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AGRICULTURE

Inflation. Comment faire face à la volatilité des prix des intrants agricoles ?

Face à la hausse des prix des intrants agricoles, qui entraîne celle des produits alimentaires, il devient urgent de mettre en place une stratégie agricole qui privilégie la production nationale et la recherche autour des semences et engrais locaux, la génétique animale et végétale...

Inflation. Comment faire face à la volatilité des prix des intrants agricoles ?
Chady Chaabi
Le 27 mars 2023 à 10h38 | Modifié 27 mars 2023 à 17h26

Au même titre que la sécheresse, la hausse des prix des intrants agricoles contribue mécaniquement à l’inflation des produits alimentaires. Ces derniers, hors alcool et tabac, ont augmenté de 20,8% lors des douze derniers mois, selon le haut-commissariat au Plan (HCP). 

En 2022, les exploitants de Berrechid vendaient leurs pommes de terre entre 3 et 4 DH le kilo, alors qu'en 2020, elles ne dépassaient pas 1,50 ou 2 DH le kilo. Dans la région du Souss-Massa, le prix à la production d’un kilo de tomate était de 3,50 DH en 2020. Il coûte actuellement entre 4,50 et 5 DH.

Les intrants agricoles sont caractérisés par des prix "marqués par des fluctuations que l’on ne peut pas anticiper", déplore un chercheur de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV). Et pour cause, le Maroc est fortement dépendant des pays étrangers.

Pour se prémunir de cette tendance haussière, le Royaume se doit d'assurer une souveraineté alimentaire à travers le renforcement de son autonomie dans la production d’intrants, notamment les semences et les engrais, sans oublier une meilleure gestion des ressources en eau. 

Des tarifs qui ont triplé ou quadruplé 

Bien que certains produits phytosanitaires ne soient pas entièrement importés et que leur conditionnement se fasse au Maroc, "leurs substances actives proviennent de l’étranger", explique notre chercheur. D’où la flambée de leurs prix.  

"J’avais pour habitude d’acheter 25 kilos de produits phytosanitaires à 900 DH. En 2022, ces mêmes produits coûtaient presque le double", s’insurge Khalid, un agriculteur de la région de Berrechid. "En plus d’être exorbitants, ces tarifs varient de région en région, et même de ville en ville", déplore un autre exploitant agricole. 

Pour ce qui est des engrais phosphatés, quand bien même le Maroc en produit en grande quantité, "le phosphate n’est qu’un des nombreux composants de ces engrais, dont la majorité provient de l’étranger", indique le chercheur de l’IAV. 

"Raison pour laquelle le prix des engrais phosphatés a été multiplié par trois en 2022. Ne pas y avoir recours impacte le rendement de leurs exploitations agricoles, car cet engrais est déterminant dans la bonne tenue des cultures", souligne notre interlocuteur. 

C'est surtout le cas du NPK importé, fertilisant composé d’azote, phosphore et potassium. "Cette année, il est encore plus cher que l’an dernier, avec un supplément de 50 DH par quintal (415 DH/quintal). Nous sommes pourtant obligés de l’acheter", constatait, agacé, un agriculteur dans un précédent article.

Les engrais azotés n’échappent donc pas à ce constat. "Ils sont eux aussi importés et coûtent très cher", reprend le chercheur de l’IAV, "à cause du coût de l’énergie et du gaz à partir duquel ils sont fabriqués. Les prix se sont donc multipliés par quatre en 2022, même s’ils ont quelque peu chuté depuis janvier 2023." 

D’après plusieurs agriculteurs questionnés par Médias24, l’ammonitrate 33,5%, engrais azoté essentiel dans la bonne tenue et le rendement des cultures, est passé de 300 à 800 DH le quintal en 2022. Cette année, son prix commence à légèrement baisser mais, à 600 DH, il reste inabordable pour nombre d’agriculteurs.

Concernant l’urée 46%, l’autre engrais azoté utilisé par les exploitants agricoles, le prix est passé depuis la crise sanitaire de 400 à 1.300 DH le quintal, surtout en période de semis où la demande est importante.  

