Dessalement de l’eau : une solution efficace qui peut devenir une menace pour le milieu marin

Le Maroc s’est lancé dans un programme d’installation de stations de dessalement le long de ses côtes. Si elles permettent de faire face au stress hydrique, elles peuvent aussi avoir un lourd impact sur l’environnement. Quelles sont les solutions à ces menaces ? L’éclairage de spécialistes.

Station de dessalement de l'eau de mer de Sidi Ifni. Photo d'illustration.

Dessalement de l’eau : une solution efficace qui peut devenir une menace pour le milieu marin

Le 8 février 2023 à 11h45

Modifié 8 février 2023 à 17h41

Le Maroc s’est lancé dans un programme d’installation de stations de dessalement le long de ses côtes. Si elles permettent de faire face au stress hydrique, elles peuvent aussi avoir un lourd impact sur l’environnement. Quelles sont les solutions à ces menaces ? L’éclairage de spécialistes.

Subissant ces dernières années un taux de stress hydrique élevé, le Maroc a mis en place le Programme national prioritaire d’eau potable et d’irrigation 2020-2027, auquel 115 milliards de dirhams ont été alloués. Au cœur de ce programme, des projets d’installation de stations de dessalement, dont onze sont déjà en service.

Le dessalement d’eau de mer s’impose parfois comme la seule alternative, comme c’est le cas pour les provinces du Sud, ou comme une solution d’appoint dans des régions touchées par les sécheresses récurrentes liées aux changements climatiques. C’est le cas de nombreuses régions déjà en pénurie d’eau (moins de 500 m³ par personne par an), notamment dans l’Oriental, le centre et le sud du pays, nous explique Fouad Amraoui, chercheur et professeur en hydrologie à l’Université Hassan II de Casablanca.

"Le Maroc connaît également une urbanisation galopante liée à un exode rural dirigé vers les villes côtières. La pression sur l’eau est donc de plus en plus forte, alors que la ressource, elle, est limitée et parfois insuffisante pour répondre aux besoins", ajoute-t-il.

Onze stations opérationnelles au Maroc

Selon Wafae El Harraki, cheffe du service Développement des eaux non conventionnelles au ministère de l’Equipement et de l’eau, onze stations de dessalement sont actuellement en service, les dernières étant celles de Laâyoune et Safi. Ces stations visent à contribuer à la satisfaction des besoins nationaux en termes d’irrigation, d’industrie et d’eau potable.

"Ces stations sont mises en place afin de soulager la pression sur les ressources en eau des zones côtières et d’améliorer la résilience au changement climatique des différentes régions du Royaume, pour répondre aux multiples besoins intégrant l’approvisionnement en eau potable et industrielle ainsi que l’irrigation de cultures à haute valeur ajoutée", explique-t-elle.

Concernant les projets programmés, différents projets de dessalement d’eau de mer ont été intégrés au Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 : le projet de dessalement de Casablanca-Settat, celui de Dakhla et celui de l’Oriental. Cela permettra au Maroc de traiter plus d’un milliard de mètres cubes d’eau dessalée par an à l’horizon 2027.

L’écosystème marin impacté par les effluents des stations

Un résultat prometteur qui n’a cependant pas que des avantages. Diverses études scientifiques ont en effet démontré que les rejets des stations de dessalement d’eau ont des impacts négatifs sur leur environnement. Parmi eux, la destruction du fond marin, la diminution de la biomasse planctonique et de la biodiversité marine, l’augmentation de la salinité et des taux des métaux lourds, ou encore la menace sur la croissance, la reproduction et la survie de macrophytes.

Pour Fouad Amraoui, l’un des impacts négatifs des usines de dessalement est la conséquence du rejet des effluents sur l’écosystème marin. Ces rejets se caractérisent parfois par une température élevée et une forte concentration en sel, à laquelle s’ajoute, dans une moindre mesure, la présence de produits chimiques, utilisés pour le fonctionnement de la station (antitartres, coagulants et produits de nettoyage).

"Le rejet de saumure dans la mer aboutit localement à la formation d’un système stratifié de couches de plus en plus salées en allant vers le fond, ce qui diminue le brassage de l’eau et conduit à des modifications du milieu local en réduisant au maximum la présence d’oxygène au niveau des fonds marins et en rendant difficile le passage de la lumière", explique Fouad Amraoui.

Certaines études ont mis en évidence un lien entre les rejets des usines de dessalement et une disparition du corail et des organismes planctoniques, ainsi qu’une diminution des populations de poissons, ou encore un appauvrissement de la diversité et de l’abondance de la macrofaune benthique (organismes vivant au fond de l’océan), ajoute le chercheur.

Toutefois, sur la façade atlantique marocaine, la présence de forts courants marins est un facteur positif pour disperser les saumures et les diluer, en mettant en place des émissaires marins longs de quelques centaines de mètres, tel que ce qui est fait pour les eaux usées prétraitées de certaines villes côtières, rassure Fouad Amraoui.

