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POLITIQUE

Dialogue de sourds entre gouvernement et syndicats sur la réforme des retraites

Avant même d’aborder les discussions sur les scénarios de la réforme, les syndicats rejettent le diagnostic présenté par le gouvernement. L’exécutif foncera-t-il dans cette réforme très sensible sans un accord avec les représentants des salariés et des fonctionnaires ? C’est le scénario qui semble se dessiner à l’heure actuelle.

Dialogue de sourds entre gouvernement et syndicats sur la réforme des retraites
Nadia Fettah, ministre de l’Economie et des finances.
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Le 7 mars 2023 à 20h25 | Modifié 7 mars 2023 à 22h41

Rouvert par le gouvernement Akhannouch, le dossier de la réforme des régimes de retraite semble encore une fois buter sur l’opposition ferme des syndicats aux scénarios mis sur la table. Pour mener à bien cette réforme, le gouvernement a décidé de créer une commission spéciale, présidée par Nadia Fettah, la ministre de l’Economie et des finances, où sont représentés les syndicats, la CGEM, les dirigeants des caisses de retraite et les représentants des départements ministériels concernés par le dossier.

La commission a tenu sa première réunion en octobre 2022. La ministre a présenté une méthodologie de travail pour encadrer les discussions et les négociations. "La feuille de route tracée prévoyait de se mettre d’abord d’accord sur le diagnostic actuel de l’état des différentes caisses de retraite, puis ensuite de présenter les scénarios de réforme, avant de passer à la phase de négociations autour du projet d’ici mai 2023", nous explique une source proche du dossier.

Trois réunions ont été organisées depuis, centrées sur le diagnostic actualisé de la situation. La dernière, tenue en février, a montré que les choses étaient plus compliquées que ce que le gouvernement avait prévu.

Les syndicats rejettent le diagnostic présenté par le gouvernement

"La dernière réunion a été consacrée au diagnostic de la situation de différentes caisses. Chaque dirigeant de caisse a présenté sa propre situation, avec des chiffres et des données actualisées. Mais certains représentants des syndicats n’ont pas voulu suivre la ligne dessinée depuis le début et ont refusé d’avancer dans les discussions autour du diagnostic", confie notre source.

Contactés par Médias24, les représentants des syndicats présents aux différentes réunions estiment en effet que ces discussions ne servent à rien, sauf à mettre tout le monde devant le fait accompli.

"Le gouvernement sait ce qu’il veut faire et a déjà en tête le projet de réforme. Le diagnostic qui a été fait par un bureau d’étude français et les autres diagnostics présentés par les patrons des caisses de retraite sont orientés de façon à parvenir aux solutions que le gouvernement veut mettre en place. Pourquoi continuer à jouer à cette comédie alors que l’on sait vers quoi tout cela va aboutir ?", accuse une de nos sources syndicales.

Un autre représentant syndical abonde dans le même sens : "Nous ne sommes pas d’accord sur le diagnostic réalisé. Car il omet de signaler que le plus grand responsable des déficits accusés par les caisses de retraite, c’est l’Etat, la mauvaise gestion et les détournements du passé. Avant de demander aux fonctionnaires et aux salariés de faire un effort, il faut donc que l’Etat assume d’abord sa responsabilité, règle ses arriérés avec les intérêts de retards dus, et récupère l’argent dilapidé... On ne peut pas demander aux travailleurs de payer les erreurs de l’Etat et des gouvernements qui se sont succédé depuis le début des années 2000", soutient notre syndicaliste.

Un discours tenu par les centrales syndicales depuis au moins dix ans, lorsque le gouvernement Benkirane avait tenté de mener cette réforme, avant de se rétracter pour appliquer une simple réforme paramétrique, sans grand effet sur les équilibres actuariels des différents régimes de retraite.

Âge de retraite, niveau des cotisations et montant des prestations : le "triangle de la mort" des syndicats

Les syndicats rejettent catégoriquement la solution dite du "triangle de la mort", à savoir l’augmentation de l’âge de la retraite à 65 ans, l’augmentation des cotisations salariales et la baisse des prestations de retraite. Ce sont, selon eux, les solutions proposées par le bureau français auquel le gouvernement a confié la charge du diagnostic. La réforme ne peut passer, selon les syndicats, par ces trois mesures, qui vont appauvrir encore plus les salariés et les fonctionnaires, mais aussi les retraités. Ils restent cependant flexibles sur la question de l’âge de départ à la retraite, proposant que l’âge de 65 ans soit optionnel, un choix et non une obligation généralisée.

