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AGRICULTURE

Stress climatique : l’État mise sur le caroubier avec 100.000 ha d’ici 2030

Le manque de structuration du secteur empêche la pleine exploitation du potentiel économique de cet arbre aux multiples qualités. L’Agence nationale des eaux et forêts a mis en place une stratégie pour développer davantage cette espèce résistante au froid et à la sécheresse.

Stress climatique : l’État mise sur le caroubier avec 100.000 ha d’ici 2030
Chady Chaabi
Le 12 janvier 2023 à 12h53 | Modifié 12 janvier 2023 à 17h53

Dans le cadre de l’adaptabilité du secteur forestier aux conséquences du réchauffement climatique, l'Agence nationale des eaux et forêts (ANEF) a misé sur la valorisation des espèces forestières résistantes à la sécheresse et multifonctionnelles. Le caroubier est l’un des bénéficiaires de cette orientation qui intervient en parallèle à celle du ministère de l'Agriculture. 

Le département de l’Agriculture a en effet pris le parti de favoriser les cultures adaptées à la nouvelle donne climatique et de stopper l'expansion des surfaces des filières agricoles consommatrices d’eau (agrumes, pastèques et avocats), dans le cadre de la stratégie "Génération Green 2020-2030".

Un pas supplémentaire a été réalisé pour augmenter la superficie du caroubier dans le domaine privé, afin d'atteindre 100.000 hectares d'ici 2030. A ce titre, l'implication de l'ANEF sera déterminante. Outre la production et la distribution gratuite de 2 millions de caroubiers aux agriculteurs privés, lors de la dernière décennie, l’Agence nationale des eaux et forêts chapeaute un programme de développement intitulé "Forêt du Maroc 2020-2030". 

“L’objectif est d’augmenter la superficie du caroubier du domaine forestier de 5.100 ha par an, au même titre que la production et la distribution gratuite, à l’horizon 2030, de 250.000 caroubiers supplémentaires, destinés aux domaines privés, en vue d'une hausse annuelle de 1.250 ha”, annonce Jamal Eddine Ouchkif.

Pour Médias24, le directeur de l’Economie forestière, du partenariat et de l’animation à l’ANEF fait le point sur cette essence forestière et ses perspectives économiques.

Le Royaume compte 80.000 ha de caroubier    

Sur le terrain, il n’existe pas de forêt proprement dite de caroubier dans le Royaume. L’ANEF note que cet arbre fruitier pousse souvent en association avec d’autres essences forestières comme l’olivier, le thuya, le chêne vert ou encore l’arganier. Des espèces dont il partage les mêmes caractéristiques écologiques. 

Actuellement, le Maroc compte plus de 68.000 hectares de caroubier qui relèvent du domaine forestier, et donc de l’ANEF. Cet arbre à la longévité bicentenaire, à la cime très étalée et qui peut atteindre 8 à 17 m de hauteur, est également présent dans le domaine privé à hauteur d'environ 12.000 ha.

Stress climatique : l’État mise sur le caroubier avec 100.000 ha d’ici 2030
La "superficie récoltée" désigne la superficie totale ensemencée pour la production d'une culture particulière au cours de la même année.

Outre les zones arides, le caroubier peut aussi se développer entre 600 et 1.000 mètres d’altitude. Son aire de répartition naturelle se situe dans les régions de Souss-Massa, Marrakech-Safi et Fès-Meknès. Mais il prospère en particulier dans la région de Béni Mellal-Khénifra (80%).  

Une résilience à toute épreuve 

Dans ces zones, le caroubier peut survivre à des températures oscillant entre -4°C et 40°C. Si en Espagne, le froid extrême a eu raison à plusieurs reprises de peuplement de caroubiers, "à part quelques rares épisodes dans des micro-climats, cette essence forestière n'a jamais souffert de gelée ou de sécheresse extrême dans le Royaume".

A l’instar des espèces méditerranéennes (arganier, thuya, chêne vert), le caroubier fait preuve d'une résistance à la rigueur du climat et à la sécheresse. "Et chaque fois qu'il use de ses mécanismes de résistance, ces derniers se développent, se renforcent et deviennent encore plus résistants aux conditions climatiques extrêmes", indique Jamal Eddine Ouchkif.  

