-Est”.
De son côté, Interpol a tiré la sonnette d’alarme et mené, la même année, une importante opération qui a révélé une expansion rapide de cette forme de criminalité.
Premières alertes en 2021
À travers son “document d’information”, le HCDH expose “les préoccupations en matière de droits humains soulevées depuis début 2021 suite à des opérations d’escroquerie en ligne (…)”.
“Les personnes victimes de trafic en ligne sont forcées à la criminalité et confrontées à des menaces (…). Elles sont soumises à la torture et à la cruauté, aux traitements inhumains et dégradants, aux détentions arbitraires, à la violence sexuelle, au travail forcé et autres formes d’exploitation du travail ainsi qu’une série d’autres violences et abus”.
Selon ce rapport, “les opérations d’escroquerie en ligne trouvent leur origine dans l’essor des casinos et les jeux en ligne dans la région de l’Asie du Sud-Est. Les jeux de hasard, en particulier les jeux en ligne, sont officiellement interdits à des degrés divers en Chine, au Cambodge, en Thaïlande et au Laos. Différents efforts ont été déployés depuis 2016 pour fermer de telles opérations dans la région, mais dans de nombreux cas, ces tentatives de lutte les ont simplement amenés à déménager et à s'adapter (…)”.
Le HCDH précise même qu’entre 2014 et 2019, le nombre de casinos en ligne au Cambodge a augmenté de 163 %, en passant de 57 en 2014 à 150 en 2019.
“Les escroqueries visant à arnaquer les gens ont également une longue histoire dans la région; des groupes criminels organisés s’activent dans les opérations d'escroquerie depuis plus d'une décennie, avec une forte augmentation observée depuis 2016”.
Au Myanmar, la criminalité s’est aggravée depuis le coup d’État en février 2021. Et la pandémie de Covid-19 y a également contribué. Selon le rapport du HCDH, la pandémie et les mesures de réponse associées ont eu un impact considérable sur les activités illicites dans la région.
Une pandémie fructueuse
“Les mesures de santé publique ont fermé les casinos dans de nombreux pays et en réponse, les exploitants de casinos ont déplacé leurs opérations vers des territoires moins réglementés et des marchés de plus en plus lucratifs sur l’espace en ligne”. Les groupes criminels se sont donc adaptés à la nouvelle situation, surtout que “l’escroquerie est une industrie rentable dans le monde entier”.
Selon les chiffres indiqués dans ledit rapport, “en 2021, les revenus provenant de l’escroquerie à l’échelle mondiale représentaient 7,8 milliards de dollars de cryptomonnaies volées”.
“En Asie du Sud-Est, des rapports suggèrent que les centres d’escroquerie génèrent des revenus s’élevant à des milliards de dollars américains”, indique le HCDH qui précise, par ailleurs, que “le nombre de victimes en ligne en Asie du Sud-Est est difficile à estimer en raison de sa nature clandestine”. Cela dit, “des sources crédibles indiquent qu’au moins 120.000 personnes à travers le Myanmar sont détenues dans des situations où elles sont contraintes d’effectuer des escroqueries en ligne”. Au Cambodge, il y a, “selon des estimations crédibles”, au moins 100.000 victimes de travail forcé.
“Certaines des victimes sont bien éduquées, parfois déjà en poste ou titulaires de diplômes d'études supérieures voire post-universitaires, maîtrisant l'informatique et multilingues”, précise le rapport qui relève un changement au niveau du profil des victimes ciblées.
Illustration de l’efficacité de la coopération
En 2023, une opération d'interpol nommée “Storm Makers II” a été menée du 16 au 20 octobre. Et ce, “après cinq mois de coordination d’enquêtes” à travers “plus de 270.000 inspections et contrôles de police”, effectuées dans “450 plaques tournantes de la traite d’êtres humains et du trafic de migrants”.
Les résultats de cette opération ont permis d’apporter un nouvel éclairage sur la “mondialisation des centres de cyber-escroqueries”.
Il convient de noter qu’en juin 2023, Interpol a publié une notice orange pour annoncer une alerte mondiale contre des escroqueries reposant sur la traite d’êtres humains ; précisément sur “le système qui consiste à enlever les victimes pour les forcer à travailler dans des centres d’escroquerie en ligne”. L’organisation a averti contre ce qui passait d’une “tendance criminelle régionale” à une “menace mondiale”.
Plus tard, en menant à bien l’opération Storm Makers II, Interpol a réussi à arrêter 281 personnes pour des infractions telles que la traite d’êtres humains, la falsification de passeports, la corruption, l’escroquerie aux télécommunications et l’exploitations sexuelle ; mais aussi de secourir 149 victimes de la traite d’êtres humains et d’ouvrir plus de 306 enquêtes dont beaucoup sont toujours en cours.
En Turquie seulement, 239 passeurs ont été arrêtés lors de l’opération Storm Makers II.
Selon Rosemary Nalubega, sous-directrice des Groupes vulnérables à Interpol, “le coût humain des centres de cyber-escroqueries ne cesse d’augmenter. Seule une action concentrée au niveau mondial peut réellement faire obstacle à la mondialisation de cette tendance criminelle. Si la plupart des cas demeurent concentrés en Asie du Sud-Est, l’opération Storm Makers II apporte à nouveau des preuves que ce mode opératoire s’étend, que des victimes proviennent d’autres continents et que de nouveaux centres de cyber-escroqueries voient le jour jusqu’en Amérique latine”.
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