Sommes-nous parvenus à une situation de blocage avant même d’atteindre la phase des négociations sur les différents scénarios de réforme qui seront proposés au sein de la commission spéciale chargée du dossier ?

Pour notre source, il n’y a pas de blocage, puisque les syndicats n'ont pas n'ont pas rompu le dialogue ou annoncé l'arrêt des réunions.

Les syndicalistes, pour leur part, sont unanimes : il ne sert à rien de négocier une réforme qui est prête et dont les grands axes sont déjà décidés. Ils en veulent pour preuve ce qu’ils qualifient de "mauvaise foi" du gouvernement, qui ne met pas à leur disposition les différentes présentations réalisées sur la situation des caisses de retraite, avant les discussions au sein de la commission.

"On nous met devant le fait accompli en exposant des données et des chiffres que l’on découvre pour la première fois et sur lesquels on n’a aucune prise, ni le temps pour les étudier et les vérifier", tonne un syndicaliste. Selon lui, le gouvernement n’a plus qu’à préparer son projet de réforme pour le présenter au Parlement. "Ils ont la majorité numérique pour faire passer ce qu’ils veulent. Mais cela ne nous empêche pas de militer contre cette réforme par toutes les voies que nous confère la Constitution du pays", nous dit-il.

Un fossé entre le discours des syndicats et le fond de la réforme

Un autre membre de la commission, qui n’est ni un représentant de l’Etat ni un syndicaliste, nous livre une autre version des faits, avec une vision plus nuancée de ce blocage.

"Le dossier des retraites est très technique. Ce que je remarque, c’est une sorte de fossé entre le diagnostic actuel, ce qui doit être fait, et le discours tenu par les uns et les autres. Les syndicats essaient de focaliser l’attention du public sur l’âge de départ à la retraite, le niveau des cotisations et des prestations. Sauf que la réforme voulue est plus globale, plus systémique. Le plus dur, ce n’est pas de régler certains paramètres, mais d’arriver à une formule où l’on fusionne les différents régimes en deux pôles, équilibrés et viables sur la durée : un pôle public et un pôle privé avec une sorte de régime complémentaire pour les deux. C’est cela la grande réforme qui doit être débattue, discutée. Quant aux paramètres techniques, je pense que ni le gouvernement, ni les syndicats, ni le patronat n’ont le luxe du choix. Au vu de la situation démographique du pays, l’évolution de l’espérance de vie, la situation du marché de l’emploi, il devient impératif de revoir les paramètres des différents régimes actuels. Tout ceux qui veulent nous convaincre que l’on peut réformer les retraites, sans revoir ces paramètres, font de la politique politicienne…", explique notre source.

La "politique politicienne", c’est ce que pointent en effet plusieurs membres de la commission, qui reprochent aux syndicats leur volonté de poser des conditions préalables sur des détails techniques avant toute discussion sur la réforme dans sa globalité.

"Nous sommes aujourd’hui dans la phase du diagnostic, et on s’oppose déjà à des solutions qui ne sont pas encore mises sur la table des négociations. C’est une manière de forcer la main à toute la commission et à ses membres en voulant faire des réformes paramétriques un sujet intouchable. Ce n’est pas comme cela que l’on pourra avancer dans cette réforme, et ce n’est pas sur cela que les différentes parties se sont engagées le premier jour, lorsque la ministre a fixé la méthodologie de travail de la commission", ajoute notre source.

Et si les syndicats refusaient de poursuivre le dialogue, le Maroc se dirigerait-il vers un scénario de réforme à la française, où le gouvernement serait obligé d'agir sans un consensus préalable des différents partenaires sociaux ?

Tous les signaux montrent qu'arracher un accord d’ici mai, comme prévu dans le calendrier initial, relèverait presque du miracle. Au vu de l’urgence du dossier, des déficits annoncés de la majorité des caisses de retraite et de l’engagement politique du gouvernement à boucler cette réforme durant son mandat, il semble que le seul choix possible, si les syndicats ne jouent pas le jeu, sera de soumettre un projet de réforme au Parlement pour discussion et vote.

Sujet de haute tension sociale, pas seulement au Maroc, le dossier risque de provoquer des vagues de protestation dans les rangs des syndicats, des partis de l’opposition et de la société civile. Des grèves et des mouvements sociaux sont à prévoir. Mais une réforme d’une telle ampleur ne passe jamais en douceur. Et c’est là que l’exécutif doit faire preuve de courage politique, de pédagogie vis-à-vis des citoyens et de communication ouverte et transparente.

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Le 7 mars 2023 à 20h25

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