Cette résilience offre une production ininterrompue de gousse de caroube, d’année en année. Le caroubier est parmi les rares arbres qui fleurissent en automne (septembre à novembre), mais il faut attendre la maturité de ses fruits en juillet-août de l'année suivante pour récolter des gousses.

Apprécié pour ses graines, la gousse de caroube est très recherchée par l’industrie du cosmétique et de l'agroalimentaire où elle est utilisée comme sirop, agent sucrant ou encore substitut au cacao. Des tests sont en cours en Europe pour développer de nouvelles boissons à base de caroube ou des médicaments aux propriétés bénéfiques pour la digestion, comme le pain à base de farine de caroube, qui est sans gluten. 

Une moyenne de 60.000 tonnes de gousses par an 

Après l'Italie, "le Maroc est le deuxième plus grand producteur de caroubes au monde", affirme M. Ouchkif. "La production moyenne annuelle au niveau national est estimée à 60.000 tonnes, selon les conditions climatiques", précise-t-il. Cette production est principalement exportée en Europe (Espagne, Italie). Concernant la superficie cultivée, la production est estimée par la FAO à 21.976 tonnes en 2021.

Stress climatique : l’État mise sur le caroubier avec 100.000 ha d’ici 2030
Cette production est relative aux superficies cultivées.

Le rendement du caroubier, qui commence à produire des gousses à partir de 6 ans, est conditionné par l'âge de l’arbre, la région et la fertilité des sols, ainsi que son entretien. "Un arbre peut donner de 10 à 40 kg jusqu’à l’âge de 20 ans. comme il peut aller entre 100 et 250 kg à partir de 50 ans”, nous apprend notre interlocuteur. 

Pour atteindre un tel rendement en cas de plantation, la densité idéale est de 100 à 200 arbres/ha. "Au-delà, les caroubiers peuvent souffrir de la concurrence entre les arbres par rapport aux nutriments et aux ressources en eau", prévient Jamal Eddine Ouchkif.

Bien que la valorisation financière des fruits du caroubier ait toujours été élevée, son exploitation se heurte au manque de structuration des coopératives forestières, qui empêchent d’en tirer le maximum de bénéfices. 

Deux formes d’exploitation du caroubier 

L'exploitation du caroubier est régie par les droits d'usage reconnus par les dispositions du dahir du 10/10/1917 relatif à la conservation et l'exploitation des forêts, et celui du 04/03/1925. Elle s’opère via deux formules : 

- La vente par adjudications publiques de plusieurs lots de caroubier, organisée annuellement au niveau des régions, notamment dans la région de Béni Mellal-Khénifra, et à laquelle participent les exploitants forestiers agrémentés par l’ANEF, selon un cahier des charges spécifiques.

- L’exploitation via des coopératives forestières composées des ayants droit, dans le cadre de conventions de partenariat avec l’Agence nationale des eaux et forêts. La région de Béni Mellal-Khénifra compte 9 coopératives forestières, composées de 500 adhérents.

S'agissant de la vente par adjudications publiques, après avoir acquis un ou des lots de caroubiers, l’exploitant s'offre le droit de récolter et d'exploiter les gousses de caroube. Le produit doit ensuite être transporté conformément au cadre réglementaire régissant le transport des produits forestiers, dont l'obtention d'un permis de colportage, délivré par les services forestiers.

“A une époque, la gousse de caroube coûtait 1 DH/kg. Lors de la dernière adjudication organisée en 2021, le prix variait entre 7 et 8 DH le kilo”, assure M. Ouchkif. En comparaison, le prix minimum d'un kilogramme d'olives non récoltées dans la province de Béni Mellal était de l'ordre de 6 DH/kg (2021). En 2022, le prix du caroube a flambé dans les marchés, avec des tarifs atteignant 45 DH/kg en raison d'une forte demande.

Un revenu moyen mensuel compris
entre 1.000 et 1.500 DH

Concernant les coopératives forestières, le critère qui permet à ces structures de bénéficier des droits d’exploitation repose sur le principe du droit d’usage des populations vivant en forêt, reconnu par les dispositions du dahir du 10/10/1917 relatif à la conservation et l'exploitation des forêts, ainsi que celui du 04/03/1925, à l’instar de l’arganier.