Des semences horticoles majoritairement importées

"Les semences horticoles sont importées à plus de 90%", assure le chercheur à l’IAV. Par conséquent, elles ont vu leurs prix augmenter. En atteste la tonne de pommes de terre à semer importées des Pays-Bas ou d'Écosse, qui coûtait en février jusqu’à 14.000 DH.

"Il y a quelques années, le prix des semences était de 6 DH le kilo ; il est désormais compris entre 11 et 15 DH le kilo. Certains agriculteurs n’ont même pas réussi à s’approvisionner", nous explique un producteur de pommes de terre.  

Cette dépendance aux semences importées est principalement due au fait que les semences locales, adaptées au changement climatique et à la sécheresse, ont été perdues. "C’est justement pendant cette crise que nous en avons le plus besoin, car lorsque l’on parle de souveraineté alimentaire, on évoque également la souveraineté génétique", ajoute le chercheur à l’IAV.   

D’une grande qualité gustative, vitales pour l’agriculture vivrière et utiles à la sélection de variétés résistantes aux effets du dérèglement climatique, les semences anciennes sont pourtant menacées de disparition par l’érosion génétique. 

Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 90% des variétés traditionnellement utilisées par les paysans ne sont plus cultivées et 75% de la diversité génétique des plantes cultivées a été perdue, à cause de la standardisation de la production agricole et de l’érosion génétique qui en résulte. Même constat pour la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES).

Dans un rapport datant de 2019, l’IPBES alertait sur une diminution des espèces et variétés locales. "A force d’utiliser les semences hybrides avec de hautes performances agronomiques en termes de rendement et de qualité, certaines semences anciennes pourraient en effet disparaître", confirme un chercheur à l’Institut national de recherche agronomique (INRA). Une érosion génétique qui aurait également gagné la filière animale.

"Nous étions un pays mondialement connu pour deux ou trois races de bovins (Zaer, la blonde de l’Atlas)", se souvient le chercheur de l’IAV. "Il fallait en prendre soin car c’étaient des animaux adaptés au climat marocain. Malheureusement, nous avons commencé à faire des croisements avec d’autres races comme la Holstein, au point que certains spécialistes pensent que les races marocaines ont disparu", regrette-t-il. 

Une filière nationale des semences et variétés locales

Entre la hausse des prix des intrants agricoles, la sécheresse devenue structurelle, l’épuisement des ressources en eau souterraine à cause du Plan Maroc vert (PMV) qui a misé sur des cultures consommatrices d’eau (agrumes, avocats), "nous avons atteint les limites de notre modèle de gestion", résume notre interlocuteur.  

S’il est difficile d’agir sur la dépendance du Maroc par rapport aux fertilisants importés, ou du moins une partie de leurs composants (engrais phosphatés), une meilleure gestion des ressources en eau est indispensable et devrait faire partie d’une stratégie qui vise la souveraineté alimentaire. 

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si la prochaine édition du Salon internationale de l’agriculture au Maroc (SIAM) a choisi le thème de la souveraineté alimentaire. "Espérons que ce ne soit pas juste un slogan ; il faut entreprendre des actions, notamment sur les semences locales, mais aussi au niveau de la génétique animale."

En ce sens, "il serait temps de réfléchir à structurer une filière nationale des semences et variétés locales adaptées au changement climatique, en investissant dans la recherche scientifique, avec des moyens financiers importants, des stations de recherche, des études sur la génétique animale et végétale, même si cela prend du temps", estime le chercheur de l’IAV. 

"Si l’on veut faire revivre une race locale, c’est un travail de quarante ans. Il faut qu’un jeune chercheur s'y mette et que ses travaux soient repris par un autre chercheur pour avoir des résultats. Concernant la génétique végétale, le cycle est un peu plus court, mais cela nécessite autant de moyens", conclut-il. Ainsi, à défaut d’assurer une autonomie pour l’ensemble des intrants agricoles, produire des semences localement est un bon début.

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Chady Chaabi
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