Combiner dessalement et production d’énergies renouvelables

L’un des impacts négatifs du dessalement, par le procédé le plus courant d’osmose inverse (un système de filtrage de l’eau naturel), est la forte consommation en énergie. Si cette dernière est fournie par des combustibles fossiles (c’est le cas des centrales thermiques à charbon), elle aura l’inconvénient d’émettre des polluants atmosphériques, en particulier du dioxyde de carbone (CO2), des oxydes de soufre et d’azote et des particules solides. "Ceci est en désaccord avec les mesures d’atténuation et d’adaptation avec le réchauffement climatique", souligne le chercheur.

"Le nexus eau-énergie est très significatif. Il faut dès que possible combiner le dessalement avec la production d’énergies renouvelables. Le cas de la station de Dakhla est à ce titre un modèle, puisque la future station de dessalement est adossée à un parc éolien qui, en plus de ne pas générer de pollution, est très productif avec un faible coût du kWh qui permet de rentabiliser l’investissement de l’usine", rassure Fouad Amraoui.

Des études d’impact pour y faire face, assure le ministère

De son côté, Wafae El Harraki explique que l’impact environnemental des projets de dessalement est appréhendé lors de la phase préparatoire de ces projets, notamment à travers l’élaboration d’analyses et d’études approfondies.

"Ces études permettent d’identifier les impacts potentiels et de proposer les mesures d’atténuation ou de compensation des conséquences dommageables des stations sur l’environnement, mais aussi d’établir un programme de surveillance et de suivi du projet", affirme-t-elle.

Concernant l’impact lié à la phase d’exploitation des stations de dessalement et les rejets des saumures, une étude de modélisation 3D est effectuée afin de s’assurer de la dilution de ces rejets et du niveau de salinité, qui ne doit pas dépasser un seuil défini par des normes internationales, afin de ne pas affecter le milieu marin, assure-t-elle.

"Le modèle technique de rejets le plus optimal est défini à l’issue de cette étude. Des mesures sont adoptées pour maîtriser le rejet d’eau saline", explique encore Wafae El Harraki. "Concrètement, des diffuseurs sont mis en place pour assurer une dilution des saumures de façon à ne pas générer une augmentation de la salinité au point de rejet et d’éviter la recirculation des saumures vers la prise d’eau de mer", conclut-elle.

Les avantages et opportunités du dessalement d’eau

Il faut dire que ces stations n’ont pas que des impacts négatifs : elles assurent avant tout la disponibilité de l’eau tant qu’elles ne sont pas soumises aux changements climatiques liés aux sources d’eau douce.

Fouad Amraoui rappelle que l’avantage du dessalement est de sécuriser l’alimentation en eau potable des principales agglomérations côtières, en réduisant la pression sur les eaux conventionnelles, qui sont parfois acheminées sur de longues distances à partir des retenues de barrages.

"Cela permet de redéployer les ressources en eau vers des villes intérieures qui en manquent. Par exemple, la mise en service des stations de Casablanca, El Jadida et Safi va permettre d’acheminer beaucoup plus d’eau du barrage El Massira sur Oum Er Rbia, vers la ville de Marrakech", explique-t-il.

Selon la même source, le recours au dessalement permet également de valoriser des terres et de dynamiser l’économie de certaines régions à potentiel, en développant une agriculture à forte valeur ajoutée (cultures sous serres par exemple). Et ce, tout en optimisant les besoins en eau en adoptant la micro-irrigation.

"Irriguer des cultures par l’eau déminéralisée ou dessalée assure de meilleurs rendements agricoles et minimise la salinisation des sols", ajoute-t-il.

Par ailleurs, le professeur souligne que la technologie du dessalement a beaucoup évolué ces dernières années. La recherche et l’innovation ont en effet permis l’utilisation de membranes filtrantes plus performantes et moins gourmandes en énergie. Par conséquent, le dessalement devient plus abordable pour un certain nombre de pays en développement, comme le Maroc qui dispose d’une côte maritime longue de 3.500 km.

"Il faut étoffer l’arsenal juridique"

Plusieurs défis doivent ainsi être relevés pour gérer au mieux ces stations de dessalement. Charafat Afilal, ancienne ministre déléguée auprès du ministre de l’Energie, des mines, de l’eau et de l’environnement, nous explique que les divers impacts environnementaux des stations de dessalement d’eau nécessitent des études plus approfondies sur le littoral et le volet social. Car ces stations peuvent "défigurer" le littoral en plus d’impacter la vie aquatique par les décharges de saumure.

Pour la problématique des saumures, on ne dispose que de "pratiques" au Maroc et non de règles. Des textes réglementaires doivent être élaborés pour combler cette carence. Il faut également avoir recours à l’innovation pour trouver des solutions adaptées au contexte marocain pour la gestion des rejets.

"Il y a un vide réglementaire au niveau national ; il faut étoffer l’arsenal juridique vu que les investissements dans ce sens s’accélèrent, et surtout cadrer les rejets d’eau saumâtre. Il faut définir des seuils (de salinité) à ne pas dépasser et trouver des solutions innovantes pour se débarrasser des sels en s’inspirant de la réglementation internationale", conclut Charafat Afilal.

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