Si l’exploitant achète le caroubier et se charge de son exploitation et sa valorisation, la coopérative entreprend une démarche différente. “Dans le cadre du partenariat conclu avec l'ANEF, un pourcentage de l’ordre de 30% du prix d’achat du caroube est payé par la coopérative sous forme de services offerts à la forêt, comme le gardiennage et la surveillance en vue de combattre l’exploitation illicite, la sylviculture ou encore la plantation de caroubier en domaine forestier. Les 70% restants sont encaissés à hauteur de 80% par la commune et 20% par l’ANEF.” 

“Grâce à ces coopératives forestières, nous créons des journées de travail dans les zones les plus marginales du Maroc pour de la main-d'œuvre non qualifiée, avec un revenu moyen compris entre 1.000 et 1.500 DH par mois”, se félicite Jamal Eddine Ouchkif, sans ignorer que ces structures présentent certaines lacunes. 

D’abord, le manque de compétences en termes de gestion administrative, financière et humaine. “Les coopératives doivent être structurées comme des entreprises, ce qui n’est pas toujours le cas actuellement. Sans cela, les unités de valorisation ne peuvent pas être très efficaces”, déplore-t-il. D’où l’accompagnement de ces coopératives, prévu par l’ANEF, dans les domaines de la formation technique, la gestion administrative et les ressources financières. 

Ensuite, la nature même d’une coopérative forestière, en comparaison avec une coopérative agricole, est un obstacle. Alors que les coopératives agricoles produisent elles-mêmes leurs ressources comme dans le cas de l’apiculture, “les ressources des coopératives forestières sont la propriété de l'État. Les adhérents de la coopérative n’ont qu’un droit d'exploitation”, affirme M. Ouchkif.   

Pour une coopérative forestière, la répartition de cette richesse sur l’ensemble des ayants droit, qui se comptent par centaines, est non négociable. “Quand la valorisation du caroubier était méconnue, cela ne posait pas de problème”, souligne notre interlocuteur. Sauf que désormais, les usagers des forêts convoitent tous leurs richesses.

Par exemple, une coopérative forestière, qui contracte le droit de valorisation de 100 quintaux de caroubier, a l'obligation de répartir cette richesse entre ses adhérents. Mais dans plusieurs cas, l’ensemble des ayants droit demandent eux aussi l’adhésion à la coopérative, afin de bénéficier de cette richesse malgré sa faible importance.

Diversification de l’activité des coopératives 

La solution est donc de créer plus de journées de travail - ce qui est l’essence même d’une coopérative - en diversifiant ses activités. “A l’ANEF, nous réalisons des activités d'entretien forestier, comme la sylviculture, les plantations, le gardiennage, les clôtures. Ces activités entrent dans le champ d’action et de compétences des coopératives. L’idée est de faire des coopératives forestières des partenaires privilégiés de l’ANEF pour une gestion durable des espaces forestiers.” 

“C’est possible car la loi forestière est en cours d’être adaptée dans le cadre de la stratégie 'Forêts du Maroc 2020-2030', mais aussi grâce aux apports du nouveau décret sur les marchés publics. Ainsi, les coopératives forestières auront la possibilité de participer aux appels d’offres des marchés publics, dont les critères de sélection seront à leur portée”, indique M. Ouchkif. Cette solution a l'avantage d’impliquer davantage les coopératives forestières dans la gestion des forêts qu’elles exploitent. 

En revanche, les programmes d’amélioration génétique du caroubier ne sont pas d’actualité. Hormis dans les domaines privés où les propriétaires recherchent principalement des variétés aux rendements élevés, l’ANEF privilégie la sauvegarde des espèces forestières naturelles en général, et du caroubier en particulier. En évitant la pollution et l’érosion génétique.

"Une fois qu'une plante est améliorée génétiquement, on perd de ses caractéristiques et de sa capacité de résilience aux facteurs de dégradation." Un scénario à l'extrême opposé de l’objectif de l'ANEF qui réside dans “la pérennisation de la forêt pour des générations”. 

Pour y parvenir, la préservation des spécifications génétiques des espèces naturelles est impérative. Surtout dans les sites semenciers de caroubiers, fournisseurs de graines pour la reproduction, issues des meilleurs arbres en termes de caractéristiques liées à la vigueur, à la forme, à l’adaptation et à l’état sanitaire, appelés 'arbres plus'. Sans doute en écho aux potentialités économiques d'une espèce à l'influence sociale et économique positive. 

Oriental : coup d'envoi du premier projet d’agrégation de la filière du caroubier

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Chady Chaabi
Le 12 janvier 2023 à 12h53

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